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TÉMOIGNAGE

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« Encadrer une équipe, c’est aussi prendre soin de chacun des membres »

16/11/2015 | par Rémi Uzan | RH

ecoute_soutien © Gajus

En tant que cadre territoriale, on doit gérer bien des cas de figure, notamment des agents victimes de maladies chroniques. L’empathie et la bienveillance sont alors des atouts majeurs. C’est ce que raconte Marie-Charlotte Delmas.

« Responsable de leur travail, mais aussi attentive à leurs problèmes personnels » : disons le tout de suite, Marie-Charlotte Delmas n’est pas un cadre comme les autres. Durant 17 ans, elle fut la directrice de la médiathèque de Bagneux dans les Hauts-de-Seine. Elle a encadré des équipes durant 36 ans au sein de la fonction publique territoriale. Témoignage d’un cadre qui souhaite privilégier le bon sens.

 

Comment gériez-vous vos agents malades chroniques ?

 La maladie chronique est une épreuve, et à ce titre, je l’ai gérée comme toutes les autres épreuves traversées par mes collègues, en étant à l’écoute et avec le plus de bienveillance possible. En 36 ans de direction d’équipes, j’en ai vu des divorces, des dépressions, des deuils difficiles, même trois tentatives de suicide pour lesquelles je suis intervenue suite à l’appel de ces personnes, souvent seules, qui m’ont fait confiance et m’ont adressé ce qui passait pour un dernier coup de téléphone. C’est peut-être une gestion à l’ancienne, une sorte de « maternalisme » dépassé, mais peu importe, former une équipe, encadrer une équipe, je pense que c’est aussi prendre soin de chacun des membres qui la composent et leur donner du réconfort, lorsque c’est nécessaire. Et vous savez quoi ? Quand j’ai eu moi aussi des soucis, mes collègues ont été là pour moi.

 

« Ce que j’aime, ce sont les questions que l’on prend le temps de se poser lorsqu’on encadre une équipe et auxquelles on répond en restant fidèle à soi-même. »

 

En résumé, j’ai choisi de diriger pour pouvoir faire, pas pour pouvoir être. Et si, certaines fois, mon rôle s’est résumé à tendre une main ou à offrir un sourire, je ne le regrette pas. Aujourd’hui, ce sont de ces moments fragiles et humains dont je me souviens avec le plus de bonheur.

 

Est-ce que ce n’est pas mettre trop d’affect dans le travail ?

 Si j’ai beaucoup apprécié la plupart de mes collègues, ils ont très rarement été mes amis dans la « vraie » vie. Il n’empêche que j’ai toujours eu plaisir à les retrouver chaque jour. S’il s’agit de savoir si j’avais de l’affection pour eux, oui, sans aucun doute.

 

« J’ai le sentiment que certains types de management cherchent à construire un monde imaginaire d’où les problèmes des uns et des autres seraient gommés »

 

Même si la tendance actuelle est à manager sans affect, je n’y crois pas, nous ne sommes pas des robots. Et je ne parle pas de ceux qui dispensent leur affect dans le but d’instrumentaliser l’autre dans une logique de performance. Ou encore, des plus faibles qui divisent pour mieux régner. J’ai le sentiment que certains types de management cherchent à construire un monde imaginaire dans lequel les émotions, les problèmes des uns et des autres seraient gommés. Seulement, voilà, dans le vrai monde du travail, il est rare qu’une personne qui traverse une épreuve laisse ses soucis à la porte du bureau. Alors, qu’en faire ? Les ignorer ? Je passe mon tour ! Pour tout vous dire, j’espère qu’aujourd’hui mes anciens collègues disent de moi : « Elle n’était pas toujours marrante, parfois très autoritaire, mais elle était vraiment humaine ».

 

Gérer un agent malade chronique en 5 lettres, à travers le témoignage d’un cadre

A – Comme absentéisme perlé
« Cet agent s’arrêtait, revenait, s’arrêtait, revenait. La fréquence et la durée des arrêts ont progressivement augmenté. Au début, il était arrêté une fois tous les deux mois. Puis une fois tous les mois. Et les arrêts sont passés de quelques jours, à 15 jours, puis à 3 mois » souligne cette cadre territoriale qui dirige une unité décentralisée.

C – Comme ceux qui restent
« Expliquer cette absence-présence à l’équipe, c’est très compliqué. Les gens ne comprennent pas. Il m’a fallu redispatcher le travail aux autres. L’absence de cet agent malade chronique créée un vide. »

G – Comme gestion
« Cet agent est toujours compté dans les effectifs, mais il n’est pas remplacé. Il peut toujours revenir. C’est extrêmement compliqué à gérer. »

O – Comme oser le dire
« Son état de santé, c’est un sujet épineux. Je n’ai jamais su officiellement ce qu’il avait. »

S – Comme statut
« Aujourd’hui, un de mes agents souhaite passer en affection longue durée ». La question : son cas fait-il partie des affections reconnues (cf encadré Mode d’emploi).

 

 

Avez-vous eu des cas de maladies chroniques à gérer ?

Oui, j’ai eu à plusieurs reprises des cas de maladies chroniques à gérer, dont un agent séropositif dont l’intégration dans d’autres services avait posé problème à l’époque. Même s’il y a eu des moments difficiles, grâce à l’aide de l’équipe, l’environnement que nous lui avons offert lui a permis de vivre mieux pendant dix ans, avant qu’il ne décède. Et là encore, cette aide a très largement dépassé le cadre professionnel. Il était seul et j’ai été nommée personne référente par son thérapeute, pour décider de ses hospitalisations, par exemple. Une expérience pas facile, mais tellement riche, humainement. Par ailleurs, j’ai toujours accueilli, voire initié, l’arrivée d’agents en reclassement à la médiathèque. Des personnes clouées chez elles, qui ne demandaient qu’à travailler et qui ont apprécié de venir couvrir des livres, par exemple, et se sont parfaitement bien intégrées à l’équipe.

 

Vous dites préférer les questions sans réponses…

Pas tout à fait. Ce que j’aime, ce sont les questions que l’on prend le temps de se poser lorsqu’on encadre une équipe et auxquelles on répond en restant fidèle à soi-même, hors des circuits de formation. Des questions auxquelles j’ai apporté MES réponses, celles qui me ressemblent et qui font que je reste moi-même, avec mes forces et mes faiblesses, lisibles et assumées. Les cadres ne sont pas tout-puissants, loin de là, et c’est tant mieux. Alors, autant être clair avec ses collègues, décider, mais accepter de se tromper, d’avoir tort. En quoi est-ce grave en dehors d’un ego mal placé ? Comme je le disais souvent lors d’une nouvelle expérience à l’issue incertaine : « On y va, on verra bien. On n’appuie pas sur le bouton de la bombe atomique. »

 

« Le bien vivre ensemble ne commence-t-il pas à notre porte, celle du bureau, en l’occurrence ? »

 

Alors :
- Pourquoi se comporter différemment en entreprise et dans la vie de tous les jours ?
- Quel est le rôle et quelle doit être son attitude face à cette petite société en réduction qui compose un service ?
- Que signifie être responsable des autres ?
- Le bien vivre ensemble ne commence-t-il pas à notre porte, celle du bureau, en l’occurrence ?
- En quoi serions-nous moins efficaces en restant humains et en prenant soin des autres ?
… et cette liste est loin d’être exhaustive.

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