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Pour un monde sans argent liquide

23/12/2016 | par Julien Damon | Toute l'actualité

carte_bancaire ©Kenishirotie - fotolia

Les grosses coupures sont une plaie pour l’économie légale et une incongruité dans le monde numérique. Kenneth Rogoff expose un plan raisonné afin de mettre progressivement fin aux billets de banque.

The Curse of Cash , Kenneth S. Rogoff,  Princeton University Press, 2016, 283 pages.

 

L’argent liquide, après avoir été une avancée de l’humanité, est devenu l’un de ses fléaux. Il faut s’en débarrasser. Le propos ne procède ni de prophéties décroissantes, ni d’utopies technologisantes autour des cryptomonnaies de type « bitcoin », mais d’analyses économiques soigneusement argumentées.

Depuis deux décennies, Kenneth Rogoff propose de mettre fin à la production et à la circulation de la monnaie papier. Plus précisément, il soutient qu’il est à la fois nécessaire et possible d’en finir avec les grosses coupures. Ancien chef économiste du FMI et professeur à Harvard, Rogoff fait voyager, de Marco Polo (qui découvre les billets en Chine) aux banques centrales contemporaines, en passant par Benjamin Franklin et Alexandre le Grand.

 

Les billets pris à défaut

L’argent liquide alimente désormais davantage l’économie souterraine, la délinquance et la criminalité que l’économie légale. Mais ce n’est pas le seul argument de Kenneth Rogoff. Il estime également qu’en période de taux d’intérêt négatifs, l’argent a une valeur négative, qui ne peut pas se traduire sur des billets de banque.

 

Personne ou presque ne possède de gros billets, qui se trouvent dans les valises et coffres du travail au noir, de l’évasion fiscale, du trafic de drogue.

 

Concrètement, Kenneth Rogoff fournit de la donnée et fait des calculs. Au regard de la masse monétaire imprimée, chaque personne vivant en Chine disposerait, en moyenne, de 1 000 dollars de liquidité ; chaque Américain de plus de 4 000 dollars ; chaque habitant de la zone euro de plus de 3 600 dollars (au taux de change le plus récent). Ces moyennes élevées sont constituées, partout, essentiellement de grosses coupures (billets de 100 dollars, 500 euros, 1 000 francs suisses). Or, personne ou presque n’en possède. Ces billets se trouvent dans les valises et coffres du travail au noir, de l’évasion fiscale, du trafic de drogue, du racket, de la corruption. Joyeusetés auxquelles s’ajoutent des éléments plus sombres encore comme l’exploitation des migrants ou le financement du terrorisme.

 

Lire aussi : Les monnaies locales ont-elles un avenir ?

 

En finir avec les grosses coupures

Kenneth Rogoff propose un plan de sortie. Il s’agit d’une stratégie graduelle qui comprend des mesures d’accompagnement. D’abord, les pièces et billets de faible montant continueraient à être produits de manière à continuer des échanges simples, non traçables et de faible ampleur. Ensuite, afin de favoriser une « inclusion financière universelle », les moins favorisés se verraient fournir (au moins aux États-Unis) des comptes de débit, voire des Smartphones subventionnés.

 

Kenneth Rogoff ne croit pas aux monnaies locales, tangibles ou digitales.

 

L’auteur voit dans la puissance numérique la capacité de remplacer des billets, qui relèvent, selon ses mots, de l’Antiquité. Mais il ne croit pas aux monnaies locales, tangibles ou digitales. Supprimer les grosses coupures ne devrait pas voir augmenter le troc, ou le recours à d’autres moyens d’échange (le diamant ou le bitcoin). L’analyse traite du coût de production des billets de banque comme du coût et des gains possibles attachés à leur disparition progressive. Celle-ci peut, en effet, passer pour partie par des rachats publics et donc, dans un premier temps, une augmentation de l’endettement public. Kenneth Rogoff, qui souhaite une coopération internationale renforcée sur ce pan des politiques monétaires, s’intéresse aux conséquences éventuelles d’une disparition uniquement nationale des billets.

Les devises étrangères ne viendraient pas remplacer ce qui aura disparu dans l’économie domestique. Des scénarios sont envisagés par d’autres experts, comme de disposer d’une monnaie électronique et d’une monnaie papier qui n’auraient pas le même cours. Relatant toutes ces options, Rogoff fait vivre une plongée captivante dans l’histoire de l’argent et dans l’ensemble des arguments sur l’avenir de la monnaie papier.

 

EXTRAITS
« Il convient d’adapter les économies numériques à une période inattendue de taux d’intérêt négatifs. »

« Pour remédier aux problèmes potentiellement posés par la disparition du cash, il faut organiser l’inclusion financière universelle. »

« Bonne nouvelle : la Banque Centrale européenne a décidé de cesser l’émission de billets de 500 euros. »

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