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Reykjavik : le bilan des années anarchistes

08/04/2016 | par Marjolaine Koch | Toute l'actualité

reykjavik_jon_gnarr ©Helgi Halldórsson

De 2010 à 2014, Jon Gnarr, ancien bassiste punk rock, comédien, tient les rênes de la capitale islandaise. Le Coluche des terres boréales se trouve catapulté à la tête de la mairie après une candidature loufoque. À la fin de son mandat de quatre ans, il cède son siège et quitte la vie politique. Avec quel bilan ?

C’est dans son show télévisé qu’il lance « The Best Party » comme on fait une blague : son parti rassemble tout ce qui se fait de pire au sein des quatre grands organes politiques islandais. Un logo parodique (un pouce levé version Clipart), des promesses loufoques (un Disneyland à l’aéroport, des serviettes de bain pour tous à la piscine…) et surtout, la garantie de n’en tenir aucune.

 

Les habitants accordent plus de crédit à une parodie de parti qu’aux politiciens qui se sont successivement partagé les rênes du pays ces dernières décennies.

 

Sa candidature est un succès : après la crise de 2008, l’état des finances et les affaires politico-financières, les habitants accordent plus de crédit à une parodie de parti qu’aux politiciens qui se sont successivement partagé les rênes du pays ces dernières décennies. Dans ce contexte, c’est un brin livide que Jon Gnarr découvre, le 15 juin 2010, que son parti « anarcho-surréaliste », créé à peine six mois avant les élections, a décroché 6 sièges sur 15 au conseil municipal.

 

Un « groupe d’entraide démocratique »

Le Best Party devient alors un peu plus sérieux, et Jon Gnarr prend la fonction à cœur. « Ce n’est pas un parti mais un groupe d’entraide démocratique, estime-t-il. Le Best Party est une plate-forme d’honnêteté et d’intégrité, d’empathie, de communication non violente et de fun. On essaie d’avoir du plaisir dans ce travail. » L’essentiel des valeurs de Jon Gnarr est résumé dans cette description : justice sociale, égalitarisme entre les individus et pas seulement entre les groupes sociaux, respect de l’environnement.

 

L’essentiel des valeurs de Jon Gnarr est résumé dans cette description : justice sociale, égalitarisme entre les individus et pas seulement entre les groupes sociaux, respect de l’environnement.

 

Il s’agit, désormais, de faire coïncider au maximum ces valeurs avec la situation économique catastrophique de la ville, et ce ne sera pas une mince affaire. D’après Jon Gnarr, lorsqu’il prend les commandes, Reykjavik est quasiment en faillite et « aurait pu virer comme Détroit ». À cause de la crise financière et des dettes abyssales de Reykjavik Energy, et parce que toutes les dettes sont en devises étrangères, la ville est exsangue.

Il n’a pas le choix : Jon Gnarr augmente tous les tarifs qui peuvent l’être, double le prix de tous les services, y compris l’électricité. Il regroupe les écoles pour couper dans les coûts et faire face à la baisse du nombre d’élèves. Si les politiciens savaient que ce « sale boulot » devait être fait, la population elle, se sent trahie. Ce qui n’empêche pas Jon Gnarr, par ailleurs, de maintenir son attitude clownesque en participant à la Gay Pride, en soutenant les Pussy Riot en portant des tenues qu’on n’oserait imaginer sur le dos d’un politicien français. Et sans que personne n’y trouve à redire.

 

Sans pression électoraliste, sans arrière-pensée

Aujourd’hui, la situation financière de la ville est assainie, un état de rémission que certains qualifient de « miraculeux ». Sans pression électoraliste, Jon Gnarr a agi sans arrière-pensée. Il avait prévu dès son arrivée de ne pas se représenter, parole tenue : malgré une pétition et de nombreux soutiens – les citoyens lui semblent finalement reconnaissants de son travail – il a cédé la place à Dagur B. Eggertsson, son bras droit durant les quatre années de mandat et membre du parti social-démocrate. Plébiscité pour se présenter à la présidentielle islandaise, il a également décliné en janvier dernier.

 

Ses opposants lui reconnaissent une vertu : celle d’avoir fait valoir ses priorités sans jamais opposer un non systématique aux idées des autres partis.

 

Depuis son passage en politique, ses opposants comme les membres de la majorité lui reconnaissent une vertu : celle d’avoir fait valoir ses priorités sans jamais opposer un non systématique aux idées des autres partis. Gnarr lui, estime que, depuis son passage, les politiciens islandais sont plus polis et plus respectueux les uns envers les autres… Ce que confirme l’un des chroniqueurs les plus en vue du pays, Guomundur Andri Thorsson : « Il nous a apporté l’individu dans la politique et une pause dans la logorrhée ».

Mais après son départ et la dissolution du Best Party (« qui était supposé être une idée, pas une réalité pleinement opérationnelle », plaide-t-il), la coalition qui a repris l’héritage de Jon Gnarr n’est pas parvenue à garder la main : seuls deux sièges leur ont été attribués contre cinq pour les sociodémocrates. Rien d’anormal pour les habitants, qui savent que, à l’abri des gestes symboliques de leur maire, la gestion quotidienne a été assurée par celui qui était alors président du comité exécutif, Dagur B. Eggertsson, membre de l’alliance sociale-démocrate. Eggertsson qui aujourd’hui, est le maire de Reykjavik.

 

Démocratie « Do-it-yourself » : un manifeste signé Jon Gnarr
1. Envoyez les clowns : sans un solide sens de l’humour, je serais probablement dans un asile à l’heure qu’il est. Si vous n’avez pas le sens de l’humour, vous avez des problèmes. C’est aussi vital que l’intelligence émotionnelle mais c’est souvent ridiculisé. Pour aller de l’avant, vous aurez besoin de l’humour.

2. Participez : vous n’avez pas besoin d’être un politicien pour avoir le droit de participer à la vie politique. Vous n’avez pas besoin d’une formation spéciale ou de compétences particulières. Nous avons négligé la démocratie, nous n’avons pas fait attention et nous nous sommes laissés mener en bateau.

3. Amusez-vous : dès que quelque chose ne devient plus amusant, c’est inutile, vain et malsain. C’est ce qui est arrivé aux politiciens. Nous sommes tellement focalisés sur la réussite que nous avons oublié de nous réjouir des petites choses. Il est grand temps d’être impliqué, car nous voulons nous amuser.

4. Devenez un anarchiste : l’anarchie et la paix, c’est ce à quoi j’aspire. L’anarchie est le seul moyen de tendre vers une société sans classes, une société qui se soutient mutuellement et qui respecte les libertés de l’individu. Mais cela doit être pacifique : la violence est le côté sombre de la coexistence humaine.

5. Pensez lentement : pour sauver la démocratie, les politiciens doivent attirer un large spectre de personnes. Nous avons besoin de scientifiques, de punks, d’artistes, de personnes ordinaires qui pensent lentement et non rapidement ; des personnes timides, des bègues, des obèses et des infirmes. Par-dessus tout, des personnes jeunes.

6. Assumez vos responsabilités : c’est plutôt simple : vous avez besoin d’un peu d’imagination et de courage, et le reste suit. Qu’est-ce qui vous énerve ? Qu’est-ce qui ne va pas ? Fondez votre propre parti politique ou rejoignez-en un que vous respectez, et prêtez main-forte. Mais préparez-vous à prendre un peu de temps et à faire quelques sacrifices.

7. Gardez les choses simples : durant les élections à Reykjavik, les principaux partis ont payé pour des publicités glossy dans les principaux journaux. Les slogans étaient imaginés par des agences de publicité, l’habituel bla-bla à propos de la maison, le jardin et la famille. Notre publicité a été publiée dans les petites annonces d’un journal graisseux : « Le Meilleur Parti recherche des hommes et des femmes qui veulent changer la donne ». Nous avons été submergés par le nombre de réponses.

8. Regardez la série « The Wire » : de quoi d’autre allez-vous parler avec vos partenaires de coalition, sinon de socialisme ?

9. Donnez une chance à la paix : je me suis fixé le but de faire de Reykjavik la « Ville de la Paix ». Cela dépend de chaque individu. Vous ne pouvez pas travailler dans un camp de paix du Moyen-Orient durant le jour et ensuite le soir, avoir une discussion houleuse avec votre famille au téléphone.

10. Faites de votre ville un lieu cool et branché : que signifie cool et branché ? En gros, l’opposé de stupide et étroit d’esprit.

 

 

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