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INTERDÉPENDANCE

 

Alain Villemeur : « Il faut réinventer un contrat entre les générations »

28/04/2016 | par Stéphane Menu | Toute l'actualité

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Auteur d’un ouvrage sur le désarroi de la jeunesse, l’économiste Alain Villemeur fait le constat d’un déséquilibre dans le contrat intergénérationnel, les seniors disposant de plus de pouvoir d’achat que les jeunes. Une donne à réformer au plus vite pour sortir de l’impasse le million de jeunes au chômage.

Pourquoi les politiques publiques se détournent-elles à ce point de la jeunesse ? S’agit-il réellement d’une action délibérée ?

Nous travaillons au sein de notre chaire sur l’impact des politiques publiques à long terme sur les générations. Depuis deux ans, nous sommes plus particulièrement préoccupés par les effets que ces politiques font peser sur la jeunesse. Il est de plus en plus difficile de définir ce qu’est l’équité intergénérationnelle. Nous connaissons le contrat social sur lequel repose notre modèle de société depuis qu’Hobbes et Rousseau l’ont conceptualisé. Il existe un autre contrat qui lie les générations entre elles, reposant sur la retraite par répartition, l’assurance maladie, etc. Ce qui se traduit par des transferts financiers importants vers les seniors et les jeunes. Ce contrat intergénérationnel représente 26 % du PIB. Or, depuis quelques années, il fait clairement l’impasse sur la jeunesse.

 

Il faut donc repenser le mécanisme de cette équité…

Oui, parce que les jeunes font trop de sacrifices, ils ont même le sentiment que les efforts qu’ils pourraient produire ne suffiront pas à leur constituer une retraite. Il faut chercher à savoir ce qui a pu se passer pour que les retraités soient aujourd’hui plus avantagés que les jeunes.

 

Le taux de pauvreté des jeunes de moins de 30 ans n’a fait que croître, de l’ordre de 14 % aujourd’hui.

 

Justement, à partir de quand ce contrat intergénérationnel a-t-il présenté un certain déséquilibre ?

Jusqu’au début des années 80, les transferts s’effectuaient bon an mal an de façon équitable. Puis l’augmentation des retraites a été une priorité des gouvernements successifs. Dans le même temps, le taux de pauvreté des jeunes de moins de 30 ans n’a fait que croître, de l’ordre de 14 % aujourd’hui ; un taux qui se situe à 8 % pour les retraités. Aujourd’hui, le niveau de vie des retraités s’est progressivement aligné sur celui des actifs, parce que le patrimoine des retraités est de plus en plus important.

 

Le contrat intergénérationnel représente 26 % du PIB. Or, depuis quelques années, il fait clairement l’impasse sur la jeunesse.

 

Le vieillissement de la population est une bonne chose sur le plan démographique, moins, concernant une meilleure proportionnalité de ce contrat générationnel.

En effet. Il est intéressant de noter le recul de l’âge moyen de l’héritage. Aujourd’hui, nous héritons autour de 57 ans ; dans les années 80, l’âge moyen de l’héritage se situait autour de 47 ans. Il était donc plus facile de lancer des projets avec dix ans de moins. Il est impératif de « liquéfier » le patrimoine, c’est-à-dire le rendre plus facilement transmissible aux jeunes, sans être trop taxé sur un plan fiscal. C’est un changement capital car vous pouvez imaginer sans mal que l’héritage précoce peut être un levier économique. Dans le même temps, les statistiques démontrent que les parents sont de plus en plus amenés à aider des enfants en difficulté économique récurrente. Il est donc plus qu’urgent d’agir pour poser les bases d’un contrat donnant-donnant entre les générations.

 

Lire aussi : Notre modèle social marche sur la tête

 

Quelle forme prendrait ce donnant-donnant ?

Il s’agit de faire un choix clair concernant les priorités à défendre. Clairement, la France ne peut plus supporter le fait qu’un million de jeunes soient au chômage. Pour sortir de cette impasse, nous proposons la mise en place d’un contrat unique de travail et donc la suppression des contrats à durée déterminée qui se multiplient en période de crise face aux incertitudes liées à la conjoncture. Pour asseoir une vie à peu près tranquille, les jeunes doivent pouvoir contracter des crédits financiers et donc présenter aux banques des dossiers rassurants.

 

Il est plus qu’urgent d’agir pour poser les bases d’un contrat donnant-donnant entre les générations.

 

Ce contrat unique comporterait des droits progressifs : l’ancienneté déterminerait une extension progressive des droits du salarié. Je crois qu’il est aussi nécessaire de donner aux jeunes des aides conséquentes pour leur premier logement, de l’ordre de 400 euros dans les zones urbaines tendues, notamment pour les jeunes qui ont des difficultés à quitter leurs parents pour des raisons économiques.

 

Les APL existent déjà…

Oui mais elles ne concernent que les faibles revenus. Beaucoup de jeunes sont bloqués parce qu’ils ne répondent pas à des critères financiers parentaux dont ils ne sont pas responsables, en quelque sorte.

 

Un tel effort financier de l’État suppose une contrepartie du côté des seniors…

Il est indispensable de reculer l’âge de la retraite, en formant mieux au préalable les salariés de 45 à 50 ans. L’allongement du temps de travail des seniors, lié à une meilleure formation, aura des conséquences positives sur les recettes fiscales de l’État.

 

Voir notre infographie : qui sont les retraités en France ?

 

Même si le marché du travail se resserre ? Le nombre d’emplois disponibles sera-t-il suffisant si les jeunes sont moins au chômage et les seniors plus actifs ?

Toutes les études démontrent que l’amélioration du système de formation impacte sur le nombre d’emplois créés, qu’une meilleure formation élargit le socle des emplois disponibles. Le marché du travail ne repose pas sur la base d’un nombre d’emplois fixe, ces derniers évoluent au gré de la satisfaction des besoins, et ces besoins sont satisfaits parce qu’ils rencontrent des compétences. La France a le triste privilège de compter deux millions de jeunes sans diplôme, la plupart d’entre eux étant bien entendu au chômage. Ils seraient plus utiles à l’économie globale du pays si leur formation entrait en résonance positive avec les besoins de l’économie laissés plus ou moins en jachère.

 

L’Éducation nationale aurait tout intérêt à s’inspirer de ce dispositif quand on sait qu’elle lâche dans la nature chaque année près de 150 000 jeunes non formés !

 

Les écoles de la deuxième chance (lire encadré) ont démontré qu’elles fonctionnaient bien en ramenant de nombreux jeunes très éloignés de l’emploi vers le début d’un nouvel horizon social. Il faut les généraliser. Je pense que l’Éducation nationale aurait tout intérêt à s’inspirer de ce dispositif quand on sait qu’elle lâche dans la nature chaque année près de 150 000 jeunes non formés ! Et on sait généralement ce que deviennent les décrocheurs ! En la matière, le Royaume-Uni fait un effort considérable ces dernières années.

 

Les Écoles de la deuxième chance, un exemple à suivre
En 2014, les Écoles de la 2e chance ont accueilli 14 385 jeunes sans qualification pour accompagner leur intégration sociale, citoyenne et professionnelle, indique le Réseau des écoles de la deuxième chance dans son dernier rapport d’activité.
Ces jeunes de 20,5 ans de moyenne se répartissent sur 107 sites, auxquels il faut ajouter 5 nouveaux sites créés en 2015.
Pour 87 % d’entre eux, ils se situent au niveau infra V (c’est la terminologie utilisée par l’Insee pour situer le niveau de qualification, en l’occurrence des jeunes sortis après l’année terminale de CAP ou BEP ou sortis de seconde, cycle général et technologique, avant l’année terminale (seconde ou première).
« Sur 14 385 jeunes entrés en 2014, 21 % d’entre eux quittent le dispositif avant de signer leur engagement de formation et/ou pour des raisons non maîtrisables par les équipes (maternité, maladie, incarcérations…). Ce chiffre indique la capacité des écoles à stabiliser 79 % des jeunes accueillis dans un parcours E2C dont la durée moyenne est de 6,6 mois. Malgré la situation économique et sociale, le taux de sortie positive reste élevé, à 58 % en métropole. À noter que la situation est plus sérieuse dans les territoires ultramarins, où le taux de sortie positive baisse de 54 à 47 % », écrit le Réseau dans sa synthèse.

 

Vous défendez aussi le droit à une formation qualifiante à vie, notamment pour ceux qui en ont le plus besoin…

Oui, les salariés eux-mêmes ont compris que l’on ne pouvait plus rester dans le même emploi toute une vie. Donc, il faut donner la possibilité à tout le monde d’aller au bout d’une reconversion, et pas seulement à travers une formation de quelques jours, ne répondant pas à l’urgence du défi à relever. La bonne durée est généralement d’un an. Avec les évolutions technologiques et techniques des métiers, une telle possibilité permettrait en effet de susciter des vocations qui pourraient déboucher sur d’heureuses reconversions professionnelles. La France consacre 35 milliards d’euros à la formation professionnelle chaque année et elle forme plus les cadres que les basses qualifications, ce qui reste assez paradoxal.

 

Philippe Langevin, économiste, maître de conférences : « Passer de l’enseignement à l’éducation »
« La gravité de la situation économique et sociale du pays invite l’Éducation nationale à savoir transformer ses méthodes pour passer d’une offre de formation disciplinaire et fortement encadrée par des programmes et des directives à une prise en charge des jeunes dans leur globalité.
De l’école au collège et du lycée à l’université, le système scolaire n’enseigne pas des savoir être et n’intègre plus dans des cursus classiques une grande partie d’une jeunesse mal à l’aise dans un monde incertain, et notamment les jeunes dont la situation familiale et sociale est trop difficile pour leur permettre, comme on dit, de « suivre ».
Certes, les disciplines fondamentales ne doivent pas être négligées. Mais il y a de multiples façons d’enseigner le français, les mathématiques, l’histoire ou la géographie. Au-delà, l’école doit former des citoyens. Cette ambition remet en cause les bases mêmes de l’Éducation nationale en l’ouvrant sur de nouveaux champs encore trop peu explorés : l’apprentissage du travail en commun, la construction de projets collectifs, la connaissance des institutions, les vertus de l’engagement, le sens du bien public, donneraient à notre jeunesse les bases nécessaires pour affronter l’avenir avec moins d’angoisse.
Cette ouverture interpelle sur les rythmes scolaires, la pédagogie et la formation des enseignants. C’est bien d’enseigner l’anglais à la maternelle et l’informatique à l’école. Ce serait encore mieux si on expliquait à nos enfants ce que solidarité veut dire et à nos jeunes ce qu’intérêt général signifie ».

 

Pourtant, François Hollande avait fait de la jeunesse une priorité…

Je pense que le chantier n’a tout simplement pas été ouvert. Je ne crois pas qu’il faille « inventer » une politique pour les jeunes ; je préfère, avec mes collègues, je le répète, la notion de contrat donnant-donnant. Car si les jeunes trouvent plus facilement un emploi, les retraites des seniors pourront être assurées. Le contrat intergénérationnel remplacera progressivement le contrat social. Ce dernier a mis beaucoup de temps avant de devenir notre référence, aujourd’hui dépassée. Il faut faire preuve de la même patience avec le nouveau contrat que nous appelons de nos vœux.

 

Alain Villemeur, « France, le désarroi d’une jeunesse. Quatre propositions pour un nouveau contrat entre les générations ». Éditions Eyrolles.
Ce livre a été écrit à six mains, les trois auteurs appartiennent tous à l’université Paris-Dauphine : Jean-Hervé Lorenzi, professeur d’économie et président du Cercle des économistes ; Alain Villemeur, docteur en économie, directeur scientifique de la chaire Transitions démographiques, essayiste ; Hélène Xuan, économiste, déléguée générale de la chaire Transitions démographiques, transitions économiques.

 

 

 

 

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