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ENTRETIEN

 

Jean-Marie Bockel : « La réforme de l’État doit passer avant celle des collectivités »

28/11/2014 | par Stéphane Menu | Toute l'actualité

Le sénat, palais du Luxembourg © Hassan Bensliman

Le nouveau président de la délégation aux collectivités du Sénat estime que l’État dispose encore de marges pour réformer son organisation avant de ponctionner les collectivités territoriales, sur lesquelles repose l’investissement public de proximité. Ce deloriste revendiqué assure que son ancien compagnon de route, François Hollande, aurait été bien inspiré de rester fidèle à ses convictions sociolibérales.

Quel est le rôle précis de la délégation aux collectivités du Sénat, que vous présidez ?

Jean-Marie Bockel :

J’en découvre progressivement les contours. J’ai été pendant six ans président de l’Association des grandes villes de France, j’ai donc une perception assez fine des enjeux de la décentralisation.

Cette délégation n’a pas vocation à se substituer à la commission permanente ou à la commission des lois. Nos travaux porteront sur des sujets transverses, comme les conséquences pour les collectivités de la baisse des dotations de l’État, ou encore sur la simplification des normes.

C’est en tout cas la feuille de route tracée par le président du Sénat, Gérard Larcher. Je crois que sa volonté est de faire en sorte que le Sénat soit de retour dans le débat public, ce qui était moins le cas sous l’ancienne présidence. Notre délégation est composée de 36 sénateurs, représentant toutes les sensibilités politiques de notre assemblée.

 

Pensez-vous que l’État va dans le bon sens en demandant aux collectivités territoriales de participer aux efforts pour réduire les déficits ?

On peut discuter à l’infini de l’intérêt des réformes en cours. Cependant, je considère que la mère des réformes reste celle de l’État. Je suis convaincu que, dans son organisation propre, l’État peut encore trouver des sources d’économies avant de demander aux collectivités de serrer la ceinture.

Je redoute que nous ne soyons amenés à des économies court-termistes, sans analyse des conséquences réelles sur l’économie.

La conséquence d’une telle politique se traduira par un manque à gagner en termes d’investissement public, à l’échelle des territoires. Je redoute que nous ne soyons amenés à des économies court-termistes, sans analyse des conséquences réelles sur l’économie. Toutefois, je pense aussi que les collectivités doivent faire des efforts pour réfléchir aux moyens de faire des économies.

 

À gauche comme à droite, la tendance des derniers gouvernements reste à la diminution des dotations de l’État…

Mais on tape à l’aveugle, sans discernement ! La baisse de l’investissement public dans les collectivités entraînera naturellement une récession. On tape sur des collectivités qui ont fait preuve, ces dernières années, d’un sens affirmé des responsabilités sur le plan financier et qui sont de plus en plus vertueuses.

De toute façon, par ricochet, cette annonce sur la baisse des dotations d’État n’étant pas remise en cause, les élus n’auront d’autres recours que celui d’augmenter les impôts locaux. Sinon, la qualité des services publics sera directement menacée.

 

Le gouvernement Fillon n’a-t-il pas ouvert la voie à ceux d’Ayrault et de Valls en la matière ?

Les torts sont en effet partagés. Il y a peu, nous pouvions encore négocier avec l’État ou leurs services déconcentrés, notamment sur le poids financier des transferts de compétences.

Il y a peu, nous pouvions encore négocier avec l’État sur le poids financier des transferts de compétences.

Aujourd’hui, nous n’en sommes plus loin. Nous sommes confrontés à une réduction drastique des dotations et les collectivités ne peuvent qu’en prendre acte.

 

N’y a-t-il pas une forme d’hypocrisie à accuser le gouvernement actuel de mener à bien une réforme territoriale que de nombreuses formations politiques estimaient utiles ?

Nous arrivons au bout du système. La réforme de l’État doit être menée sur le long cours, en retranchant toutes les lois inutiles chassées par les nouvelles lois. Comment comprendre que la carte des régions soit redécoupée, alors que la réforme des compétences n’a pas été actée ? Comment des élus peuvent-ils se projeter sur des territoires, sans savoir quelle sera leur marge de manœuvre ?

Sur le projet de loi, je reprends ma casquette de sénateur du Haut-Rhin, nous nous attendions à une fusion de l’Alsace et de la Lorraine. Patatras, on nous replace la Champagne-Ardenne. Je pense que la réforme territoriale, telle qu’elle se déploie, ne repose pas sur une bonne méthode. Il fallait d’abord définir les champs de compétences des collectivités avant de redécouper la carte.

 

La prochaine carte des régions ne vous convient pas…

Rien n’est figé. Nous étions partis d’environ huit régions, pour nous retrouver à presque quinze aujourd’hui. Les régions Centre et Paca ne sont pas touchées, on peut le comprendre.

 On sent bien que le refus du gouvernement de redessiner les contours actuels de la Bretagne relève de raisons politiciennes.

Néanmoins, on sent bien que le refus du gouvernement de redessiner les contours actuels de la Bretagne relève de raisons politiciennes. Il faut plus de justice et d’équité dans le mode opératoire, c’est en cela que la méthode me paraît critiquable.

 

Comment jugez-vous la trajectoire de Manuel Valls, notamment son attachement à faire des chefs d’entreprise des alliés incontournables du redressement économique du pays ? Regrettez-vous qu’un tel aggiornamento du PS ne se soit produit plus tôt ?

Je n’ai changé qu’une seule fois de direction politique, après 34 ans passés au PS et quatre mandats de député. J’ai quitté le PS parce que j’y étais ostracisé. Si François Hollande, avec lequel j’ai fréquenté les cercles deloristes, était resté fidèle aux idées que nous défendions, sans doute ne serait-il pas aujourd’hui exposé aux difficultés qui sont les siennes.

 

Regrettez-vous d’avoir cédé aux sirènes sarkozystes ?

Non, je pense avoir toujours été en cohérence avec mon parcours. Je suis aujourd’hui au sein de l’UDI où j’incarne, pour le dire rapidement, l’aile gauche. J’ai 64 ans et je n’ai pas eu le sentiment de trahir mes convictions.

MINI CV
En tant qu’élu PS, Jean-Marie Bockel est secrétaire d’État auprès du ministre du Commerce entre 1984 et 1986, puis ministre du Commerce en 1986 dans le gouvernement Laurent Fabius. Sous cette étiquette, il est aussi élu plusieurs fois maire de Mulhouse, député et sénateur du Haut-Rhin. Il opère un revirement politique en 2007 en rejoignant le gouvernement de François Fillon au titre de l’ouverture. Il crée le mouvement La Gauche moderne. Il sera jusqu’en 2010 successivement secrétaire d’État à la Coopération et à la Francophonie, à la Défense et aux Anciens combattants, puis à la Justice.
Contact : jm.bockel@senat.fr ; http://jeanmariebockel.fr/ ; @BockelJeanMarie

Sommaire du dossier

  1. Loi Notre : des questions à la pelle
  2. Loi NOTRe : « Il aurait fallu aller vers une véritable régionalisation »
  3. Jean-Marie Bockel : « La réforme de l’État doit passer avant celle des collectivités »
  4. Décentralisation : une loi NOTRe bien décevante
  5. Face à Lille, comment Amiens tente d’être aussi capitale régionale
  6. Décentralisation : EPCI, périmètres, ville centre, pilotage et ressources
  7. Réforme territoriale : vous n’y voyez rien et vous voulez manager ?
  8. La région au milieu du gué
  9. Réforme territoriale : un immense gâchis
  10. Réforme territoriale, élections, budget : rentrée à hauts risques pour le gouvernement
  11. Réforme territoriale et régions : l’Alsace joue les Astérix
  12. Où va la décentralisation ? Dans le mur !
  13. Exclu : nouvelle version du projet de loi sur les compétences
  14. Et si nous n’avions pas assez de communes ?
  15. Réforme territoriale : faut-il un référendum ?
  16. « De toute façon, les fusions de régions ne rapportent pas grand-chose »
  17. Valls annonce le Big Bang territorial
  18. Loi MAPAM et culture : craindre la décentralisation ou parier sur elle ?
  19. Décentralisation : « Comment nier que trois collectivités coûtent plus cher qu’une seule ? »
  20. Un problème ? Créez une collectivité !
  21. Projet de loi décentralisation : résumé en 8 points
  22. Acte III de la décentralisation ou… réforme de la réforme des collectivités ?
  23. Patrick Devedjian : « Nous assistons à une véritable recentralisation »
  24. Intercommunalité : élargissement ou approfondissement ?

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