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THE MOTOR CITY REVIVAL

 

À Detroit, quand les initiatives naissent de la crise

11/11/2016 | par Marjolaine Koch | Toute l'actualité

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À Detroit, on vit avec la crise depuis plus d’un demi-siècle. Plusieurs décennies où la ville, paupérisée, se dégrade à vue d’œil. Mais des décennies qui ont aussi vu émerger des projets artistiques, agricoles, éducatifs, pour s’en sortir sans avoir à compter sur la municipalité, jugée trop décevante par les habitants.

C’est une crise qui ne date pas d’hier : l’interminable descente aux enfers de Detroit remonte à la fin des années 1950, où déjà, le taux de vacance des locaux était de 22 %. Celle que l’on surnommait « The Motor City » était déjà surdimensionnée. Aujourd’hui, à chaque coin de rue, des maisons abandonnées, des friches industrielles, pillées et ouvertes aux quatre vents, depuis que la ville a été déclarée en faillite en 2013 (avec une dette record de 18,5 milliards de dollars).

 

Détruire et reconstruire

Detroit s’est vu octroyer par la Maison Blanche une enveloppe de 320 millions de dollars pour détruire ou réparer les maisons abandonnées, et améliorer son réseau de transport public. Le nouveau maire démocrate élu en 2014, Mike Duggan, souhaite passer de 200 destructions par an à 200 par semaine.

 

Le nouveau maire démocrate souhaite passer de 200 destructions par an à 200 par semaine.

 

En parallèle, la municipalité a lancé une application mobile, Improve Detroit, grâce à laquelle les habitants peuvent signaler les problèmes en se géolocalisant et en ajoutant une photo au message. Un projet apprécié des habitants, même si l’ampleur de la tâche ne permet certainement pas à la mairie de répondre rapidement à toutes les sollicitations. Il lui sera difficile, avec ses moyens humains et financiers actuels, de parvenir à faire plus. Tout au mieux peut-elle soutenir les projets en cédant un terrain ou en atténuant les charges sur les premières années d’implantation d’un commerce.

 

Detroit, les chiffres
• 1950 : 1,9 million d’habitants
• 2015 : 700 000 habitants
• Entre 2000 et 2010, Detroit perd 25 % de sa population
• 70 000 bâtiments abandonnés
• Une population noire à 85 %
• Le taux de vacance résidentiel atteint 28 % en 2010, mais concerne uniquement Detroit ; les villes périphériques gagnent des habitants depuis 1960 et sont essentiellement composées de familles blanches aisées.
• 1/3 de la ville est en friches
• 1/3 des habitants vivent sous le seuil de pauvreté
• Impact de la crise financière de 2008 : faillite de General Motors et Chrysler, le taux de chômage passe de 15 % à 29 % entre janvier 2008 et juillet 2009.
• La crise urbaine est généralisée : baisse de l’assiette fiscale, coupes budgétaires, réduction des services urbains. Certaines lignes de bus ne fonctionnent plus, le ramassage des déchets est aléatoire, certains quartiers ne sont pas éclairés la nuit, de nombreux feux de signalisations ne sont plus gérés par la municipalité et clignotent à l’orange.

 

Fab’ labs et trames vertes

Alors, les habitants s’organisent, souvent accompagnés de fondations et d’associations. Des « fab’ labs » ont vu le jour, pour que les habitants puissent réparer eux-mêmes leur matériel cassé. De nombreuses friches se sont transformées en trames vertes, en jardins urbains autour des maisons abandonnées, et certaines de ces maisons sont même reconverties en serres. Certains projets conséquents, comme Earthworks, deviennent de vrais éléments fédérateurs à l’échelle d’un quartier.

Flaminia Paddeu a fait sa thèse sur le thème de la crise urbaine et de la réappropriation du territoire (1), elle a fréquenté cette ferme urbaine communautaire. « Beaucoup de programmes sont proposés par cette organisation, explique-t-elle. Elle a une fonction de productivité puisqu’elle sert 2 000 repas quotidiens préparés à partir des récoltes de la ferme, organise un marché hebdomadaire avec des prix modestes, fabrique du miel et des produits de beauté à base de cire d’abeille… En parallèle, l’association met à disposition un atelier de réparation de vélos, ou encore, elle propose un programme d’éducation à l’agriculture urbaine qui aborde des sujets comme la justice alimentaire ou l’accès à la terre. »

Le site, aménagé à la fois sur les terres d’un organisme religieux et sur d’anciennes parcelles résidentielles abandonnées, fait travailler sept employés et voit défiler les habitants du quartier. Au total, il existe à Detroit 1 400 fermes et jardins communautaires, disséminés sur 36 000 hectares. De capitale de l’automobile, Detroit est peut-être bien en train de passer capitale de l’autosuffisance alimentaire…

 

De capitale de l’automobile, Detroit est peut-être bien en train de passer capitale de l’autosuffisance alimentaire…

 

Parviendra-t-elle à se faire également une place sur le plan artistique ? Car les initiatives foisonnent dans ce domaine. Si l’on assiste au développement d’un tourisme du chaos, où les visiteurs se pressent pour photographier des paysages apocalyptiques (on appelle ça le « ruin porn »), un musée d’art moderne a vu le jour en 2006. Pas de murs, mais la rue pour ses œuvres : l’art est envisagé comme un maillon de la reconstruction de la ville.

Le Heidelberg project, lui, s’appuie sur des maisons abandonnées et décorées par des artistes, de manière plus ou moins osée… ce qui n’est pas toujours du goût des habitants, qui voient dans la démarche une dégradation et surtout, une moquerie de ce qui leur arrive.

 

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Mettre en avant la ville créative pour attirer de nouveaux habitants

Le projet le plus surprenant est sans doute le Write A House project, qui consiste à offrir une maison rénovée à un écrivain ou un journaliste pour qu’il en fasse sa résidence pendant au moins deux ans. Sur cette période, il paiera uniquement ses impôts locaux et devra fournir un certain nombre de pages. À la fin de l’échéance, la maison lui est offerte…

Tâcher de mettre en avant la ville créative pour attirer de nouveaux habitants et parvenir à plus de mixité sociale n’est pas pour autant une solution miracle. Si cela aide Detroit à améliorer son image et, par-là même, permet aux habitants d’être plus fiers de leur ville, une question subsiste : comment maintenir ces nouveaux arrivants lorsqu’ils fondent une famille et sont à la recherche de crèches, d’écoles de qualité ? Le centre-ville, qui a concentré beaucoup d’initiatives, a vu affluer quantité d’habitants jeunes et éduqués. Mais vont-ils rester ?

 

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Une crise structurelle
Detroit
est en crise depuis au moins six décennies, d’après le professeur d’Histoire et de Sociologie Thomas J. Sugrue*. Dès les années 1950, la ville connaît des soubresauts. Si l’industrie automobile était florissante, la mécanisation et les coûts salariaux incitent déjà à licencier et déplacer les usines vers le Sud. Entre 1947 et 1963, 134 000 emplois disparaissent. En 1967, Detroit voit éclater les plus graves émeutes raciales du pays, provoquant un départ massif de la population blanche, qui fait partie de la classe moyenne, voire aisée. C’est ensuite le choc pétrolier qui va impacter Detroit, puis l’afflux de voitures japonaises dans les années 1990. Lorsqu’arrivent les années 2000, le prix du pétrole devient à nouveau un problème, auquel s’ajoute la concurrence des BRIC. 2010 et sa crise des subprimes n’est que la dernière en date, en attendant la prochaine.

Sugrue met l’accent sur le profil des habitants touchés par cet état de crise permanent : seules sont restées les populations noires, trop pauvres pour quitter la ville. Or, les pauvres ne paient pas d’impôt : l’assiette fiscale de la ville se réduit comme peau de chagrin, le parc de logements se détériore, les services urbains ne sont plus assurés. Pour le chercheur, les causes de ce déclin urbain remontent aux politiques des années 1960, imprégnées de violences raciales et de discrimination mêlées à la désindustrialisation qui a frappé la ville.

*Auteur du livre « The Origins of the Urban Crisis, Race and Inequality in Postwar Detroit ».

 

Note

(01)De la crise urbaine à la réappropriation du territoire, initiatives de justice alimentaire et environnementale dans le Bronx et à Detroit, thèse soutenue par Flaminia Paddeu le 7 décembre 2015 à l’université Paris-Sorbonne, École doctorale de Géographie de Paris. Consultable ici - Retourner au texte

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