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Mohamed Mechmache : « Pourquoi, une fois élu, l’homme politique s’éloigne-t-il des gens ? »

07/03/2017 | par Stéphane Menu | Toute l'actualité

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Les quinquennats se suivent et se ressemblent pour les quartiers prioritaires de la politique de la ville. Des territoires vus comme des « exceptions », selon Mohamed Mechmache, fondateur d’AC Le Feu, qui souhaite renouveler les modes opératoires de la démocratie participative. Car, pour lui, la population ne sait plus vraiment pourquoi elle vote.

Mohamed Mechmache est le fondateur d’AC Le feu (Association collectif liberté, égalité, fraternité, ensemble, unis) qui a vu le jour à Clichy-sous-Bois au lendemain des émeutes urbaines de 2005. L’objectif de ce collectif est d’établir un dialogue entre les habitants de banlieues et les institutions pour que ces dernières prennent mieux en compte leurs revendications.

 

Votre rapport de 2013, rédigé avec Marie-Hélène Bacqué, propose la mise en œuvre d’une démocratie participative radicale. Quelle forme peut-elle prendre ? Que devient la légitimité de l’élu dans un tel contexte ?

Les trente propositions que nous avions faites (1) ne visaient pas à diminuer le rôle de l’élu, bien au contraire. L’objectif était de construire un rapport gagnant-gagnant et certainement pas de remettre en cause la démocratie représentative. Mais pourquoi, une fois élu, ce dernier a-t-il tendance à s’éloigner des gens ? Quand on est au pouvoir, il faut avoir la lucidité élémentaire de reconnaître que ce dernier n’est pas le sien, qu’il a été transmis par des électeurs-citoyens. Je suis persuadé que l’on réconciliera les citoyens avec la politique quand les élus seront capables de coconstruire avec eux le devenir de la cité.

 

« Quand on est au pouvoir, il faut avoir la lucidité élémentaire de reconnaître que ce dernier a été transmis par des électeurs-citoyens. »

 

La loi de 2013 de François Lamy a mis en place des conseils citoyens. Ne s’approchent-ils pas de ce que vous espériez ?

Je tiens d’abord à saluer François Lamy qui a eu le courage de confier à des personnalités de la société civile le soin de réfléchir, dans le cadre d’un rapport officiel, aux meilleurs moyens de refonder cette démocratie participative. Notre démarche a été très large : nous avons rencontré les gens, les citoyens, les élus, les associations, etc. En essayant de répondre à cette question simple : quels sont les freins à lever pour que la démocratie participative soit réellement prise en compte comme le lieu d’impulsion des politiques publiques ? Comment les surmonter ? Les conseils de citoyens tels que nous les imaginions et tels qu’ils existent ne nous conviennent pas.

 

« Les Tables de quartier sont un endroit sans cadre de référence, sans protocole, où la personne s’exprime, sans filtre, où les solutions émergent du bas. »

 

Les Tables de quartiers (2) correspondent plus à ce que nous voulons. Un endroit sans cadre de référence, sans protocole, où la personne s’exprime, sans filtre, où les solutions émergent du bas. Nous comptons à ce jour en France une cinquantaine de Tables de quartier. Les mairies doivent encourager leur émergence.

 

Lire aussi : Inclusion sociale et économique : le vivre-ensemble passe par l’éducation

 

En quoi les Tables de quartiers présentent-elles une approche plus « radicale » ?

Les mécanismes institutionnels ont formaté le secteur associatif. Ce n’est pas un reproche mais un constat. Il est impératif de donner la parole à ceux qui ne l’ont pas. Avec Marie-Hélène Bacqué, nous sommes allés dans un quartier de Nîmes lors de la rédaction de notre rapport. La ville ne nous a pas donné de salle. Nous avons organisé le débat dehors, sur la dalle du quartier. Une centaine de personnes se sont retrouvées, hors les murs. Ils ont pris la parole, ont exprimé leur ras-le-bol par rapport à la vie du quartier. Ils l’ont dit avec leurs mots, ceux que l’on n’entend pas en général dans ce genre de situation.

 

Et comment capitalise-t-on cette parole venue des gens ?

On en discute avec eux. On essaie de voir comment ils entendent prolonger la dynamique de la discussion. Et si l’élu joue le jeu, c’est tout bénef’ pour lui. Aucun habitant ne lui demandera de transformer la réalité du quartier par un simple coup de baguette magique.

 

« Si l’élu joue le jeu, c’est tout bénef’ pour lui. Aucun habitant ne lui demandera de transformer la réalité du quartier par un simple coup de baguette magique. »

 

Tous les êtres humains ont une richesse en eux ; comment ne pas comprendre que les gens soient exaspérés quand on mène une rénovation urbaine dans le quartier et que ceux qui y vivent au quotidien ne sont pas consultés ? Les gens en ont marre que l’on pense – souvent mal, d’ailleurs – à leur place.

 

Le plus court chemin pour peser sur les débats ne reste-t-il pas celui des urnes ? Les quartiers populaires votent moins qu’ailleurs…

Parce qu’ils attendent en retour que cette participation civique, que nous avons largement encouragée à AC Le Feu, débouche sur du concret. Les quartiers de la politique de la ville ont été déçus par le fait que le vote des étrangers aux élections locales ne soit pas reconnu. Je ne cesse de répéter que chacun d’entre nous a une partie de la solution entre les mains. Si un élu se bat pour changer les choses, même s’il échoue, même s’il n’obtient que des résultats partiels, les habitants auront de la reconnaissance pour lui. Il faut d’autant plus une révolution des mentalités politiques que cette situation de surplace a tendance à impacter sur les administrations, avec lesquelles les relations se durcissent pour le citoyen.

 

Lire aussi l’interview de Catherine Arenou : « Les maires de banlieue partagent un diagnostic commun »

 

Pour initier dans la durée cette démocratie participative, vous proposez de créer un fonds d’initiative citoyenne. De quoi s’agit-il ?

D’un montant de 35 M€, ce fonds serait financé par une partie de la réserve parlementaire. De plus, chaque bulletin de vote déposé dans l’urne donne deux euros aux formations politiques qui en bénéficient. Une partie de ce financement alimenterait ce fonds. Le recul de l’abstention permettrait un meilleur financement des parties et de cet outil de gouvernance.

 

Comment s’organiserait ce fonds ?

Il faudrait que cette structure repose sur des compétences neutres, de citoyens, de magistrats, de personnes reconnues pour être habitées par le sens du service public. Chaque projet serait analysé pour financer des actions de terrain. Cela permettrait de sortir de la proximité, du poison du clientélisme. Cela rendrait cette démocratie participative palpable. Beaucoup d’universitaires et d’experts donnent de leur temps pour soutenir ces initiatives de terrain, dans une démarche citoyenne mais aussi pour parfaire leurs connaissances de la réalité. Nous aurons recours à leurs compétences.

 

« La politique de la ville ne fonctionne pas parce que l’on considère ces quartiers comme des exceptions. »

 

Nous arrivons au terme de ce quinquennat de gauche, porteur d’espoir pour les quartiers populaires. Pourtant, la déception domine…

La politique de la ville ne fonctionne pas parce que l’on considère ces quartiers comme des exceptions. Certains dispositifs créés, comme les zones franches urbaines, n’ont pas permis de faire reculer le chômage dans les quartiers populaires… mais ont permis aux entreprises d’engranger des gains fiscaux. Dans les programmes présidentiels, on ne parle que de radicalisation et moins de discriminations à l’embauche. Il est nécessaire qu’un jour ou l’autre, ces quartiers populaires entrent enfin de plain-pied dans le droit commun et que la République ne tourne plus le dos à une partie de sa population.

 

 Lire aussi l’interview dHélène Geoffroy : l’embellie économique doit se concrétiser dans les quartiers

 

 

 

 

Note

(01)Pour une réforme radicale de la politique de la ville. Citoyenneté et pouvoir d’agir dans les quartiers populaires. Rapport au ministre délégué chargé de la Ville. Marie-Hélène Bacqué, Mohamed Mechmache, juillet 2013. - Retourner au texte

(02)Initiées au Québec dans les années soixante, les Tables de quartier sont des espaces citoyens, réunissant associations et collectifs d’habitants organisés à l’échelle du quartier. Lieux de débats et d’actions collectives, elles visent à améliorer les conditions de vie dans le quartier, par le biais de campagnes menées sur les enjeux, préoccupations, et envies d’agir des habitants. - Retourner au texte

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