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NOUVEL ANGLE

 

Espace public : prendre en compte la maîtrise d’usage

16/03/2016 | par Marjolaine Koch | Toute l'actualité

berges_rhone © Agence In Situ

À Lyon, l’importante opération d’urbanisme de reconquête des berges du Rhône a donné lieu à une démarche innovante. En misant sur l’expertise d’usage des habitants, on a fait avec eux, plutôt que pour eux. Résultat : là comme ailleurs, c’est la preuve qu’en misant sur la manière dont les habitants vivent la ville, on peut éviter bien des écueils.

Ils sont rares, ceux qui parviennent à se remémorer les voies sur berge de Lyon encombrées de voitures ! « Et c’est toujours bon signe quand les gens ne se rappellent plus comment c’était avant », se réjouit Emmanuel Jalbert, paysagiste de l’agence In Situ, chargée de leur aménagement en 2007.

 

Clôtures interdites

Lorsque la ville de Lyon décide d’aménager les berges, son projet est très flou. À cette époque, les marchés de définition existent encore. « Ce n’était pas un concours, nous disposions juste de quelques éléments, parmi lesquels le fait de supprimer les voitures, de rendre l’espace aux cyclistes et aux piétons et de penser au stationnement des péniches et bateaux ». Grâce à ce cahier des charges très ouvert, l’imagination a eu libre cours. « Nous sommes partis sur l’idée de créer un lien entre le nord et le sud et des liens transversaux.

 

Nous avons travaillé sur une idée générale qui était d’aménager une grande promenade piétonne généreuse, un port et un parcours pour les cycles qui serait un lieu partagé.

 

Nos propositions étaient très légères, des ébauches, nous avons travaillé sur une idée générale qui était d’aménager une grande promenade piétonne généreuse, un port et un parcours pour les cycles qui serait un lieu partagé, pas une autoroute à vélo. Ménager des zones de jeux lorsqu’il y a élargissement, des gradins vers la Guillotière, des ouvertures sur le fleuve. » L’agence, qui se bat régulièrement contre l’enfermement des lieux, est ravie du contexte : la zone étant inondable, toute clôture est interdite. Sur ces principes fondateurs relativement simples, son projet a été retenu.

 

Succès
Apaiser les relations de voisinage
Dans le quartier de la Thibaude de Vaulx-en-Velin, en banlieue lyonnaise, Emmanuel Jalbert a mené un autre type de travail : tenter de réchauffer les relations entre les habitants d’une zone pavillonnaire, qui en étaient au stade de dresser des murs avec des tessons de bouteilles, et les habitants des tours voisines. L’agence a proposé d’aménager des jardins sur une zone tampon entre les deux. Réticents au départ, les élus ont eu la surprise de voir la demande exploser : tout le monde voulait son carré de terre pour jardiner ! Les jardins partagés, désormais gérés par une association d’habitants, ont changé l’atmosphère. Le voisinage est plus apaisé, des liens entre les deux quartiers se sont tissés et surtout, grâce à une présence adulte des deux sexes en bas des tours, la rue, occupée jusque-là par de jeunes hommes, a retrouvé un équilibre. L’expérience a été reproduite, depuis, à Mâcon et Villeurbanne, avec le même succès.

 

Faciliter la discussion entre la maîtrise d’ouvrage et la maîtrise d’usage

Pour mettre en œuvre le projet, le Grand Lyon a fait appel à un médiateur chargé de faciliter la discussion entre la maîtrise d’ouvrage et la maîtrise d’usage. En prenant le temps de la discussion avec la maîtrise d’usage (associations de riverains et de cyclistes), de nouvelles hypothèses apparaissent. La zone sera davantage végétalisée grâce à l’implantation d’une grande prairie, un bassin aménagé, puis des pôles de jeux comme la rampe de skate sont également ajoutés.

 

Les concepteurs ont gardé en tête la nécessité de ne jamais sectoriser les lieux, comme le coin skate, afin de ne pas voir une population s’emparer d’un site et rejeter les autres groupes.

 

Tout le long du projet, les concepteurs ont gardé en tête la nécessité de ne jamais sectoriser les lieux, comme le coin skate, afin de ne pas voir une population s’emparer d’un site et rejeter les autres groupes. « Grâce à cette phase, avant même que le projet ne sorte de terre il y avait une appropriation très forte du projet de la part des riverains » note Emmanuel Jalbert. « Et nous avons fait en sorte de respecter le principe suivant : les lieux sont destinés à tous les âges. Bien sûr, reconnaît-il, il est difficile de tout prévoir, nous n’avions par exemple pas anticipé les rassemblements d’étudiants sur les terrasses de la Guillotière. Mais outre cette affluence locale, il n’y a pas de problème de conflits d’usage ».

 

Échec
Un parc pour enfants fermé
Emmanuel Jalbert a aussi connu des échecs, notamment à Mâcon : « Nous devions aménager un parc promenade assez étroit, situé entre des habitations principalement occupées par des personnes âgées. Nous avons opté pour une grande aire de jeux. Ce que nous n’avions pas anticipé, c’est qu’elle serait prise d’assaut par tous les enfants du quartier qui ne partaient pas en vacances ». Face au bruit généré par l’aire de jeu, la grogne monte chez les habitants jusqu’au jour où l’un d’entre eux commet l’irréparable et dégaine sa carabine. Résultat : l’aire a tout simplement été démantelée. « L’absence de dialogue, en amont, a généré ce problème » déplore le paysagiste. D’où l’importance de consulter toutes les parties pour éviter de générer une déception cuisante…

 

Ne pas « surprogrammer » les lieux

Sur ce projet, l’agence a insisté sur la nécessité de ne pas « surprogrammer » les lieux en les encombrant de mobilier. La prairie, qui pouvait en inquiéter certains, est un lieu neutre qui accueille les pique-niqueurs mais aussi des événements ponctuels. « Il faut des zones où les gens donnent eux-mêmes des usages aux lieux. Notre idée, c’est d’essayer non pas de programmer les lieux, mais de leur donner une qualité. »

Un regret cependant : que les paysagistes n’aient pu intervenir a posteriori pour peaufiner leur travail. « Une mission de suivi sur trois ans avait été proposée par le Grand Lyon, mais c’est tombé à l’eau, c’est dommage, regrette Emmanuel Jalbert. Cela consiste juste à déplacer des bancs de quelques mètres pour qu’ils servent mieux, à conforter des cheminements… Mais dans l’esprit d’un élu, un aménagement a un début et une fin, il n’y a pas de logique d’accompagnement. C’est lié au système électoral. »

 

Jacques Vialettes, président de la Société française des urbanistes : « Aucun document d’urbanisme ne définit la gestion des espaces publics »
« Les politiques chargent toujours l’espace public de beaucoup d’intentions, et ensuite ils gèrent rarement cette intention d’une façon politique et collective. La gestion devient très rapidement technique et sectorielle. On va charger la gestion technique de l’espace public de la gestion de la sécurité, alors que c’est une question sociale ; on va charger la gestion technique de traiter des questions de confort, de relation à l’autre, de distance sociale sans avoir posé les enjeux. D’ailleurs, il n’existe aucun document d’urbanisme qui définisse la façon dont une ville souhaite gérer ses espaces publics. »

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