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MAUVAIS SIGNAL

 

Jean-Louis Marsac, maire de Villiers-le-Bel : « Pendant que la police est focalisée sur les attentats, les trafics reprennent »

28/09/2016 | par Stéphane Menu | Toute l'actualité

JL_Marsac

« Ce qui se passe sur le terrain ? C’est assez catastrophique ! ». Jean-Louis Marsac confie ce qu’il a sur le cœur. Concentrée sur le risque « attentats », la police nationale aurait tendance à ne plus jouer à fond son rôle de partenaire de la gestion de la sécurité sur une commune sensible comme Villiers-le-Bel. Une prise de distance qui empêche de mener à bien les dispositifs de prévention et ranime l’économie souterraine.

La France est légitimement préoccupée par le risque lié aux attentats. Cette focalisation sur cette menace a-t-elle des répercussions dans la gestion au quotidien des problématiques liées à la délinquance ?

C’est une évidence, oui. On sent bien que la police nationale a d’autres priorités, ce qui a pour conséquence de fragiliser les partenariats locaux que nous avions patiemment mis en place, avec un nombre incalculable de réunions avec les habitants dans les quartiers, en présence du commissaire en place, pour rassurer ces derniers sur la gestion de proximité de la délinquance. Or, cette implication de la police nationale, si elle n’atteint plus le même niveau d’imprégnation auprès des habitants, est un mauvais signal pour la population et un bon pour la délinquance.

 

Le manque d’implication de la police nationale est un mauvais signal pour la population et un bon pour la délinquance.

 

Comment se manifeste ce relâchement de la vigilance ?

En ma qualité de maire, je suis président du Conseil local de sécurité et de prévention de la délinquance. C’est une instance très technique, où nous devons traiter de cas particuliers. Si nous ne disposons pas de statistiques précises sur l’état de la délinquance sur notre territoire, notre capacité d’action se restreint, tant en direction des victimes que des auteurs de petits délits ou d’incivilités. J’ai toujours souhaité rester à ma place, il ne s’agit pas de se substituer à la police nationale. Mais, quand une personne est victime d’un acte de délinquance, je considère normal qu’un maire lui tende la main et lui propose quelques solutions, certes minimes ou symboliques, pour surmonter ce traumatisme. Je n’ai plus la possibilité d’agir dans ce sens. De même, pour les jeunes délinquants, le croisement des données entre l’Éducation nationale, la mairie, la protection judiciaire de la jeunesse permettait d’être attentif aux moindres mauvais glissements des jeunes vers le pire. Mais comment faire quand les informations essentielles manquent ?

 

Lire aussi : Du bloc régalien au bloc communal : la grande transition de la sécurité publique

 

Vous laissez entendre que vous êtes empêché de jouer un rôle préventif malgré vous…

Récemment, dans une cage d’escalier d’une cité, des jeunes ont écrit : « Changement de propriétaire ». C’est symbolique, provocateur, mais juste. Je pense que sur la petite délinquance, quand on dispose d’outils éducatifs, il faut les utiliser à fond. Or, le comble aujourd’hui, à l’heure où la jeunesse est en crise, fragilisée, à l’heure où les élus de proximité sont appelés à la vigilance sur fond de crainte de radicalisation d’un certain nombre d’entre eux, c’est que nous n’arrivons plus à remplir nos dispositifs éducatifs.

 

À l’heure où la jeunesse est  fragilisée, où les élus de proximité sont appelés à la vigilance sur fond de crainte de radicalisation , nous n’arrivons plus à remplir nos dispositifs éducatifs.

 

Je prends l’exemple d’un dispositif sur le décrochage scolaire, financé par l’État et des fonds européens dont nous bénéficions sur la ville, il ne fonctionne qu’à 50 % ! Certains acteurs publics auraient-ils décroché ? C’est d’autant plus regrettable que Villiers-le-Bel passe pour une commune qui sait travailler depuis longtemps sur la base de partenariats.

 

Pourtant, la loi de mars 2007 sur la prévention de la délinquance insiste bien sur cette nécessité partenariale ?

Il y a la loi et son application. On se rend compte que les jeunes qui commettent des petits délits passent par de nombreux dispositifs qui ne fonctionnent pas en cohérence entre eux. Et, avant que la justice ne se prononce, cela peut prendre deux à trois ans et ils mettent le quartier sous pression. Si nous n’avons pas les moyens d’agir sur le plan de la prévention, à laquelle je crois, la population ne nous fera plus confiance car elle réclame des comptes à un maire qui ne peut se défiler et dire que ce n’est pas de sa faute…

 

Lire aussi : La politique de la ville ne peut pas tenir des promesses intenables

 

Quelles sont les conséquences de ce retrait de la puissance publique sur le terrain ?

Le déploiement de l’économie souterraine sous toutes ses formes… Trafic de drogue, sous-location de logements sociaux, etc. Il n’y a pas de zone de non-droit à Villiers-le-Bel, la police nationale entre où elle veut pour faire son travail. Mais le moindre relâchement de la présence de terrain est utilisé intelligemment, si j’ose dire, par les délinquants et la population le ressent. Il faut impérativement reprendre possession de l’espace public.

 

 

Pendant ce temps… Une effrayante progression du chômage
La colère du maire de Villiers-le-Bel (Val-d’Oise) se justifie d’autant plus que les quartiers prioritaires de la politique de la ville s’enfoncent toujours dans le délitement social et le chômage structurel. C’est à croire que le pire est toujours à venir en politique de la ville. C’est ce que suggère le dernier rapport de l’Observatoire national de la politique de la ville (ONPV) publié en début d’année.

La dégradation de la situation de l’emploi touche toutes les catégories, y compris celle des jeunes diplômés. On pourrait certes pondérer ce résultat en rappelant que le champ d’étude de l’ONPV concerne désormais les 1 296 nouveaux territoires prioritaires de la politique de la ville et non plus les 2 304 auscultés dans un récent passé par l’Observatoire national des zones urbaines sensibles (ONZUS) ; ce resserrement impactant négativement sur les statistiques puisque les nouveaux quartiers sont globalement plus pauvres que les anciens.

Cette maigre consolation n’atténue pas la brutalité du constat : alors que le reste du pays sort doucement de la crise, les banlieues s’y ensablent. En 2014 – année diagnostiquée par l’étude –, le taux de chômage des 15-64 ans atteint 26,7 % dans ces quartiers contre un taux moyen de 10 % au sein même des agglomérations auxquelles ils appartiennent. Le coup de grâce est donné par les résultats de catégories qui s’en sortaient généralement mieux, à savoir les jeunes diplômés et les non-immigrés. Jusqu’ici, la pilule était moins amère pour ces derniers, dont les taux d’intégration professionnelle jouxtaient ceux de leurs congénères de l’agglomération. Ce temps est révolu et les statistiques sont glaçantes : les Bac + 2 présentent un taux de chômage trois fois supérieur à celui des unités urbaines proches (18,8 % contre 6,5 % !) ; quant aux personnes sorties du système scolaire sans BEP ni CAP, l’alerte rouge est atteinte : 31 % de chômeurs !

Le rapport 2015 de l’ONPV est téléchargeable : http://publications.onpv.fr/RAPPORT_2015

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