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Jean-François Thiriet : « Pour une approche responsable et proactive du bonheur au travail »

19/05/2016 | par Bruno Cohen-Bacrie | Management

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Il y a ceux qui ne voient pas le rapport entre les managers et le bonheur au travail et ceux qui pensent que tout dépend du collectif et rien de l’individu lui-même. La vérité est ailleurs, entre les deux. Il y a, nous dit Jean-François Thiriet, une coresponsabilité entre l’organisation de travail et celui qui y officie. Et donc, une nécessaire coproduction du bien-être au travail.

Convivialité, bonheur au travail, ambiance de travail, ces thèmes sont dans l’air du temps. À quoi attribuez-vous ce « phénomène » ?

Beaucoup parlent en effet de convivialité, de bonheur au travail, de bien-être au travail et pourtant je crois que ce n’est pas la question du tout. La question posée aujourd’hui derrière ce phénomène de mode est bien plus profonde : celle du sens du travail, peut-être même du sens tout court. D’ailleurs, même si on voit aujourd’hui de nombreuses initiatives dans les organisations autour du plaisir au travail, elles ne répondent pas complètement à l’attente et au besoin qui s’expriment derrière cette réflexion. Le bonheur au travail, c’est la question du plaisir au travail certes, et surtout la question du sens du travail et en particulier la question du travail dans la vie d’un individu.

 

Même s’il reste un facteur d’équilibre important, le travail est désenchanté pour beaucoup.

 

C’est vrai, auparavant vous travailliez pour faire vivre votre famille, et ça, c’était déjà porteur de sens. Aujourd’hui, même si vous travaillez dur, vous n’êtes pas sûr (et c’est le cas pour beaucoup d’entre nous) de réussir à finir le mois et d’apporter la suffisance à votre famille. C’est indécent pour notre société. Même s’il reste un facteur d’équilibre important, le travail est désenchanté pour beaucoup. Pas seulement par manque de plaisir ou de qualité de conditions de travail insuffisantes (même si c’est aussi vrai), mais parce que l’engagement, l’envie ont été remplacés par le « À quoi bon ? Bof ! ». Nous sommes à la fin d’un modèle de management. Il est fini le temps d’une vision utilitaire de l’homme au travail, de le voir comme de la « main-d’œuvre », de la « ressource humaine », comme du « capital humain ». Les générations qui arrivent ne sont plus prêtes à entendre ce discours et à subir les pratiques qui les illustrent. Ils veulent être pris en compte en tant que personnes. Avec le niveau d’autonomie dont ils font preuve intellectuellement, ils appellent nos vieux modèles à se requestionner…

 

Lire aussi : Les enseignements du Petit Prince appliqués au monde du travail

 

Que mettez-vous dans ce « j’ai décidé… » ? Tout dépend de chacun ?

Il y a une grande différence entre la responsabilité individuelle et la responsabilité collective face au bonheur. Deux tendances se dessinent aujourd’hui. D’une part le « c’est aux politiques et aux organisations d’offrir les opportunités de bonheur » et d’autre part « chaque individu est responsable de son bonheur ». Pour moi, la réponse est dans la coresponsabilité. À la fois le collectif et l’individu sont coresponsables du bonheur de chacun et de tous.
À l’échelle collective, des pays comme le Bouthan ont décidé d’instaurer une politique basée sur le bonheur de ses citoyens et pas seulement sur le produit intérieur brut. L’Angleterre évalue aujourd’hui le bien-être de ses citoyens et la France est même en train de recevoir une proposition d’indicateur de Bonheur intérieur brut. Je crois que c’est redonner à la politique ses lettres de noblesse. Cela dit, le collectif peut m’offrir toutes les opportunités de bonheur que je veux, si je ne les saisis pas et ne me les approprie pas, ça aura peu d’effets.

 

Tout le monde veut être plus heureux, mais qui est prêt à faire le chemin pour l’être vraiment ?

 

Quant au versant de la responsabilité individuelle, le pire serait d’attendre un bonheur qui viendrait de l’extérieur de soi. Un bonheur basé uniquement sur un contexte favorable. Cela signifie qu’il faut apprendre à sortir du « Tout va bien, alors je vais bien »/« Tout va mal, alors je vais mal » pour aller vers un « Que cela aille mal ou bien, je prends soin de moi et je prends soin de ce qui va bien en moi ».

 

Lire aussi : Chacun est acteur de son bonheur au travail

Et c’est ici que la notion de « décider » est importante. Parce que ce n’est pas facile. Et l’idée d’un bonheur qui se travaille n’est pas très populaire. On voudrait que le bonheur arrive comme on tombe amoureux, mais c’est laisser une grande place au hasard d’être heureux. Je propose une approche responsable et proactive du bonheur. À défaut, ceux qui n’y croient pas auront raison de me dire que c’est une vision « bisounours » du monde. Tout le monde veut être plus heureux, mais qui est prêt à faire le chemin pour l’être vraiment ?

 

4 niveaux de bonheur au travail
• Bonheur au travail Niveau 1.0 : c’est une vision du bonheur en négatif, c’est-à-dire une approche basée sur la prévention et l’idée qu’un salarié est heureux s’il n’est d’abord pas malheureux. C’est un premier pas et c’est déjà bien.
• Bonheur au travail Niveau 2.0 : ici, c’est le bonheur basé sur le plaisir dans les organisations. Le meilleur exemple, c’est Google qui offre des smoothies gratuits à ses salariés, qui met des toboggans dans les couloirs, et construit des intérieurs colorés pour ses salariés.
• Bonheur au travail Niveau 3.0 : c’est le bonheur au travail basé sur la capacité de l’organisation à formuler et à vivre sa raison d’être, sa vision d’un monde auquel elle contribue. Ce sont des entreprises qui managent par les valeurs.
• Et puis, il y a le bonheur au travail Niveau 4.0 : c’est l’entreprise qui a conscience de sa vocation sociétale et qui considère ses salariés comme des clients internes au même titre que ses clients externes. On retrouve ces organisations souvent sous la forme d’associations non gouvernementales, les « Teal organisations » en anglais.

 

Quels sont les empêcheurs d’être heureux ?

Il est important de voir le dragon pour ne pas être brûlé : connaître les empêcheurs d’être heureux nous permet d’exercer notre vigilance pour ne pas nous faire piéger. Le premier empêcheur, c’est une vision du « bonheur demain », qui est très risquée car elle repose sur une hypothèse dont la probabilité varie fortement et les chances de frustrations sont grandes. Encore une fois, c’est croire que les événements extérieurs peuvent être une source stable de bonheur.
Le second empêcheur, c’est la vision du bonheur facile. L’idée d’être acteur de son bonheur n’est pas très sexy et l’idée de faire des efforts pour être heureux non plus et pourtant, c’est la réalité : être heureux n’est pas un sport d’amateurs, disait Christopher Peterson, un des pères de la psychologie positive.

 

« Être heureux n’est pas un sport d’amateurs. »

 

Le troisième, c’est la comparaison. Il est très difficile d’être heureux quand on se compare. Et la meilleure façon de s’empêcher d’être heureux repose souvent dans une de ces quatre comparaisons : comparer ce que j’ai à ce que les autres ont (grand classique !), comparer ce que j’ai à ce que j’avais avant, comparer ce que j’attends à ce que j’obtiens et comparer ce que j’ai obtenu à ce que j’aurais pu obtenir si les choses s’étaient passées différemment. Ces comparaisons tuent notre capacité à apprécier ce que nous avons, à apprécier d’être là où nous sommes, tels que nous sommes.
Enfin, quatrième empêcheur, définir le bonheur comme la seule recherche de plaisir. Il y a un problème inhérent à la notion de plaisir dans le bonheur : c’est qu’il en faut toujours plus pour être heureux et que ce qui nous rendait heureux à un moment donné finit par ne plus nous apporter la satisfaction qu’on y trouvait.
En résumé, être heureux, c’est bien sûr ressentir des émotions positives agréables, mais aussi savoir où on va et pourquoi on y va en profondeur.

 

 

Jean-François Thiriet accompagne la transformation positive des organisations avec les outils du coaching, de la formation, de la médiation et de la facilitation en intelligence collective. Son but ? Des organisations qui donnent envie d’avoir envie.
À lire :
J’ai décidé d’être heureux… au travail, Gereso édition, 2e édition, 2016.

 

 

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