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UN AUTRE ÉCHANGE

 

Les monnaies locales ont-elles un avenir ?

05/08/2016 | par Roger Morin | Toute l'actualité

monnaies_locales © LazingBee- istock

Ça a l’apparence d’une monnaie, son goût, sa valeur parfois… Les monnaies locales ont le vent en poupe, surtout depuis qu’elles ont été reconnues par la loi. Elles suscitent beaucoup d’espoir dans l’émergence d’une économie alternative, mais ont-elles pour autant un avenir ? Malgré les inconvénients qu’elles supportent, les pistes de développement existent.

La France, comme beaucoup d’autres pays, a vu fleurir ces dernières années les monnaies locales. Il n’est guère de territoire aujourd’hui qui n’en ait en circulation ou en projet, et la loi ESS de 2014 a encouragé le mouvement en leur apportant une reconnaissance légale.

Ces monnaies sont aujourd’hui qualifiées de « complémentaires » : elles ont l’apparence de la monnaie, elles ont un nom qui les distingue de l’euro et elles prennent la forme de billets imprimés avec le même soin que les autres, de valeur égale à l’euro.

Elles restent cependant arrimées à la monnaie officielle : elles ne peuvent être mises en circulation que couvertes par une contrepartie en euros ; il faut verser des euros pour en obtenir, et il est possible, au moins pour les prestataires, d’en obtenir le remboursement en euros.

 

Lire aussi : Adieu euro, bonjour les monnaies locales alternatives

 

Pourquoi des monnaies locales ?

L’idée d’avoir sa propre monnaie fait son chemin en résonance avec les initiatives citoyennes qui foisonnent aujourd’hui partout, cherchant à bâtir un modèle de vivre-ensemble alternatif au « tout marché » et au « tout-État » : AMAP, circuits courts, habitat partagé, éoliennes en coopérative…

La création d’une monnaie locale traduit, comme toutes ces initiatives, une volonté de se réapproprier collectivement un sujet dont les logiques de marché et d’action publique traditionnelles ont dépossédé le citoyen. Il s’agit de redonner à la monnaie un statut de bien commun et de réintroduire la démocratie et la délibération dans ce domaine essentiel à la vie collective.

 

L’adhésion à ces monnaies locales a une dimension éthique évidente.

 

L’autre inspiration des créateurs de ces monnaies concerne le rapport au territoire : toutes se donnent comme objectifs la relocalisation de l’activité économique et la transition écologique. À cet égard, la constitution du réseau des fournisseurs et prestataires référencés comme acceptant la nouvelle monnaie est un aspect essentiel de la démarche : c’est une communauté locale qui se constitue sur la base de valeurs communes, entre particuliers utilisateurs de la monnaie locale et entreprises l’acceptant en paiement. Les uns et les autres en acceptent les limites géographiques parce qu’ils partagent la conviction qu’un développement endogène, fondé sur le développement des circuits courts, est plus intéressant que l’inscription dans la logique de la compétitivité et de la concurrence.

L’adhésion à ces monnaies a une dimension éthique évidente : choisir de les utiliser a valeur d’engagement à privilégier biens et services de proximité, et fournisseurs reconnus pour leurs bonnes pratiques au regard des enjeux environnementaux (énergie, climat, biodiversité…).

 

LE DÉBAT : Monnaies locales complémentaires (MLC)
Leur intérêt
• En favorisant les échanges à l’échelle de circuits courts, les MLC participent à la promotion d’une économie locale responsable et citoyenne. Réseau MLC

• Créer une monnaie locale est un projet politique : c’est une vision alternative et moderne du développement territorial, où l’économie de liens compte autant que l’économie de biens. Jean-Philippe Magnen

• Les MLC offrent aux citoyens les moyens de questionner les politiques territoriales, et d’occuper une place plus engagée dans la société. C’est un excellent terreau humain pour des politiques locales d’ESS transformatrices. Christiane Bouchart

 

Des résultats encore limités

Il y a tout lieu, au vu des objectifs qu’elles poursuivent, d’espérer et d’encourager l’essor des monnaies locales. Et pourtant, force est de constater qu’elles ne décollent pas : il y en a eu beaucoup de créées, mais aucune n’a atteint une masse d’utilisateurs et d’usages significative. En moyenne : quelques centaines d’utilisateurs, quelques dizaines de milliers d’équivalents/euros en circulation, quelques dizaines de fournisseurs qui les acceptent… La symbolique est là, mais on est très loin de pouvoir observer des effets notables sur la réalité économique du territoire.

Il y a donc matière à s’interroger sur les obstacles que rencontrent ces monnaies dans leur déploiement, d’autant que de précédentes expériences étrangères ont présenté les mêmes difficultés : aux USA, les monnaies locales ont régressé après avoir été en vogue autour des années 2000 ; en Allemagne il y en a moins aujourd’hui qu’en 2008.

 

Pourquoi se compliquer la vie en se dotant d’une deuxième monnaie qui ne leur procure pas d’avantages ?

 

L’obstacle déterminant à un plus large essor des monnaies locales semble être le suivant : dès lors qu’il faut donner des euros pour s’en procurer, d’une part, et que, d’autre part, les achats qu’elles permettent de faire peuvent tout aussi bien être effectués en euros, la plupart des utilisateurs pressentis ne voient pas l’intérêt de se compliquer la vie en se dotant d’une deuxième monnaie qui ne leur procure pas d’avantages et ne leur donne accès qu’à un nombre de fournisseurs ou prestataires limité. Résultat : très peu de convaincus entrent dans le circuit, en convertissant une petite somme ; les prestataires membres du réseau reçoivent cette monnaie en paiement, et, souvent, la rendent contre des euros à l’organisme émetteur. Ainsi se crée un circuit fermé qui reste à très petite échelle, et, du coup, présente des charges de fonctionnement (émission, animation, promotion…) qui ne vont pas manquer de poser problème par les temps qui courent.

 

LE DÉBAT : Monnaies locales complémentaires (MLC)
Leurs limites

• Les MLC ont du mal à franchir un seuil d’équilibre, à partir duquel la communauté d’échange pourrait fonctionner de façon viable, autonome et durable. Jean-Philippe Magnen

• Une fois conquis le public militant déjà sensible, le plus dur reste à faire. Jérôme Blanc

• Est-ce que ces monnaies permettent de nouveaux usages, tant dans la relation de confiance entre les parties, que dans l’échange « commercial » ? CESE

• Les monnaies locales signalent le besoin d’un autre développement économique mais demeurent trop faibles pour le mettre en œuvre. Wojtek Kalinowski

 

Des pistes pour un véritable essor ?

Ce constat, qui peut sembler négatif, permet pourtant d’entrevoir ce qu’il faudrait pouvoir faire pour ouvrir de vraies perspectives de développement des monnaies locales. Tant qu’il faudra donner des euros pour s’en procurer, et qu’on ne pourra rien faire d’autre avec ces monnaies que ce qu’on fait avec des euros, il y a tout lieu de prévoir que leur usage se limitera à un petit cercle militant.

En revanche s’il était possible de solvabiliser par l’émission de monnaie locale les besoins non satisfaits de personnes qui manquent de ressources en monnaie officielle, d’autres perspectives s’ouvriraient. C’est très probablement cette piste qu’il faut creuser, et il y a déjà des expériences et des réflexions en ce sens.

Les expériences intéressantes à cet égard sont de deux ordres. Un premier ensemble concerne les particuliers : c’est le mouvement des SEL (systèmes d’échanges locaux), des banques de temps, des accorderies ; ces expériences ont un point commun : permettre des échanges (services, biens) qui n’auraient pas lieu s’ils devaient être payés en euros, faute de solvabilité des personnes concernées. De la même manière, pour des relations inter-entreprises, des outils existent qui permettent des transactions qui n’auraient pas été possibles faute de trésorerie en monnaie officielle : c’est le cas du WIR suisse, ou des Barters qui voient le jour actuellement.

 

L’avenir ? Une véritable intégration des monnaies locales dans des démarches globales de développement local et de transition écologique.

 

Une autre hypothèse de déploiement de monnaie locale mérite attention : elle commence à être travaillée dans le cadre de la réflexion sur le financement de la transition énergétique. Il s’agirait d’attribuer en monnaie locale une partie des aides et des crédits destinés à faciliter les travaux et investissements en matière énergétique. La monnaie ainsi émise sans contrepartie en euros serait seulement garantie par les institutions publiques. Cette formule a le double intérêt de permettre de booster la transition sur les territoires qui l’adopteraient, en évitant le recours à l’endettement bancaire, et d’orienter la dépense liée aux travaux vers les opérateurs locaux. Elle peut être viable si elle réussit à enclencher l’élargissement substantiel des utilisateurs de monnaie locale, de telle sorte que celle-ci reste en circulation sans que la contrepartie en euros soit demandée aux garants.

Ces pistes, qui restent bien sûr à approfondir, ont d’ores et déjà l’intérêt d’esquisser une véritable intégration des monnaies locales dans des démarches globales de développement local et de transition écologique. Voilà, pour les collectivités territoriales, une belle opportunité de reformuler leurs politiques publiques.

 

Pour en savoir plus
D’autres monnaies pour une nouvelle prospérité ; J.-P. Magnen et C. Fourel ; 2015

Financer la transition écologique des territoires par les monnaies locales ; J. Blanc et B. Perrissin-Fabert ; 2016, www.veblen-institute.org/

L’impact socio-économique des monnaies locales et complémentaires ; Wojtek Kalinowski ; 2014, www.veblen-institute.org/

Mouvement Sol : www.sol-reseau.org et Réseau des MLC : monnaie-locale-complementaire.net/

 

 

 

 

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