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Le tirage au sort au secours de la démocratie

20/04/2016 | par Roger Morin | Toute l'actualité

tirage_au_sort © photocrew

Il y a, au centre de cet ouvrage, une énigme : la longue éclipse qu'a connue le tirage au sort dans l'histoire de nos institutions. Tenant une place éminente dans la gouvernance de la cité athénienne, qui posa les bases de la démocratie, il connut encore des usages intéressants dans les républiques italiennes médiévales et renaissantes, ainsi que dans certains royaumes du Siècle d'or espagnol.

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Petite histoire de l’expérimentation démocratique
Yves Sintomer, Éditions La Découverte

 

 

 

Publié le 28 avril 2015

Il y a, au centre de cet ouvrage, une énigme : la longue éclipse qu’a connue le tirage au sort dans l’histoire de nos institutions. Tenant une place éminente dans la gouvernance de la cité athénienne, qui posa les bases de la démocratie, il connut encore des usages intéressants dans les républiques italiennes médiévales et renaissantes, ainsi que dans certains royaumes du Siècle d’or espagnol.

Mais les républicains modernes, lorsqu’ils eurent à concevoir en France ou en Amérique les modalités de la souveraineté populaire, n’y firent appel que pour certains aspects de la sphère judiciaire, sans lui faire la moindre place dans le domaine politique.

 

Dans le modèle athénien, le tirage au sort, combiné avec la rotation rapide des responsabilités (attribuées pour quelques mois) permettait une sorte de « gouvernement de tous par tous ».

 

C’est surtout le changement d’échelle que représente le passage de la démocratie athénienne aux États-Nations de l’époque moderne qui en explique l’abandon. Dans le modèle athénien, le tirage au sort, combiné avec la rotation rapide des responsabilités (attribuées pour quelques mois) permettait une sorte de « gouvernement de tous par tous » praticable dans des limites géographiquement et socialement étroites.

Ce modèle n’était évidemment pas transposable tel quel à l’échelle de grands États.

 

Démocratique ou aristocratique ?

Un autre lui fut partout préféré, celui de la démocratie représentative. On sait en quoi il est démocratique ; on ne s’interroge que depuis peu sur ce qu’il a d’aristocratique. Les textes fondateurs montrent pourtant à quel point, dès l’origine, il comportait une forme de subordination des citoyens aux gouvernants. Ceux-ci se voyaient confier non seulement une fonction de représentation, mais encore une habilitation à formuler mieux que leurs mandants l’intérêt général.

Ainsi prit forme un régime mixte, une « aristocratie élective », dans laquelle la distance gouvernants/gouvernés n’a cessé de s’accroître. L’abandon du modèle athénien a fait reléguer aux oubliettes non seulement le tirage au sort, mais en même temps la rotation dans l’exercice des responsabilités publiques. C’était la porte ouverte à la professionnalisation de la politique qui n’a cessé de se renforcer depuis lors, jusqu’à connaître aujourd’hui en France une ampleur sans précédent qui mériterait d’être davantage mesurée et débattue.

La crise de ce modèle, en perte de légitimité tant il peine à répondre aux défis de l’époque actuelle, suscite l’essor spectaculaire de nouvelles pratiques démocratiques (jurys citoyens, conférences de consensus, conseils de quartiers…) qui ont en commun de renouer peu ou prou avec le tirage au sort comme mode de sélection des citoyens appelés à prendre part à la décision publique.

 

Ce n’est plus de l’utopique « gouvernement de tous par tous », à tour de rôle, qu’il s’agit, mais plutôt de la constitution de sortes de microcosmes équivalents au peuple dans son entier.

 

Il retrouve là une fonction très différente de celle qu’il avait aux origines de la démocratie. Ce n’est plus de l’utopique « gouvernement de tous par tous », à tour de rôle, qu’il s’agit, mais plutôt de la constitution, à l’aide des techniques d’échantillonnage inventées depuis lors, de sortes de microcosmes équivalents au peuple dans son entier.

Le pari sur lequel reposent ces expérimentations est que, moyennant une information de qualité et des délibérations bien conduites, ces mini-scènes publiques verront se former une opinion éclairée, semblable à celle qu’adopterait le peuple tout entier s’il était à même de délibérer dans de bonnes conditions.

Le défi est aussi exigeant que passionnant pour tous les acteurs : il exigera des apprentissages inédits en matière de pratique de la délibération et de partage du pouvoir de décider, ainsi qu’une claire conscience de la complémentarité à établir entre démocratie représentative et démocratie directe.

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