publicité

Des formules d’abonnement
sur mesure 

DUALITÉ

 

Revenu universel : faut-il déconnecter revenu et travail ?

19/04/2016 | par Roger Morin | Toute l'actualité

cigale_fourmis_revenu_minimum © Piumadaquila - fotolia

En plein débat sur la refonte des minima sociaux, la question du revenu universel se pose à nouveau. Pour ceux qui le défendent, le travail salarié s’est tellement dégradé qu’il est temps de passer à autre chose. Une nouvelle ère que permettraient les gains de productivité et l’automatisation. Mais peut-on réellement tout miser sur la fin du travail ?

On sait que le droit au travail est inscrit dans le préambule de la Constitution, mais c’est une surprise de découvrir que le travail y figure aussi comme obligation : « Chacun a le devoir de travailler et le droit d’obtenir un emploi […]. Tout être humain qui […] se trouve dans l’incapacité de travailler a le droit d’obtenir de la collectivité des moyens convenables d’existence ».

Le travail est le principe, et les revenus de substitution l’exception. Ce sont ces fondamentaux de notre pacte social que vient mettre en question l’idée du revenu de base, aujourd’hui très en vogue. Inconditionnel, accordé à tous sans contrepartie, il ouvrirait – surtout si son montant était élevé – la possibilité de choisir de ne pas travailler. Ce serait là un véritable changement de paradigme quant au lien travail-revenu, qui mérite d’être discuté avant même toutes les autres questions difficiles que soulève cette idée (montant, financement…).

 

Travail et salariat ne sont plus ce qu’ils étaient 

Si une déconnexion totale revenu-emploi peut aujourd’hui être sérieusement envisagée, c’est que le travail salarié a largement perdu la place essentielle qui était la sienne, au cœur de l’État-providence ; et cela pour au moins trois raisons : le chômage massif et persistant, la précarisation, qui réserve le meilleur de la condition salariale aux travailleurs en CDI et aux fonctionnaires, et une dégradation de la qualité de nombreux emplois qui fait passer aux oubliettes l’idée d’épanouissement dans le travail.

 

La déconnexion totale revenu-emploi peut aujourd’hui être sérieusement envisagée, parce que le travail salarié a largement perdu sa place essentielle.

 

Déjà, cette triple évolution a conduit à multiplier les revenus « sociaux » sans lien direct avec un emploi ; le RSA en est la forme la plus récente. Le revenu universel pousse cette logique à son terme : la condition salariale devenue si difficile d’accès – et tellement dégradée – ne peut plus être le fondement de l’accès à un revenu. Il faut en trouver un autre : le partage direct, entre tous, de la richesse collectivement produite.

Chacun voit les risques qui pourraient en découler. Celui de s’accommoder de ce qui arrive aujourd’hui au travail et aux travailleurs : chômage, précarité, intensification pathogène du travail. Celui de décourager tout espoir de se rapprocher de nouveau du plein-emploi, de faire advenir le « régime de travail réellement humain » que vise l’OIT dans ses statuts. Celui d’ouvrir la voie à de nouvelles régressions, à contresens des avancées sociales du siècle dernier.

 

LES POUR
Ceux qui sont pour dissocier le revenu du travail

• Considérer que seuls ceux qui travaillent doivent avoir accès au revenu, c’est faire l’impasse sur toutes les activités non rémunérées et néanmoins importantes de chacun. P. Van Parijs

• Quelles que soient nos activités nous contribuons tous à la création de richesse et à l’utilité sociale. B. Mylondo

• Certains choisiront de ne plus travailler, en renonçant à des revenus élevés. Ils seront pauvres, mais « libres » ; surtout, leur pauvreté ne sera pas considérée comme l’expression d’une incapacité à trouver un emploi, mais comme un choix de vie respectable, dès lors que le travail n’est plus considéré comme une fin en soi. R. Chartoire

 

Fin du travail à l’horizon ?

Ce sont là de vaines inquiétudes, aux yeux des promoteurs du revenu de base. Pour eux, c’est le travail lui-même qui est aujourd’hui en question : les fantastiques gains de productivité, réalisés et à venir grâce à l’automatisation, seraient en passe de le reléguer à une place accessoire. Au vu de certaines estimations du nombre d’emplois que supprimeraient les robots dans les années à venir, il n’y aurait plus de travail à moyen terme que pour une minorité ; l’essentiel de la production de biens et de services serait assuré par des dispositifs automatisés. Si tel est le cas, il est logique de chercher une autre base que le travail à la répartition de la richesse, et le revenu universel se justifie comme partage de la richesse produite par les machines.

 

Pour les promoteurs du revenu de base, c’est le travail lui-même qui est aujourd’hui en question.

 

Faut-il ainsi tout miser sur la fin du travail ? Il y a beaucoup de raisons d’en douter, à commencer par la nécessaire prise en compte des besoins essentiels aujourd’hui mal satisfaits : les services aux personnes (santé, dépendance, éducation), la transition énergétique… Autant de sujets qui se prêtent fort mal à l’automatisation. Et les effets de cette automatisation sur l’emploi restent trop incertains pour parier sur la fin du travail. Elle rencontrera, de toute façon, des limites naturelles : énergie, matériaux… Et elle génère elle-même de nouveaux besoins de travail : conception, maintenance, médiation.

Pourtant, même avec ces limites, il est possible qu’à l’avenir, le travail nécessaire à la couverture de nos besoins diminue suffisamment pour interroger la place que tient l’emploi dans la répartition de la richesse.

 

LES CONTRE
Ceux qui sont contre dissocier le revenu du travail

• L’emploi procure davantage qu’un revenu : une position sociale, une meilleure estime de soi ; et il permet de rompre l’isolement lié au chômage, en se sentant socialement utile. D. Clerc
• Le risque, c’est que l’on donne un os à ronger à ceux qui ne seront plus dans le travail pour qu’ils se tiennent tranquilles. Nous créerons un secteur de déclassés et, à côté, les gagnants tiendront les manettes. D. Méda
• La réduction généralisée de la durée du travail semble plus équitable et plus soutenable qu’une situation où certains profiteraient d’un revenu de base à vie tandis que d’autres le financeraient en travaillant. G. Allègre

 

« L’emploi est mort, vive le travail » ?

Comme Bernard Stiegler, auteur de cette formule, les partisans du revenu de base dans ses versions les plus radicales considèrent que le centre de gravité de la vie collective s’est déjà déplacé de la sphère du travail salarié contraint – l’emploi – vers la sphère du temps libéré, dans laquelle le travail dans son sens le plus noble – la création — pourra de plus en plus s’épanouir.

Déjà, disent-ils, que nous occupions ou non un emploi, nous travaillons tous : nous participons tous, à notre manière, à la création de richesse, dans la vie familiale, dans la vie associative, en participant à la création ou à la circulation des savoirs sur internet… Le revenu universel serait dès lors la contrepartie légitime de ce travail aujourd’hui méconnu ; il rendrait facultatif le travail salarié.

 

À quelles conditions les personnes qui continueront à travailler « à l’ancienne » pourront-elles accepter que d’autres fassent le choix du « temps libre créatif » rémunéré par la collectivité ?

 

À cette analyse, nombre d’économistes émettent de sérieuses objections. Donner, par l’attribution d’un revenu, une valeur monétaire à des activités aujourd’hui gratuites suppose qu’elles soient financées : par qui et comment ? D’une manière ou d’une autre, les personnes qui continueront à travailler « à l’ancienne », en emploi, seront mises à contribution : à quelles conditions pourront-elles accepter que d’autres fassent le choix du « temps libre créatif » rémunéré par la collectivité ? Est-ce que ce scénario ne risque pas de conduire à une dualisation de la société, dans laquelle les personnes qui vivraient du seul revenu universel seraient plus stigmatisées encore que les « assistés » d’aujourd’hui ?

En l’absence de réponses convaincantes à toutes ces questions, le revenu de base reste sans doute une stimulante utopie. Il ne faudrait pas qu’il accapare l’attention au point de faire passer aux oubliettes la perspective, sans doute moins aventureuse mais plus robuste, du partage du travail par la réduction de sa durée et l’arrêt de la course folle à la productivité. Beau sujet pour le débat public en vue des prochaines échéances politiques…

 

Pour aller plus loin
• Conseil national du numérique : « Travail, emploi, numérique : Les nouvelles trajectoires »
Guillaume Allègre : « Comment peut-on défendre un revenu de base ? »
Robert Castel : « Salariat ou revenu d’existence ? »
Les blogs de J.M. Harribey et J. Gadrey (http://alternatives-economiques.fr/blogs/)

Un commentaire

Ajouter un commentaire

Laisser un commentaire

Tous les champs sont obligatoires (votre adresse e-mail ne sera pas publiée)

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>

publicité