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MOBILISATION

 

Marches exploratoires de femmes : retour d’expériences

17/10/2016 | par Séverine Cattiaux | Toute l'actualité

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La ville appartient à tous. Une évidence qui n’en est plus une… pour les femmes. D’où l’initiative de marches exploratoires. L’idée : associer les femmes qui vivent la cité dans les quartiers difficiles pour aboutir sur un aménagement des usages. Bilan d’une expérimentation menée dans douze villes.

En septembre dernier, Laurence Rossignol, ministre des Familles, de l’Enfance et des Droits des femmes, s’est rendue à Creil pour féliciter un groupe de femmes du quartier Rouher, un quartier sensible de la ville. Leur exploit ? Elles ont participé à des marches dites « exploratoires ». Sous l’égide de l’État, douze villes (Amiens, Arcueil, Avignon, Bastia, Bordeaux, Creil, Lille, Mons-en-Barœul, Montreuil, Paris 20e, Rennes et Saint-Etienne) ont testé ces marches dont l’objectif est de rendre les femmes des quartiers en difficulté actrices de leur environnement urbain quotidien, et de les inciter à se réapproprier l’espace public et citoyen.

Cette expérimentation s’est déroulée de septembre 2014 à janvier 2016. En septembre dernier, le réseau France Médiation, coordinateur du dispositif, a rendu son rapport « Quand les femmes changent la ville ». D’ores et déjà, les marches semblent avoir été bénéfiques pour les participantes : « sortie de l’isolement, estime de soi renforcée, montée en compétences des femmes, meilleure connaissance des rouages institutionnels » relève-t-on dans le rapport de France Médiation. Pour le reste, le bilan est plus mitigé.

 

Des aménagements plutôt modestes

À quelques mois de la fin des marches de femmes, il ne faut pas s’attendre à des quartiers métamorphosés, à la suite du passage de groupes (entre cinq à quinze) de femmes. D’une part, au mieux, les changements interviendront au cours des prochains mois. D’autre part, les propositions et doléances des marcheuses restent plutôt modestes… « Nettoyage des rues, éclairages, rencontres avec les bailleurs pour améliorer le cadre de vie, demande de construction d’un préau à l’entrée d’une école… » citent en exemple Camille Gremez et Agathe Cousin, respectivement chargée de l’animation du réseau et chargée de la communication de France Médiation. Ce qui n’a rien d’étonnant, pour Laure Ferrand, sociologue à Lerfas, qui a participé à l’évaluation du dispositif : « Les groupes de femmes ont eu parfois tendance à se limiter dans leurs demandes pour être crédibles ».

 

Les groupes de femmes ont eu parfois tendance à se limiter dans leurs demandes pour être crédibles.

 

Si les transformations urbaines ne sont pas spectaculaires, l’approche féminine est bien spécifique. « Les femmes pensent d’abord à la sécurité de tous, avant de penser à elles » retient Laure Ferrand. « Elles repèrent les conflits d’usages, qui peuvent créer de l’insécurité (par exemple, présence de SDF près de jeux d’enfants), non pas pour exclure mais pour chercher des solutions qui permettent d’intégrer tout le monde » résument Camille Gremez et Agathe Cousin. Ces femmes, aux prises avec des situations sociales difficiles, gardent une vision d’ensemble : au cours de leur marche, elles ont aussi bien épinglé le manque de transport et la désertification des commerces que le désœuvrement des jeunes qui passent leur journée à faire du rodéo…

 

Lire aussi : Égal accès à la ville : une question de sexe

 

Un quartier, puis trois… à Creil

À Creil, les femmes du quartier Rouher se sont d’abord penchées en particulier sur le sort d’une rue, qui relie leur secteur au centre-ville. Cette rue peu engageante traverse un bois. À la place, elles empruntent un autre circuit beaucoup plus long. Afin de profiter de cette rue, elles ont proposé de revoir l’éclairage, d’aménager un coin pique-nique, etc. « Un nouveau chemin va être balisé, plus sécurisant, les premiers coups de pioche ont été donnés début octobre… En revanche, nous n’avons pas pu décorer les arbres comme elles auraient voulu… » commente Thomas Coindeau, responsable de la Maison de la ville, un service municipal creillois dédié à l’éco-citoyenneté.

 

« Les femmes ont vu qu’elles étaient écoutées, respectées et cela leur a donné confiance en elles ».

 

« Les femmes ont vu qu’elles étaient écoutées, respectées et cela leur a donné confiance en elles » constate Sophie Latour, directrice d’Interm’aide, l’association qui a coordonné les marches exploratoires à Creil. Les marcheuses se sont à présent mis en tête de lutter contre le stationnement gênant dans leur quartier, en distribuant des flyers afin d’amorcer la discussion avec les automobilistes. Après l’expérimentation, le groupe de femmes souhaite par ailleurs continuer les marches sur trois autres quartiers. Nouveauté assez amusante : le groupe va devenir mixte.

 

Voir notre dossier : Nouvel urbanisme en toute confiance

 

Un investissement de tous

Mais les marches exploratoires nécessitent du temps. Le rapport n’y va pas par quatre chemins : « le projet a été vécu comme chronophage par les équipes… ». Vingt jours de travail sont notamment nécessaires pour le chef de projet… pour l’organisation de trois marches d’une heure trente. En sus, les équipes projets ont eu droit à trois jours de formation générale sur comment mobiliser les femmes, la prise en main de l’outil de cartographie sociale, les questions de genres et la place des femmes. Idéalement, nous recommandons que des habitantes suivent également cette formation. Cela fonctionne mieux par la suite… » souligne Agathe Cousin, chez France Médiation.

Mons-en-Barœul et Bordeaux ont bénéficié aussi de deux jours d’accompagnement sur site. Quant aux femmes, une formation de la prise de parole en public a été proposée à certaines. « On a suivi très régulièrement les réunions de préparation, de restitution. On a participé aussi aux trois marches, mais en retrait pour laisser libre expression aux femmes. Notre service a aussi apporté des réponses aux propositions… Ma collègue a également suivi les formations » témoigne, pour sa part, Thomas Coindeau.

 

L’objectif est d’aller chercher une majorité de femmes, qui n’ont pas d’expériences préalables au sein d’associations.

 

Sur le recrutement des femmes pour la marche, mieux vaut laisser faire les spécialistes… « Les porteurs de projet ont apparemment utilisé les bons relais, comme des associations de proximité » rapporte France Médiation. L’objectif est d’aller chercher une majorité de femmes, qui n’ont pas d’expériences préalables au sein d’associations. Par rapport au coût du dispositif, les responsables de France médiation suggèrent « un budget formation à 5 000 euros minimum, un autre pour l’animation, et un dernier pour la mise en œuvre, adossée, par exemple, à un projet de rénovation urbaine ».

 

Lire aussi : Espace public : changer la ville

 

Si elles ne font rien, personne ne le fera à leur place

« La dimension de genre a été peu traitée, il aurait été nécessaire d’accentuer la sensibilisation des équipes projets aux questions d’égalité des droits » découvre-t-on dans le rapport de France Médiation. Force est de reconnaître que l’approche « aménagement » est une entrée par le petit bout de la lorgnette de la place des femmes dans la société. « C’est vrai, mais c’est au moment de la restitution de la première marche que les femmes ont dit : on souhaiterait aller au-delà afin de montrer qu’on est un collectif, qu’on peut circuler dans la rue, ou aller au café sans qu’il y ait un regard qui soit porté en particulier sur nous » rapporte Thomas Coindeau. À Bordeaux, quartier des Aubiers, les femmes sont ainsi allées à la rencontre d’un groupe d’hommes du quartier, que ces dernières avaient pour habitude d’éviter (par crainte de remarques sexistes…).

 

Force est de reconnaître que l’approche « aménagement » est une entrée par le petit bout de la lorgnette de la place des femmes dans la société.

 

À Creil, les marcheuses sont entrées dans un café dont la clientèle est exclusivement masculine. Ce faisant, les femmes regagnent petit à petit du terrain, de l’assurance… « Elles ont pris conscience qu’elles avaient, elles aussi, leur responsabilité dans la reconquête des espaces. Si elles ne font rien, personne ne pourra le faire à leur place. Les services de la ville auront demain d’autres priorités » analysent Camille Gremez et Agathe Cousin. Reste toutefois la question de la place des adolescentes dans la ville, plus largement la mixité filles-garçons, qui n’a pas été suffisamment abordée, lors de ces marches. Le bilan pointe que ce sujet reste « un sujet majeur à approfondir ».

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