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RESSORTS

 

Michel Fize : « Dans l’ère du vide, les jeunes sont plus réceptifs aux radicalités »

19/10/2016 | par Stéphane Menu | Toute l'actualité

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Auteur de nombreux ouvrages sur la jeunesse, Michel Fize poursuit sa réflexion avec un nouvel ouvrage consacré à la radicalisation des jeunes. Le sociologue décrypte les raisons pour lesquelles les jeunes « paumés » mais pas « fous au sens psychiatrique du terme » trouvent dans Daesh une « structure » pour héberger leur ressentiment. Entretien avec un auteur prolifique.

Pourquoi Daesh séduit-il autant les jeunes ?

C’est un discours de la séduction qui repose sur trois ressorts : la simplicité, la clarté et la sobriété dans la façon d’expliquer le monde. Dans un excellent livre, Gilles Lipovetsky parlait de « l’ère du vide » ; on y est, plus que jamais (1). Même les intellectuels se laissent aller à ne faire du commentaire qu’en recourant à des mots savants, mais sans inventer de nouveaux horizons. Pour exister sur le plan médiatique, l’émotion prime, la radicalité du mot, de la sortie médiatique permettent à l’intellectuel de faire le buzz, au détriment d’une réflexion de fond.

 

La simplification du débat médiatique prédispose à une forme de bipolarisation entre les bons et les méchants.

 

La simplification du débat médiatique prédispose à une forme de bipolarisation entre les bons et les méchants. C’est la faute à l’Europe, à la mondialisation, aux étrangers, à l’UMPS de Marine Le Pen, tout doit être basique, intellectualisable à l’instant T. Le djihad n’invente rien : le mal, c’est l’Occident ; le bien, c’est l’Islam. Le seul talent de cette guerre médiatique, c’est celui qui consiste à faire parler de lui…

 

Vous disséquez la problématique « jeunesse » depuis des années. L’adhésion à Daesh relève-t-elle d’un procédé identique à celui qui consistait à prendre fait et cause, quand « nous » étions jeunes, pour des révolutions exotiques, parce qu’elles étaient hors-norme ?

À 15 ans, le jeune doit se démarquer, pour exister, pour éprouver sa propre singularité. Il peut se contenter de lire Rimbaud. Mais certains veulent aller plus loin, remettre en cause le primat « adulte » qui, très souvent, incarne la résignation, une forme de normalisation de l’existence. L’essentiel est d’être dans la rébellion, peu importe le combat défendu. C’est une confusion totale, un brouillage dans les esprits. On ne va pas avoir une conscience claire de la gravité de ce que l’on fait. Face au vide moral, face à l’effacement de cette binarité intellectuelle entre le conservatisme et le changement, de type Aron versus Sartre, le jeune va se créer ses propres références. Cette adhésion est bien sûr favorisée par une autre forme de vide, le vide social, économique. Ce sont les jeunes du bas de l’échelle, sans réussite scolaire, qui sont les plus vulnérables. Il ne faut jamais oublier de le rappeler, même si l’on a le sentiment de se répéter en permanence (2).

 

Ce sont les jeunes du bas de l’échelle, sans réussite scolaire, qui sont les plus vulnérables. Il ne faut jamais oublier de le rappeler, même si l’on a le sentiment de se répéter en permanence.

 

Le Coran comporte-t-il des sourates guerrières ?

Oui, en tout cas plus que de sourates pacifiques. Il y a une pensée convenue sur le sujet qui nous contraint à dire que l’Islam est une religion de paix alors qu’il ne l’est pas plus que le catholicisme. Je rappelle que la religion repose par définition sur l’intolérance puisqu’elle a raison. J’ajoute que l’expansion de l’islam n’est pas une problématique contemporaine.

 

Je rappelle que la religion repose par définition sur l’intolérance puisqu’elle a raison.

 

Dans mon livre, je cite le psychologue Gustave Le Bon qui, en 1921, s’interrogeait : « Pourquoi l’islamisme s’étend-il partout dans le monde alors que d’autres religions comme le christianisme ou le bouddhisme semblent décliner et côtoyer leur fin ? ». Dès 2003, un rapport des Renseignements généraux assurait que l’islam radical « donne une structure à un certain nombre de jeunes paumés ». Nous avons tous besoin d’une reconnaissance, de nous engager, à un moment dans notre vie, dans ce que la sociologue Chalah Chafiq appelle « une aventure héroïsante ». L’explication de ce phénomène est nécessaire, mais l’excuse est impensable, est-ce utile que je le précise.

 

Face à la radicalisation, l’école en première ligne

Après les attentats, les enseignants sont sommés par circulaires interposées d’être en poste avancé sur la détection des signes de radicalisation des jeunes. Mais à force de leur ajouter des fonctions supplémentaires à celle pour laquelle ils ont été formés (enseigner), ne risquent-ils pas, eux aussi, de… décrocher ?

Une grande partie des propositions « pour la prévention des dérives sectaires et fondamentalistes dans les quartiers prioritaires », intitulé du rapport remis par l’association Ville et Banlieue à Patrice Kanner, ministre de la Ville, de la Jeunesse et des Sports au mois de mars 2016, a un lien direct avec la problématique éducative. Ce rapport est la version réactualisée d’une précédente étude réalisée par l’association en 2012 pour nourrir la réflexion des candidats à la présidentielle et dont les pistes ouvertes, partiellement empruntées, restent en attente d’une plus ferme concrétisation. Les propositions « revêtent aujourd’hui un caractère d’urgence au terme d’une année triplement marquée par les attentats de janvier, ceux de novembre, et par la poussée de l’extrême droite aux régionales de décembre », précise en préambule l’association, invitant le gouvernement à « revenir sans délai sur l’affaiblissement ou la disparition de certaines politiques publiques ».

Marc Vuillemot (PS), maire de La Seyne-sur-Mer (83), président de Ville et Banlieue, est catégorique : « Nous avons rendu notre devoir à Patrick Kanner, mais nous lui avons immédiatement expliqué que nous n’avions pas réinventé l’eau chaude. Il n’y a rien d’exceptionnel dans les mesures que nous lui avons faites ». Et d’enfoncer le clou : « Le gouvernement a raison de soutenir la dynamique économique avec le Cice (Ndlr, Crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi), mais il pourrait également faire un geste pour les quartiers ».

 

Comment l’idée radicale s’installe-t-elle ?

C’est l’affirmation qui crée l’opinion et il faut ensuite fixer cette dernière pour en faire une croyance, à savoir une opinion suffisamment stabilisée pour qu’elle reste inébranlable. Gérard Bronner parle d’une « adhésion par frustration » (3). Ensuite, les injustices commises par l’Occident – partons du principe que toutes les guerres sont injustes – facilitent l’identification à une communauté de malheurs.

 

La radicalisation reste lucide, même si elle paraît folle de l’extérieur.

 

Les fratries, les grands frères peuvent prendre le relais. Ces réseaux sont solidaires. Un grand frère n’ira pas dénoncer un autre grand frère s’il sent ce dernier dans une dérive radicale. Dernier point sur lequel j’aimerais insister : la thèse de la folie des jeunes djihadistes est à la mode, folie au sens médical du terme. Toujours d’après le rapport des Renseignements généraux cité plus haut, 10 % seulement des individus radicalisés présentent des antécédents psychiatriques. Ce n’est donc pas la bonne piste à suivre. La radicalisation reste lucide, même si elle paraît folle de l’extérieur.

 

Lire aussi : Briser le tabou socioreligieux

 

Avez-vous le sentiment que la liberté d’expression s’est resserrée sur des sujets si sensibles et donc potentiellement récupérables par le pire numérique ?

Oui, c’est évident, nous sommes, nous, les intellectuels, mais aussi les humoristes, dans une forme d’autocensure. Dans le vide simplificateur, la nuance a du mal à passer, elle est trop subtile. On ne sait plus trop ce que les mots veulent dire. L’intégration ne doit pas relever de l’assimilation à notre modèle républicain. On cherche un idéal de vie sans en proposer de justes modélisations aux plus jeunes. Mettez-vous à la place d’un jeune, il va se raccrocher aux branches les plus simples… Nous ressentons les effets secondaires de l’horizontalité démocratique, où tout est censé égaler tout, où la droite et la gauche font la même politique.

 

Il suffirait de mettre en œuvre les mesures existantes !

Les attentats procèdent ainsi de la piqûre de rappel, exhortant le gouvernement à passer des bonnes intentions à leur effectuation. Il s’agit entre autres de « reconnaître la difficulté particulière du métier d’enseignant dans les quartiers ‘Politique de la ville’ (QPV) et veiller à la suffisance des moyens de droit commun de l’Éducation nationale », tant au niveau des enseignants et de l’encadrement.

Une plus grande célérité dans le remplacement des personnels absents est espérée, tout comme « le renforcement éducatif tel que prévu par la convention interministérielle Ville/Éducation nationale signée en 2013 », notamment le dispositif « Plus de maîtres que de classes ». Dans de nombreux départements, le taux d’encadrement est en hausse, même si les principaux syndicats du premier degré continuent à regretter la lenteur de la mise en œuvre de ce dispositif. Une accélération s’impose, précise Ville et Banlieue.

Autre mesure impliquant l’accroissement des moyens humains, l’achèvement de la géographie prioritaire de l’Éducation nationale afin que cette dernière « se superpose à celle des QPV ». Enfin, les métiers possiblement orientés vers une lutte efficace contre la radicalité de l’endoctrinement doivent bénéficier d’un « plan national de recrutement » : le nombre d’assistantes sociales, de médecins scolaires, d’assistants d’éducation (AED) et de Rased (Réseaux d’aides spécialisées aux élèves en difficulté) se contracte ces dernières années dans les QPV. Il faut rattraper les postes perdus si l’État veut être en cohérence avec son discours.

 

Les ressorts de la radicalisation des jeunes pour le Front national et Daesh présentent d’étranges similitudes…

Le Front national est le premier parti politique chez les jeunes. Le discours ambiant est de faire croire que nous traversons une période d’hypopolitisation de la jeunesse, comparée à une période d’hyperpolitisation qui pourrait être celle de 68, où les jeunes étaient dans la rue et débattaient dans les amphis. Je pense que cette opinion est fausse. Les jeunes ont toujours entretenu des liens complexes avec la politique. En général, ils ne s’engagent que sur une durée limitée dans un projet politique. Le FN présente l’avantage, si j’ose dire, de parler « peuple ». Il offre en plus des perspectives de débouchés politiques plus importants, au contraire des partis dits de gouvernant, où l’on ne cesse de renouveler les sortants, ce qui obstrue l’horizon de ceux qui veulent réellement s’engager.

 

Le FN offre en plus des perspectives de débouchés politiques plus importants, au contraire des partis dits de gouvernant, où l’on ne cesse de renouveler les sortants.

 

De façon plus subtile, le FN sait apparemment parler aux jeunes. Je rappelle qu’il est opposé à la suppression des aides personnalisées au logement (APL) pour les plus précaires (4) et qu’il milite pour le maintien d’un budget important pour les Crous. Il n’est pas complètement à côté de la plaque, en quelque sorte.

 

Candidat à la présidentielle !
Michel Fize nous interroge. « Vous mettez quand sous presse ? J’aurai une annonce importante à faire début octobre ». Et l’annonce est tombée : il cherche à être candidat à la prochaine élection présidentielle, lançant un appel à son réseau pour recueillir le précieux sésame des 500 signatures d’élus. On aurait cru qu’il avait la légitimité intellectuelle pour se faire le porte-voix des jeunes. Il a choisi un autre combat, celui des animaux. Une cause « fédératrice, ni de droite, ni de gauche », qui a valu à cet auteur classé à gauche de recevoir dans son nouveau combat les encouragements chaleureux de… Brigitte Bardot.
Dans une profession de foi à paraître sous le titre de « Manifeste pour une écologie animale du vivant », le sociologue dévoile un pan de son programme potentiel s’il surmonte les obstacles menant à la validation par le Conseil d’État de sa candidature : « Une société de progrès est aussi une société qui élève les animaux dans des conditions respectueuses, qui ne les abat pas dans des conditions indignes, ne les met pas en cage ou en arène, juste pour le spectacle ». C’est à la suite du décès de son labrador Will, auquel il a consacré une biographie, que l’intellectuel s’est indigné contre l’abandon et l’euthanasie des animaux de compagnie. Une chose est certaine : Michel Fize aime s’investir en politique. Rallié à la cause de l’ex-secrétaire national du PCF Robert Hue, il a siégé au conseil régional d’Ile-de-France et il est toujours membre de l’exécutif national du Mouvement des progressistes (MDP).

Pour aller plus loin :
« Radicalisation de la jeunesse », Michel Fize, Éditions Eyrolles.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Note

(01)Gilles Lipovetsky, « L’Ère du vide ». Essai sur l’individualisme contemporain. Folio, essais. - Retourner au texte

(02)L’anthropologue Dounia Bouzar apporte une petite nuance sur ce sujet, constatant que les jeunes issus des « bonnes familles » sont aussi exposés que les autres au risque de radicalisation. Ce constat repose sur l’étude des jeunes dont la famille fait la démarche de « déradicalisation ». Doit-on en déterminer que les familles exposées à plus de difficultés sociales sont moins enclines à anticiper ce risque chez leurs enfants ? - Retourner au texte

(03)Gérard Bronner. « La pensée extrême. Comment des hommes ordinaires deviennent des fanatiques ». Éditions Puf. - Retourner au texte

(04)Votée fin 2015, la loi de finances 2016 prévoyait de s’attaquer aux aides personnelles au logement (APL). Mais les acteurs du logement n’envisageaient pas que le régime imposé de réduction de ce financement soit aussi rude : depuis le 1er octobre, la valeur du patrimoine des allocataires est prise en compte dans le calcul de l’aide personnelle au logement lorsque ce dernier excède 30 000 euros. Le décret, fixant les modalités d’évaluation du patrimoine, rédigé par le ministère du Logement, a été présenté le 12 septembre au Conseil national de l’habitat (CNH), recevant un accueil très mitigé. Les jeunes disposant de quelques économies sur leur livret A pourraient donc voir leurs aides fléchir. - Retourner au texte

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