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Le nombre et le pouvoir

10/11/2016 | par Maurice Thévenet | Toute l'actualité

chiffres ©Norman Nick - Fotolia

Le pouvoir aux comptables ? Dans des organisations de travail où tout gravite autour des moyens et des résultats, il est tentant de faire tourner tous les leviers du pouvoir autour de ceux qui maîtrisent les chiffres. Quitte à subir leur dictature. Une autre manière de faire est de mieux les apprivoiser, pour prendre ses distances avec les logiques purement comptables et budgétaires.

Dans beaucoup de cercles, il est plutôt péjoratif d’être un gestionnaire ! Cette discipline n’est pas valorisée, on lui préfère l’économie, la sociologie ou la politique. Le gestionnaire évoque le personnage inhumain qui applique de manière désincarnée et bornée toutes sortes d’outils et de techniques dans le carcan d’une hiérarchie forcément oppressante. La gestion aurait l’argent comme unique référence et l’organigramme comme seul horizon. En deux mots, la gestion pour une entreprise ou une collectivité ce ne sont que nombres et pouvoir (1).

Les nombres sont dans le budget, l’évaluation des offres d’un marché public ou la multiplication des outils de mesure ; le pouvoir se retrouve dans les organigrammes, les hiérarchies et toutes les organisations informelles. Quel rapport d’audit ne se résume-t-il pas souvent à du nombre et du pouvoir ?

 

Les chiffres sont partout, le pouvoir aussi

Le nombre est partout, comme le savent tous ces gestionnaires à l’œil rivé sur leurs lignes budgétaires, anxieux de ne pouvoir boucler l’année. Les institutions prennent les rapports annuels et les budgets remplis de chiffres comme le vrai passeport auprès de leurs parties prenantes. Les chiffres ne constituent-ils pas le langage de la comptabilité nationale, propre à représenter de tous les agents. Les nombres seraient de l’ordre du fait, unique moyen d’objectiver et de traduire la réalité. Avec leur vocation à tout représenter, de la pertinence d’un projet à la performance d’une personne, c’est un esperanto au point que rien ne saurait exister sans sa traduction chiffrée.

 

Les nombres seraient de l’ordre du fait, unique moyen d’objectiver et de traduire la réalité.

 

Le pouvoir est tout aussi universel dans le monde des institutions. Si les rapports annuels sont un passeport pour l’institution, l’organigramme en est la carte d’identité la plus parlante qui traduit les rapports d’autorité des uns sur les autres. Travailler dans une institution revient à collaborer, à travailler ensemble au sens étymologique du terme. Chacun dépend toujours des autres et chacun ne peut effectuer sa tâche que si les autres ont fait la leur… et réciproquement.

Le comble de cette dépendance se situe dans le management quand la performance du manager se résume finalement à celle des… autres. Si la vie sociale est aussi un jeu de tentatives d’influence, il en va encore plus ainsi dans le monde professionnel quand un résultat à accomplir est la cause de la collaboration et pas seulement l’affinité.

 

Lire aussi : Contrôle de gestion : un esprit, des valeurs

 

Les effets pervers d’un monde des nombres

Même s’ils sont universels et représentent assez fidèlement les institutions, le nombre et le pouvoir n’en ont pas moins des limites, voire des effets pervers. En effet, les nombres ne sont pas toujours très objectifs comme le savent les spécialistes de la comptabilité qui s’échinent à tout représenter avec des chiffres, même le plus immatériel. Qu’est-ce que la valeur d’une immobilisation, d’un stock, voire d’une entreprise ? Qu’est-ce qu’un montant de prime ?

Les chiffres ont aussi une valeur symbolique, au-delà de leur valeur faciale : les spécialistes des ressources humaines connaissent l’impact émotionnel d’une minime différence de salaire entre deux agents. En fait la force des nombres ne vient pas tant de leur qualité intrinsèque que du fait que tout le monde s’accorde sur la manière de mesurer. Le principal défaut des nombres est sans doute de flatter l’orgueil, celui d’imaginer pouvoir tout représenter : qu’y aurait-il de plus représentatif du climat social qu’un indice de satisfaction ? Comment imaginer des objectifs sans pouvoir les chiffrer ? Comment évaluer une performance, même celle des managers, sans mesurer d’une manière ou d’une autre leur pratique ou leurs comportements ?

 

Il est tellement tentant de réduire le pouvoir à sa dimension organisationnelle ou hiérarchique.

 

Quant aux perversités du pouvoir, elles sont faciles à imaginer ; les articles fleurissent sur la toxicité de ceux qui l’exercent, leur responsabilité dans tout ce qui va mal, les excès de tout pouvoir au point que l’autorité est devenue un gros mot. Il est des perversités du pouvoir un peu plus subtiles, comme parfois, dans certaines institutions, associations ou équipes, la volonté du plus grand nombre de ne jamais vouloir l’exercer. Il est également tellement tentant de réduire le pouvoir à la dimension organisationnelle ou hiérarchique en oubliant ses autres facettes indispensables à toute société, même si les organisations le mettent peu en valeur : le souci de rassembler et de créer du lien, l’effort permanent pour mettre en perspective, nourrir ou incarner une vision et un projet.

 

À ne pas faire
- Cesser de mesurer
- Réduire le pouvoir à la seule dimension de l’établissement et du contrôle des règles
- Imaginer que le rejet des chiffres et du pouvoir est la solution à leurs effets pervers

 

La seule solution : apprivoiser les chiffres

Le nombre et le pouvoir sont partout et ils décrivent ce que serait l’institution ; ils ont aussi leurs effets pervers et leurs limites. Deux options se présentent alors. La première consiste à critiquer, à nier, à occulter le nombre et le pouvoir, comme si on pouvait exister sans eux. Ils sont nombreux à pousser les hauts cris contre les gestionnaires qui ne sauraient que chiffrer, ou les contempteurs du pouvoir. Ceux-ci voient un progrès inéluctable dans toutes les formes de fonctionnement qui auraient éliminé les formes les plus visibles du pouvoir comme s’ils avaient définitivement dépassé la ringardise de l’autorité.

 

Qu’est-ce qui pourrait contribuer à représenter les organisations, non pas à la place mais en complément du nombre et du pouvoir ?

 

La seconde option consiste plutôt à reconnaître la pertinence et l’universalité des nombres et du pouvoir mais à ne pas y réduire l’essence d’une institution. Les nombres et le pouvoir méritent d’autant plus le respect que dans la Bible déjà il y a des millénaires, ils donnent leur nom à plusieurs livres. Mais en aucun cas le nombre et le pouvoir ne sauraient suffire à décrire la réalité. Alors qu’est-ce qui pourrait contribuer à représenter les organisations, non pas à la place mais en complément du nombre et du pouvoir ?

 

À faire
- Clarifier la « raison d’être » de l’institution et la partager
- Renforcer l’expérience relationnelle dans l’institution
- Questionner les nombres et les modes d’exercice du pouvoir

 

Revenir à la raison d’être des organisations

En plus des nombres et du pouvoir, les organisations ont une raison d’être. Elles n’existent que pour rendre un service acceptable par leur environnement. La raison d’être n’est ni un objectif, ni une finalité, c’est tout simplement la cause de leur existence. Cette raison d’être doit toujours être rappelée et renforcée, en aucun cas, elle n’est réductible à des chiffres ou des modes d’exercice du pouvoir.

Les organisations sont aussi un tissu de relations ; d’ailleurs l’expérience du travail est essentiellement relationnelle. Même si ce n’est pas mesurable, même si c’est en dehors des jeux de pouvoir traditionnels, et totalement informel, une institution correspond aussi, comme dans un couple ou une société plus large, à une expérience collective.

 

Dans une organisation, on peut même arriver à croire parler parfois le même langage.

 

Enfin, l’histoire de Babel nous a enseigné quatre choses. Dans les organisations on peut parvenir à travailler efficacement à construire une tour avec de belles briques ; dans une organisation, on a légitimement une vision, un projet mobilisateur, les constructeurs de Babel ne voulaient-ils pas atteindre le ciel ? Dans une organisation, on peut même arriver à croire parler parfois le même langage.

Mais chacun connaît le destin de Babel… ; il nous apprend au moins que, dans toutes les choses humaines, on n’aura jamais trouvé la dimension qui suffirait à les décrire. Les organisations sont du nombre et du pouvoir, mais ce n’est pas que cela et rien ne suffira jamais à les décrire complètement.

 

Lire aussi : Faites du pouvoir un levier de management

 

 

 

 

Note

(01)Thévenet, M. Le nombre et le pouvoir. Editions Nouvelle Cité, 2016. - Retourner au texte

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