USINE À GAZ MÉTROPOLITAINE

 

Patrick Devedjian : « Nous assistons à une véritable recentralisation »

18/03/2015 | par Stéphane Menu | Toute l'actualité

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Les mots sont durs, directs. « L’aristocratie administrative d’État a repris les choses en main », assure Patrick Devedjian, qui s’interroge clairement sur l’opérationnalité au 1er janvier 2016 du Grand Paris. Une coquille vide qui, à ses yeux, va provoquer plus d’impopularité que de simplification de la vie publique.

Vous avez surpris tout le monde en assurant que la politique française d’intégration n’était pas un échec. Beaucoup de Français pensent le contraire…

Et pourtant… Un quart des Français ont un de leurs grands-parents de nationalité étrangère. Ce qui est énorme et signifie que ce pays s’est construit sur des vagues d’immigration. On stigmatise l’échec de l’intégration mais aucune politique publique ne réussit réellement à 100 %. On peut évaluer ce taux de réussite à 90 %. En revanche, là où l’État a échoué, c’est dans sa politique urbanistique, clairement désastreuse. Mais il ne faut pas confondre les approches de diagnostic.

 

Vous êtes sceptique quant à la mise en place du Grand Paris. Vous reprochez au gouvernement d’avoir créé « une usine à gaz métropolitaine »…

Manuel Valls souhaitait que les quatre lectures de la loi NOTRe débouchent sur un consensus. Mais nous ne sommes qu’au milieu du chemin. Concrètement, la métropole du Grand Paris sera une très grosse machine qui absorbera des ressources fiscales importantes, dans un délai très court. Ses compétences ? De la planification, de la péréquation et un peu d’urbanisme. En fait, nous assistons à une véritable recentralisation, notamment à travers les vingt opérations d’intérêt national qui seront menées sur le Grand Paris. L’aristocratie administrative d’État a repris les choses en mains alors que les collectivités locales ont montré leur sens des responsabilités en termes d’investissement, notamment dans les équipements scolaires où elles ont largement mieux fait que l’État. 70 % de l’investissement public passent par nous et nous recevons aujourd’hui encore des leçons.

 70 % de l’investissement public passent par les collectivités territoriales et nous recevons aujourd’hui encore des leçons.

Vous pensez même que le Grand Paris naîtra dans un grand contexte d’impopularité, notamment du fait de son nombre important d’élus…

À force d’arbitrages, on en arrive à une métropole dénuée de grandes compétences, avec 348 élus en son sein. La région, pour un territoire deux fois plus important, n’en compte que 209. Je ne suis pas certain que les Franciliens et les Français apprécieront cette disproportion. On ne sait même pas où se réuniront tous ces élus, seuls l’Assemblée nationale ou le Sénat seraient en mesure de les recevoir ! Dans six mois, nous existerons officiellement et nous n’avons pas la moindre adresse postale ! Qui peut franchement imaginer que nous serons prêts le 1er janvier prochain ? C’est ubuesque ! À part Lyon, qui a une culture intercommunale depuis des décennies, tout le monde sera à la traîne. Paris ne sait même pas ce qu’est une intercommunalité ! Que ferons-nous concrè­tement ? À Londres, la métropole compte vingt-cinq élus ! Et quand on sait que 300 000 Français y résident, on peut se dire que ce territoire ne souffre pas d’un manque d’attractivité…

 

Pour revenir à des politiques plus terre à terre, vous ne comprenez toujours pas les raisons du transfert de la voirie aux régions…

Prenons l’exemple des Hauts-de-Seine. Lorsque l’État a transféré aux départements les routes nationales, il nous a fallu cinq ans pour absorber les agents de l’ancienne DDE et donc être opérationnels. Les régions, déjà largement occupées par leur fusion, vont aussi devoir réinventer tout ce que les départements ont construit dans le temps. Cet impératif organisationnel risque d’impacter négativement sur les investissements. Comment lancer des projets d’infrastructures, pourtant nécessaires, dans de telles conditions ? Je crains que l’action publique soit figée pour plusieurs années.

 

Pourtant, la droite a toujours considéré qu’il était nécessaire de mener à bien une réforme institutionnelle, de simplifier les choses ?

Vous croyez vraiment que nous sommes en train de simplifier les choses ? Cette réforme a été menée avec soudaineté, sans stratégie. La région va donc récupérer de nombreuses compétences. Dans notre conseil général, nous considérons que les équipements de voirie de plus de trente ans doivent être renouvelés. Je pense que les choses évolueront dans le mauvais sens. C’est dommage, parce que la France dispose d’un des meilleurs réseaux routiers depuis Napoléon ! En fait, cette réforme ajoute une feuille au mille-feuille et pas des moindres. Prenons l’exemple du logement. Nous avons l’État, puis l’Anah et l’Anru, puis le préfet de région, sans oublier les préfectures départementales, puis la ville, le CG, le CR et les intercos. Nous aurons maintenant une vingtaine d’opérations d’intérêt national. Nous sommes à neuf strates, rien que pour le logement ! Le chemin de la simplification est long.

 

Parlons un peu politique. Vous avez soutenu Nicolas Sarkozy en tant que président de l’UMP . Ce choix a surpris…

Je l’ai soutenu en sa qualité de président de l’UMP parce que je pensais qu’il avait plus d’expérience que les autres candidats. Mais cela ne préfigure en rien mon choix pour les présidentielles. Je suis républicain, pas monarchiste, je ne me détermine pas en fonction des gens mais des projets, heureusement.

 

Quelle stratégie adopter face au Front national ?

Voilà venue la question du jour (rires) ! Les journalistes mettent le FN au centre du jeu politique français. Mon désaccord est plus que profond avec ce parti, qui refuse l’intégration des immigrés, qui refuse l’Europe, en fait pas mal de choses auxquelles je suis attaché. Mais je suis stupéfait par la légèreté journalistique. Je ne me permettrais pas de dire que vous faites le jeu du FN, ce serait injurieux à l’égard d’une profession qui a peu de points communs, justement, avec le FN. Mais je vous le demande, de grâce, cessez de parler du FN !

 

Références

Patrick Devedjian

Né le 26 août 1944 à Fontainebleau, avocat de profession, il est député de la 13e circonscription des Hauts-de-Seine depuis 1986 et président du conseil général du même département depuis 2007. Il a été ministre délégué aux Libertés locales (2002-2004), ministre délégué à l’Industrie (2004-2005) et ministre du Plan de relance (2008-2010). Il est président du Syndicat Paris Métropole depuis le 19 décembre 2014.

Twitter : : @DevedjianP

Sommaire du dossier

  1. Loi Notre : des questions à la pelle
  2. Loi NOTRe : « Il aurait fallu aller vers une véritable régionalisation »
  3. Jean-Marie Bockel : « La réforme de l’État doit passer avant celle des collectivités »
  4. Décentralisation : une loi NOTRe bien décevante
  5. Face à Lille, comment Amiens tente d’être aussi capitale régionale
  6. Décentralisation : EPCI, périmètres, ville centre, pilotage et ressources
  7. Réforme territoriale : vous n’y voyez rien et vous voulez manager ?
  8. La région au milieu du gué
  9. Réforme territoriale : un immense gâchis
  10. Réforme territoriale, élections, budget : rentrée à hauts risques pour le gouvernement
  11. Réforme territoriale et régions : l’Alsace joue les Astérix
  12. Où va la décentralisation ? Dans le mur !
  13. Exclu : nouvelle version du projet de loi sur les compétences
  14. Et si nous n’avions pas assez de communes ?
  15. Réforme territoriale : faut-il un référendum ?
  16. « De toute façon, les fusions de régions ne rapportent pas grand-chose »
  17. Valls annonce le Big Bang territorial
  18. Loi MAPAM et culture : craindre la décentralisation ou parier sur elle ?
  19. Décentralisation : « Comment nier que trois collectivités coûtent plus cher qu’une seule ? »
  20. Un problème ? Créez une collectivité !
  21. Projet de loi décentralisation : résumé en 8 points
  22. Acte III de la décentralisation ou… réforme de la réforme des collectivités ?
  23. Patrick Devedjian : « Nous assistons à une véritable recentralisation »
  24. Intercommunalité : élargissement ou approfondissement ?

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