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L’économiste au service du bien

16/09/2016 | par Julien Damon | Toute l'actualité

argent_bien © denphumi

Avec cet ouvrage de Jean Tirole, acheteurs et lecteurs en ont pour leur argent et pour un certain temps ! En 600 pages et 17 chapitres, consommables indépendamment, le Prix Nobel produit un grand livre, à visée grand public.

Ce tour d’horizon des savoirs d’une discipline se nourrit des conclusions d’un chercheur sorti de son laboratoire, à partir de ses travaux sur les comportements, la gouvernance des entreprises, les permis de polluer, les bulles financières, le contrat de travail. Avec pour fil rouge, les avancées de la théorie des jeux (dilemme du prisonnier, passagers clandestins) et de la théorie de l’information (asymétrie d’information, aléa moral, sélection adverse).

 

Économie, marché, efficacité

Tirole soutient que la science économique, qui « récuse le tout-marché comme le tout-État », ne définit pas le bien commun mais élabore des outils pour y accéder. Face aux défaillances de marché, l’indignation est mauvaise conseillère. Mieux vaut de la réflexion, des modèles et de la formalisation mathématique permettant de la rigueur. Concrètement, par exemple, faut-il ou non payer les donneurs de sang ? Non ; non pas pour des raisons morales, mais d’abord pour des raisons d’efficacité. La générosité, lorsqu’elle devient perçue comme de la cupidité, décline. Vouloir augmenter les dons par incitations financières ne relève pas de la faute morale mais de l’erreur économique.

 

« Il est plus facile de regarder un film ou de dévorer un bon polar que de s’atteler à la lecture d’un livre d’économie. »

 

Le rôle de l’économiste, qui doit à la fois faire progresser le savoir et contribuer à la réalisation d’un monde meilleur, tient en une séquence : mesurer, comprendre, suggérer, évaluer. En matière de chômage, procédant en France davantage d’un choix de société que d’une défaillance de marché, les « rustines » ne devraient plus être de mise. Inefficace, la politique à l’œuvre est coûteuse, emportant environ 4 points de PIB (dépenses d’indemnisation et de formation, allégements de charges). Une orientation : instituer le principe du licencieur-payeur, comme il y a le pollueur-payeur.

Et une idée plus générale : c’est le salarié qu’il faut protéger et non l’emploi. Sur le salariat, confronté à la révolution numérique, Tirole doute de sa disparition, mais estime probable une diversification et une polarisation accrues des statuts et revenus.

 

Tirole doute de la disparition du salariat, mais estime probable une diversification et une polarisation accrues des statuts et revenus.

 

En matière d’environnement, il plaide pour une tarification mondiale du carbone. Délivrant un satisfecit sur les constats de la COP 21 mais critique sur la portée concrète des mesures, il souligne l’égoïsme vis-à-vis des générations futures et les problèmes de passager clandestin. Aux coûts immédiats d’une prise en compte locale répondent des bénéfices éloignés dans le temps et dans l’espace.

 

L’économie, science humaine

Tirole estime que l’économie est une science qui n’est ni lugubre ni exacte, mais résolument humaine. Il dépeint une discipline et des recherches qui doivent être utiles, avec des pratiques détachées de certaines compromissions possibles mais engagées dans des partenariats bien compris avec les administrations et les entreprises.

 

« Comme en médecine, l’économie a vocation à faire des diagnostics et des préconisations. »

 

Tirole s’intéresse au bien commun, résultante collective des préférences individuelles, des incitations, mais aussi de nos émotions et perceptions. L’acteur n’est pas uniquement homo oeconomicus. Il est aussi homo pschologicus, socialis, juridicus. De quoi en perdre son latin diraient des esprits caustiques. Au contraire, l’éclairage est didactique, assis sur des expériences et savoirs établis. L’ensemble permet de comprendre combien l’économiste n’a pas une appréciation strictement utilitariste de la rationalité. Tout comme il n’a pas une appréciation binaire du marché et de l’État. Ceux-ci ne sont pas concurrents mais complémentaires. Le marché a ses défaillances, l’État aussi. Un État moderne, plus arbitre que planificateur, se fait plus régulateur que producteur.

 

« L’économie, prenant le bien commun comme une donnée, développe les outils pour y contribuer. »

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