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Corinne Lepage : « Les Français sentent bien que l’environnement se détériore »

10/06/2015 | par Stéphane Menu | Toute l'actualité

nucleaire_energie © pictarena

L’ancienne ministre de l’Environnement d’Alain Juppé conseille au gouvernement de sortir au plus vite de l’impasse du nucléaire. Les errements de l’EPR de Flamanville sont à ses yeux symboliques d’une fin de cycle. Corinne Lepage remettra prochainement un rapport à Ségolène Royal sur la transition économique dans le cadre de la transition énergétique. « Avec une feuille de route très concrète », promet-elle.

Corinne Lepage
Avocate de l’environnement, Corinne Lepage a été ministre de l’Environnement du gouvernement Juppé, poste qu’elle occupera jusqu’en 1997. Conjointement à ses activités politiques, elle exerce son activité de défense des intérêts écologiques tant au barreau de Paris qu’à celui de Bruxelles (jusqu’en 2009). Elle est cofondatrice de l’Observatoire de vigilance et d’alerte écologique avec Michèle Rivasi, députée européenne EELV.

 

L’Autorité de sûreté nucléaire met grandement en cause la conception de l’EPR de Flamanville. Elle émet de sérieux doutes sur la résistance de la cuve du réacteur. Ce projet doit-il être abandonné ?

Attendons les tests d’octobre prochain pour nous prononcer concrètement. Mais peut-être que la réaction des autorités chinoises suffira, entre-temps, à régler ce problème. Pékin est en train de construire deux réacteurs nucléaires similaires, dont les cuves proviennent de la même usine qu’à Flamanville, à savoir celle d’Areva au Creusot. Pour l’heure, la Chine a décidé de ne pas charger de combustible dans les réacteurs tant que le problème de l’équipement ne sera pas complètement identifié et résolu. Nous sommes donc dans un attentisme transitoire.

Au-delà du risque sur la fiabilité de cette construction, l’EPR est un gouffre financier.

Ce qui est étonnant dans cette affaire, c’est que le problème était connu depuis un certain temps sans pour autant donner lieu à une suspension du chantier. Au-delà du risque sur la fiabilité de cette construction, l’EPR est un gouffre financier, avec une facture de 9 milliards, deux fois plus que la prévision initiale. Il y a aussi un problème purement technique puisque personne, ai-je cru comprendre, ne savait comment démonter une cuve. Ce chantier est emblématique des contradictions manifestes de la défense du nucléaire en France.

 

La France doit-elle sortir du nucléaire et comment ?

On ne peut pas continuer dans cette voie. Partout ailleurs dans le monde, les pays ont compris que le nucléaire était une page à tourner mais nous nous entêtons dans cette direction, ce n’est pas normal. Nous devons tout miser sur les énergies renouvelables et diminuer progressivement la part du nucléaire. Faire le contraire relèverait de l’aveuglement.

 

Peut-on vraiment croire que les énergies renouvelables constituent une alternative crédible ?

En la matière, la plus grande hypocrisie règne. Un mix électrique renouvelable est largement possible en France d’ici 2050, comme le démontre une récente étude de l’Ademe (Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie) (1). Cette dernière a d’ailleurs un peu bousculé le climat de l’annonce du projet de loi sur la transition énergétique qui prévoit encore 50 % de nucléaire dans les prochaines années. On peut donc croire à un scénario crédible sans faire pour autant exploser les coûts du mégawattheure (MWh), comme le redoutent certains.

On peut croire à un scénario crédible de mix renouvelable, sans faire pour autant exploser les coûts du mégawattheure.

Pour revenir à Flamanville, il ne faut donc surtout pas faire de nouveaux réacteurs, sinon, nous repartons pour soixante ans d’incertitudes. Je propose au gouvernement de mettre le paquet sur la sécurisation des centrales nucléaires existantes, tant sur le plan de leur productivité que de leur sécurité, et on peut compter en la matière sur la vigilance de l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN). Dans le même temps, on se met réellement au travail sur les énergies renouvelables.

 

Vous regrettez aujourd’hui d’avoir participé à un rassemblement d’écologistes autour de Jean-Vincent Placé et de Jean-Luc Benhamias. Comment l’écologie politique peut-elle prendre corps ? N’avez-vous pas choisi la droite pour défendre vos projets écologiques ?

Le gouvernement de centre-droit d’Alain Juppé m’a effectivement permis d’exercer des responsabilités ministérielles. Mais cette droite n’avait rien à voir avec la droite dure d’aujourd’hui. Dans l’esprit, Jacques Chirac est plus proche de Manuel Valls que de Nicolas Sarkozy. C’est la droite républicaine qui a changé, pas moi. Je considère qu’Europe Écologie Les Verts entraîne l’écologie politique sur une pente catastrophique. EELV affiche une attitude déplaisante, construite autour d’une écologie moralisatrice et punitive, doublée d’une dérive gauchiste.

Nous devons au contraire construire une écologie politique à visage humain, responsable.

Nous devons au contraire construire une écologie politique à visage humain, responsable. Jean-Luc Benhamias a voulu construire une maison commune. Mais elle ne se construira pas de façon verticale, de haut en bas. Le seul capable de créer une telle dynamique aurait pu être Daniel Cohn-Bendit mais il ne le souhaite pas. Il faut donc repartir de la base, des Français, et ces derniers sont réceptifs à ce message s’il est clair, s’il s’appuie sur des réseaux sociaux via internet, s’il est suffisamment didactique. Je suis contre les réunions d’appareils, ça ne brasse que du vent… Les Français sentent bien que leur environnement se détériore. Ils veulent réellement changer d’ère.

 

Vous saluez régulièrement le travail de Ségolène Royal, qui vous a d’ailleurs confié une mission sur la transition économique. En quoi est-elle une ministre plus estimable qu’un autre ?

Je ne suis pas d’accord avec elle sur certains sujets, comme le retrait de l’écotaxe. Mais je trouve qu’elle [Ségolène Royal] essaie de changer l’image de l’écologie auprès du public, ce qui est nécessaire pour favoriser une adhésion forte. Elle existe réellement alors que ses deux prédécesseurs [Ndlr, Delphine Batho et Philippe Martin] avaient du mal à légitimer leur présence. Enfin, je trouve qu’elle défend de beaux combats, notamment celui sur les boues rouges où elle a obtenu de réelles avancées (2).

Je souhaiterais que Ségolène Royal fasse mieux appliquer la loi sur l’air, qui a vingt ans.

Je souhaiterais qu’elle fasse mieux appliquer la loi sur l’air, qui a vingt ans, que la circulation alternée soit décidée suffisamment en amont dès que l’on pressent des pics de pollution importants. Nous ne pouvons plus prendre de risques pour notre santé.

 

Vous réclamez aux sociétés concessionnaires un remboursement de 20 % sur les anciennes autoroutes, qui sont totalement amorties. Vous souhaitez créer un groupe d’avocats sur ce thème pour faire plier les sociétés d’autoroutes. Où en êtes-vous ?

J’ai lancé une pétition sur internet qui a été signée par plus de 50 000 personnes. Dans les contrats, il y a réellement du grain à moudre pour que les sociétés d’autoroute, qui ne nous fournissent d’ailleurs aucun renseignement, aient quelques raisons de se faire du souci.

 

Corinne Lepage planche sur la transition économique
La ministre de l’Environnement, du Développement durable et de l’Énergie, Ségolène Royal a confié, en novembre 2014, une mission à Corinne Lepage sur la transition économique pour les acteurs du Nouveau Monde. La mission a pour objectifs de faire des propositions dans trois directions : répertorier dans tous les secteurs concernés, c’est-à-dire ceux de la transition économique, les entreprises innovantes et dynamiques afin de permettre la création d’un réseau, de répertorier et mettre en cohérence les réseaux qui existent ; déterminer les blocages spécifiques auxquels ces secteurs sont confrontés pour pouvoir davantage les développer, créer de l’activité et des emplois et exporter ; déterminer l’utilité et les conditions d’une mise en synergie globale afin, le cas échéant, de jeter les bases d’une force commune.

 

Note

(01)« Vers un mix électrique 100 % renouvelable vers 2050 ». À télécharger sur le site de l’Ademe : http://www.ademe.fr - Retourner au texte

(02)Le groupe industriel Alteo, qui rejette des boues rouges en plein cœur du parc national des Calanques, souhaitait voir sa concession renouvelée pour trente ans. Mais Ségolène Royal a décidé de bloquer le dossier… - Retourner au texte

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