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LE CHEMIN DES POSSIBLES

 

Thierry Paquot : « L’utopie nous manque cruellement »

14/12/2016 | par Stéphane Menu | Toute l'actualité

PAQUOT ©DJIVANNIDES

En ces temps de réalisme, où les villes s’uniformisent, où le principe d’existence posé consiste à ressembler à l’autre, l’utopie, piétinée par les totalitarismes du XXe siècle, n’est plus en débat. Pourtant, ce sont les utopistes qui éclairent le chemin, explique Thierry Paquot, philosophe de l’urbain, décapsuleur de « possibilités inaccessibles » pour citer Georges Bataille.

Comment créer des villes à taille humaine, à l’heure où la tendance mondiale est à l’affirmation de mégalopoles multimillionnaires en habitants ?

La ville est en danger. L’urbanisation planétaire se fait au détriment des villes. Pour fonctionner, une ville doit reposer sur un triptyque vertueux : urbanité, diversité et altérité. Or, lorsqu’une de ces qualités n’est pas exaltée, la ville dysfonctionne. Les régions sont en perte d’identité. Je m’inspire beaucoup de cette notion de biorégion, qui rejoint dans sa dynamique celle de biodiversité, d’équilibre entre les trois fonctions du triptyque. C’est le sociologue et urbaniste écossais Patrick Geddes qui fut l’un des premiers, au début du XXe siècle, à plancher sur la notion de ville intégrée au cœur d’une région dans une perspective refusant le principe brutal d’une forme de productivisme urbain. Nous n’en sommes plus là, les frontières entre villes et campagnes s’estompent, les modes de vie se sont progressivement homogénéisées.

 

Je m’inspire beaucoup de cette notion de biorégion, qui rejoint dans sa dynamique celle de biodiversité.

 

Internet achève ce processus, le développement du télétravail l’amplifie et les villages les plus reculés affichent souvent des modes de vie urbains.

 

Cette logique horizontale, cette « uniformisation », pour reprendre vos termes, ne rebat-elle pas les cartes des modes de sociabilité au cœur de ces nouveaux espaces urbains ?

Le bon équilibre à trouver peut partir d’un chiffrage. On peut considérer qu’une ville de 700 000 à 800 000 habitants entourée de communes plus petites, n’excédant pas les 30 000 habitants, peut poser le cadre d’une biorégion équilibrée. Il faut sortir du chauvinisme territorial et entrer dans une phase coopérative. Il faut impérativement réactiver l’envie du débat politique. Nous devons sortir la démocratie du sommeil. L’action publique est trop fragmentée. Untel s’occupe des jardins, un autre de la voirie, d’autres des écoles. Tout se fait sans la moindre logique horizontale.

 

Comment susciter l’enthousiasme de « faire société » ?

Il faut retourner à une forme d’utopie constructive. Je suis opposé à la construction d’une mixité sociale à marche forcée. Dans le Paris de la fin du XIXe siècle, les hôtels particuliers côtoyaient les maisons de pauvres, parce que les premiers avaient besoin du travail des seconds et vice-versa. La mixité sociale ne peut donc se décréter.

 

Pour se convaincre que la mixité sociale n’est pas inaccessible, les autorités publiques doivent s’inspirer de modèles exemplaires.

 

Pour se convaincre que cette voie n’est pas inaccessible, les autorités publiques doivent s’inspirer de modèles exemplaires. Copenhague et sa manière de privilégier les mobilités douces (NDLR, marche, vélo, transports en commun, etc.) ne forment pas des réalités utopiques. C’est un long processus de réflexion lancé par les élus et validé par les citoyens.

 

On vous présente comme philosophe de l’urbain, vous travaillez sur la manière dont les villes portent l’utopie d’une nouvelle façon pour l’être humain de s’habiter. Heidegger insiste d’ailleurs sur ce lien entre la perception de l’existence à travers la manière de ressentir le lieu d’habitation. C’est pour cette raison que vous avez décidé de vous adresser au plus grand utopiste, Thomas More (1)

Oui, il ne vous aura pas échappé que l’on fête cette année les 500 ans de la parution de son livre, si important à mes yeux. Je ne savais pas comment marquer l’événement. Ce livre a si souvent accompagné ma vie que j’ai un rapport familier avec lui, ce qui m’a donc poussé à opter pour le style épistolaire. L’Utopie rédigée par ce grand humaniste n’a pas pris une ride.

 

Dans l’Histoire, beaucoup se sont référés à l’Utopie de Thomas More parce qu’ils étaient habités par le rêve de changer la société.

 

Dans l’Histoire, beaucoup s’y sont référés parce qu’ils étaient habités par le rêve de changer la société. Savez-vous que dans la jeune URSS, de nombreux ouvriers ont donné le nom de Thomas More à leur soviet. Pourtant, Thomas More, chancelier du roi Henri VIII – qui le fera décapiter – n’a pas mis en œuvre la moindre réforme qu’il préconisait.

 

Les utopies, notamment l’utopie communiste, ont bien eu du mal à franchir le gué de la réalité. L’utopie ne reste-t-elle qu’une belle idée par essence inextensible ?

Il est vrai que l’utopie a mauvaise presse, les totalitarismes lui ayant donné une image peu reluisante. L’échec du communisme a éloigné l’utopie comme un lieu de ressourcement de nos manières collectives de vivre.

 

L’utopie nous manque cruellement.

 

Ce qui est intéressant chez More, c’est la contemporanéité de certaines de ses propositions, qui pourraient parfaitement faire débat aujourd’hui. Il proposait de ramener le travail quotidien à 6 heures, notion qui n’est certes plus dans l’air du temps en période de libéralisme échevelé, voire même le principe du libre exercice de sa religion à l’heure du rigorisme laïque. Ou encore de créer des restaurants coopératifs pour que tout le monde mange à sa faim. L’utopie nous manque cruellement.

 

Lire aussi : Philosophie critique du capitalisme

 

D’ailleurs, vous êtes l’un des rares à écrire sur ce 500e anniversaire. Ce désintérêt est-il parlant ?

Je dois participer à un colloque ou deux, pas plus. Je pensais que Jacques Attali allait sortir une biographie (sourires). Une biographie a été publiée par Gallimard. C’est presque tout. Peut-être sommes-nous devenus des militants pragmatiques, uniquement centrés sur des préoccupations quotidiennes, et peut-être que l’échec des utopies au XXe siècle a fini d’achever notre désir d’ailleurs.

 

Peut-être que l’échec des utopies au XXe siècle a fini d’achever notre désir d’ailleurs.

 

L’utopie est d’ailleurs un genre littéraire à proprement parler, et non un programme politique habité de belles intentions…

Tout à fait. Un libraire s’était amusé, au siècle dernier, à recenser tous les textes qui portaient en eux une vision utopique. Il en a dénombré 1 150. Essentiellement publiés en Occident, il faut croire qu’ailleurs, les sociétés n’y sont pas réceptives… Ce genre littéraire comporte deux parties : l’exposé des dysfonctionnements d’un système puis la mise en relief d’un monde extraordinaire, très territorialisé, où toutes les variantes de la jouissance de la liberté sont possibles, de la liberté sexuelle à la manière de travailler, de prendre des décisions collectives, etc.

 

Lire aussi : Robots, big-data, Mooc, homme bionique : les promesses du monde de demain

 

L’utopie, c’est aussi le voyage, la découverte d’autres sociétés, d’autres manières de vivre. À l’heure de la mondialisation numérique et de l’envahissement cathodique, il reste peu de contrées à découvrir…

Vous suggérez que le tourisme de masse n’a plus rien d’utopique. C’est un fait. Souvent, les savants-aventuriers ramenaient de leurs longs voyages des récits de rencontre. Mais, à l’instar de l’urbain uniformisé, les modes de vie convergent aussi, se ressemblent. L’utopie n’est plus saisie de l’extérieur par des pratiques nouvelles. L’ailleurs s’est effacé. Nous partons tous à l’étranger pour retrouver notre cadre quotidien. Le voyage ne prédispose plus à l’évasion.

 

TÉMOIGNAGE

Christophe Bertrand
, DGS de la communauté d’agglomération Sud Sainte-Baume : « Penser la cité idéale ? L’essence de l’action de tout territorial »
« Comment penser la ville idéale ? Cette interrogation devrait interpeller tout territorial qui se respecte, car elle est l’essence même de son action, qui est de penser, aménager, construire la cité d’aujourd’hui mais surtout de demain. Rêve ou réalité, utopie ou pragmatisme, cité idéale ou mégalopole, l’échange épistolaire de Thierry Paquot avec Thomas More s’inscrit dans cette conception traditionnelle du monde qui oppose le cosmos, l’espace organisé, habité, et le reste qui n’est que chaos. Le néologisme « utopie » (ou topos) créé par More signifie étymologiquement « sans lieu », « en aucun lieu ». Or, que serait l’espace sans le vide ?

Alors que pourrait bien être l’utopie urbaine ? Brasilia, laboratoire grandiose d’architecte visionnaire ? Dubaï, virtuose et luxueuse démonstration du plein né du vide, de l’espace déployé verticalement sur le sable et l’eau ? Ou encore l’une de ces immenses villes chinoises nées sans passé, et voulues autosuffisantes, productrices de leurs propres énergies et consommatrices quasi passives de nos pauvres ressources terriennes ? En fait, bien plus proche de nous que ces réalisations grandioses et exotiques, l’exemple le plus réussi pourrait être celui de la « Maison du fada », cette cité radieuse édifiée à Marseille par Le Corbusier, village vertical avec ses rues intérieures, qui représente toujours aujourd’hui l’expression la plus aboutie d’un rêve devenu réalité. L’idée de base, celle qui fait la différence avec les autres projets, c’est tout simplement d’avoir pensé un logis contenant une famille.

Onirisme, beauté, respect de la nature, Hayao Miyazaki a imaginé le plus parfait des univers jamais construits avec Laputa, son île céleste qui, dans son chef-d’œuvre d’animation « Le Château dans le ciel », dérive au-delà des nuages, symbole abandonné mais toujours fonctionnel d’une sublime cité aérienne autosuffisante. Les technologies de pointe n’ont pas su protéger les hommes de leur folie destructrice, et une nature exubérante a tout envahi. Fantastique et touchant pied de nez au prétentieux et arrogant modernisme, au milieu des ruines magnifiques d’une splendeur disparue, seul subsiste un immense robot qui conserve pour seule mission d’entretenir les tombes des fondateurs, d’arroser les fleurs et veiller sur les œufs dans les nids d’oiseaux. Dans ce superbe conte intemporel, l’avenir appartient à la féminité et à l’innocence triomphante de l’enfance incarnée par la jeune héroïne. Et définitivement oui, l’utopie nous manque cruellement… »

 

Il reste cependant des territoires où l’utopie persiste…

On peut se réjouir en effet de l’extraordinaire multiplication d’expériences, des Amap en passant par l’habitat autogéré ou encore l’école Montessori. Mais ce sont des utopies sectorielles que l’on pourrait qualifier de pré-utopiennes.

 

Je suis surpris par le fait que les promoteurs d’expériences utopiques ignorent souvent ce qu’il se fait ailleurs.

 

Il y a beaucoup de lucioles d’espérances dans notre société. Ce sont souvent des gens cultivés, qui ne se résignent pas. Mais je suis surpris par le fait que leurs promoteurs ignorent souvent ce qu’il se fait ailleurs.

 

Voir aussi notre dossier : Ca se passe ailleurs

 

Quel est pour vous le dernier grand utopiste ?

René Dumont, incontestablement. Le premier candidat écologiste à une élection présidentielle, en 1974, l’auteur de « L’Utopie ou la mort », celui qui s’interrogeait en visionnaire : « Avons-nous le droit de jouer sur des paris l’avenir de l’humanité ? ». Quarante ans après sa candidature, et la parution de son livre-programme, les intuitions et avertissements de René Dumont restent d’actualité. Il avait entre autres alerté sur le risque d’accroissement démographique : dix milliards d’êtres humains sur terre, c’est beaucoup trop.

 

L’utopie du XXIe siècle est clairement entre les mains de l’écologie, entendue comme une méthode processuelle et transversale.

 

Il ne faut pas se méprendre, vous restez un optimiste dans l’âme… « Il lui faut carburer à l’utopie pour quitter cette désespérance et avancer sur le chemin des possibles », écrivez-vous dans l’une de vos lettres à Thomas More.

Oui, parce que je croise chaque jour des utopiens qui, à leur manière, ne baissent pas les bras. L’utopie du 21e siècle est clairement entre les mains de l’écologie, entendue comme une méthode processuelle et transversale. Comme l’écologie est consensuelle, elle défriche le terrain, elle mobilise des tas de bonnes volontés partout dans le monde.

 

Philosophe de l’urbain, Thierry Paquot participe depuis plus de trente ans aux débats sur la ville, l’architecture et l’urbanisation..

À lire : Il a publié de très nombreux ouvrages, notamment aux éditions de La Découverte, dont Désastres urbains, Les villes meurent aussi (2015)
ou encore Le Paysage (2016).

Note

(01)Lettres à Thomas More sur son utopie (et sur celles qui nous manquent). Éditions La Découverte. 12,50 €. 160 pages. - Retourner au texte

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