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POINT TROP N'EN FAUT

 

Faut-il se méfier du bonheur ?

19/02/2015 | par Maurice Thévenet | Management

bonheur_travail2 © yossarian6 - fotolia

Après l’amélioration des conditions de travail des années quatre-vingt, la qualité de vie au travail des années quatre-vingt-dix, l’harmonie entre vie personnelle et vie professionnelle en 2000, la décennie 2010 pourrait être celle du bien-être et du bonheur au travail. Mais travail et bonheur sont-ils compatibles ? La recherche du bonheur au travail relève-t-elle du mythe ?

Encore peu présentes dans la littérature, les deux notions de bien-être et de bonheur au travail apparaîtraient 1 500 fois moins souvent que celle de stress (1).

Cependant, sous l’impulsion de quelques modèles d’entreprises prisées par les générations nouvelles, et en contrepoint de tous les discours sur les maléfices du travail ces dernières années, les notions de bien-être, voire de bonheur, commencent à s’imposer dans les discours managériaux. Et même si chacun peut légitimement espérer un monde – celui du travail en particulier – qui procure bien-être et bonheur, cela ne laisse pas de soulever quelques questions dont celle que le lecteur s’est déjà posée, à savoir l’association de ces deux termes qui ne sont pas synonymes. Trois questions émergent donc ; elles tiennent à la définition même de ces notions, à la responsabilité des institutions en la matière et à l’approche anthropologique qui sous-tend leur soudaine apparition dans le monde du travail.

 

Bonheur et bien-être

Le bien-être évoque la sensation agréable de besoins satisfaits et l’absence de frustrations. Le bonheur renvoie plutôt à la dissertation de philosophie où est éternellement discutée la quête d’une vie bonne pour l’honnête homme. Les deux notions renvoient à la personne, elles incluent des aspects physiques mais aussi psychologiques et émotionnels. Il n’est pas toujours facile de comprendre si ces deux notions si différentes sont considérées ou non comme synonymes par leurs auteurs, à moins que notre civilisation réduise le bonheur à la satisfaction des besoins…

L’importance qui est donnée aux notions de bien-être et de bonheur comporte le risque de réduire l’expérience de travail à un seul indice.

Comment faut-il aborder la notion ?
S’agit-il seulement d’un ressenti traqué par toutes les enquêtes de satisfaction (celles-ci sont si faciles à conduire que leurs résultats ont envahi tous les compartiments de la vie sociale, y compris les institutions de travail) ? L’importance qui leur est donnée comporte le risque de réduire l’expérience de travail à un seul indice. Le bonheur est-il un état, le produit d’un ensemble de conditions objectives de travail ? Les spécialistes de l’économie du bonheur (2) traquent les caractéristiques de nos sociétés possiblement associées à un niveau de bonheur mais le Bonheur intérieur brut d’une société n’est-il que l’accumulation de celui de chacun de ses membres ? Le bonheur ne serait-il pas plutôt une donnée comparative : on est généralement  plus heureux d’une bonne santé qu’après avoir vécu une grave maladie, ou quand on voit son entourage qui en est affligé…

 

Bonheur et responsabilité de l’institution

Il est clair que c’est la responsabilité du gouvernant de viser le bonheur de ses sujets : on le retrouve depuis le début de la science politique. On connaît même tellement d’exemples, ces derniers siècles, de gouvernants attachés à faire le bonheur des gens malgré eux… Cela pose d’ailleurs la question d’un bonheur individuel ou collectif.
Il est tout aussi clair que la personne suit son chemin de vie, personnel, professionnel, social et spirituel pour y accéder de lui-même : les ressources de la sagesse humaine sont infinies pour y parvenir, mais dans quelle mesure est-ce la responsabilité des institutions ? Peter Drucker disait que les entreprises devaient faire leur devoir plutôt que de s’occuper du bonheur des gens. La première responsabilité d’une institution n’est-elle pas d’honorer sa raison d’être qui la justifie, c’est-à dire le service qu’elle est censée rendre à son environnement, ses clients, ses usagers, la société dans son ensemble.

La question éthique doit-elle devenir une responsabilité institutionnelle contrainte, déclinée en politiques, dont l’institution serait comptable ?

Évidemment, la question éthique se pose à tout dirigeant, manager ou simple salarié de voir comment il peut contribuer aussi au bonheur des autres, mais cela doit-il devenir une responsabilité institutionnelle contrainte par des règles, déclinée en politiques, mesurée par des indicateurs dont l’institution serait comptable ? S’il est compréhensible qu’une institution ne peut faire le malheur des gens (et le droit se renforce pour qu’il en soit ainsi), faut-il en déduire qu’elle est redevable de leur bonheur ?

Certains contourneront le problème en disant que bien-être et bonheur créent de la performance. Les chercheurs s’évertuent à le démontrer sans conclusion claire et définitive pour l’instant. Et si chacun peut rêver qu’il en soit ainsi, force est de constater autour de soi que les salariés les plus heureux ne sont pas toujours les plus performants.

 

La question anthropologique

Dans son dernier ouvrage, François Dupuy (3) affirme que le principal problème des managers aujourd’hui est leur manque de culture générale ou de théories pour aborder le mystère de l’humain. À trop croire que des recettes et des règles peuvent créer de la performance, on dérive vers une certaine naïveté anthropologique où le ressenti et l’opinion tiennent lieu de vérité.
Il n’est donc pas inutile de rappeler aux managers que le bonheur et le bien-être ne génèrent pas toujours de la performance. Comme le montrent les auteurs d’un ouvrage récent (4), les gens heureux au travail sont parfois plus crédules que les autres, moins attentifs à leur environnement et à ses changements. Comme les gens jeunes ou en bonne santé, ils considèrent leur état comme normal, et ne prennent pas en considération ce qui le cause ou pourrait le remettre en question. Parallèlement, les insatisfactions peuvent aussi créer de la performance. C’est le cas de l’insatisfait motivé à sortir de cet état. Plus subtilement, les frustrations ont leurs vertus.

Il n’est pas inutile de rappeler aux managers que le bonheur et le bien-être ne génèrent pas toujours de la performance.

Les auteurs conseillent, à la suite de nombreux sages, de distinguer entre toutes les émotions négatives. Si la honte peut inhiber, le sentiment de culpabilité est parfois l’invitation à une meilleure attention à l’autre et à ses comportements. Et si la rage fait des dégâts, la saine colère est aussi le moyen parfois de revenir à un meilleur vivre-ensemble. Les moralistes et les sages au fil des siècles nous ont appris à nous garder de toutes les naïvetés à propos des choses humaines et, si la quête du bonheur est le propre de l’homme, celle-ci requiert aussi d’apprendre à vivre avec ses émotions négatives. La question du bonheur est sans doute trop sérieuse pour être abandonnée aux institutions.

Note

(01)Peretti, J.-M. L’état des recherches sur le bien-être organisationnel. La Revue RH & M, janvier 2015. - Retourner au texte

(02)Senik, C. L’économie du bonheur. Seuil, 2014. - Retourner au texte

(03)Dupuy, F. La faillite de la pensée managériale. Seuil, 2015. - Retourner au texte

(04)Kashdan, T, Biswas-Diener, R. The upside of your darkside. Hudson Street Press, 2014. - Retourner au texte

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