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Romain Slitine : « Bientôt, on ne votera plus les lois comme on le fait aujourd’hui »

24/04/2017 | par Stéphane Menu | Toute l'actualité

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Pendant deux ans, Romain Slitine a réalisé avec Elisa Lewis un « tour du monde » des innovations en matière de démocratie politique. Ils ont acquis la conviction qu’en la matière, le citoyen peut être à la fois très engagé et très abstentionniste. À l’heure où la démocratie représentative est en crise, la démocratie participative a pris le relais et réinvente lentement mais sûrement le rapport entre les décideurs et les citoyens. Un livre éclairant qui prend date d’une transition en cours.

Romain Slitine
Maître de conférences à Sciences Po, il est l’auteur avec Elisa Lewis du livre « Le coup d’État citoyen » (La Découverte, 2016). Il est par ailleurs le fondateur et désormais administrateur de Démocratie ouverte qui vise à promouvoir les initiatives dans le domaine de la démocratie participative.

 

Ce qui est à la fois rassurant et inquiétant dans votre analyse, c’est le fait que la crise du politique n’implique pas automatiquement le désintérêt citoyen. Bien au contraire. Comme si le discrédit des élus revivifiait la démocratie.

Oui, c’est un constat général que nous avons fait en France ou à l’étranger. L’équation est simple : la population ne se reconnaît plus dans la politique. Pourquoi ? Parce que son mode opératoire est biaisé. Une fois élus, les politiques ont tendance à croire qu’ils disposent d’un blanc-seing qui leur permet de faire ce qu’ils veulent, sans prendre soin de retourner régulièrement au contact de la population.

Pour être plus juste encore, le contact avec la population perdure mais il est trop formalisé. Le politique n’arrive plus à capter l’attention de ceux qui sont aux marges, qui ne se reconnaissent plus en eux. Et l’avenir de notre démocratie passe donc par la réactivation d’un principe vieux comme le monde : construire une société avec ceux qui en seront les premiers bénéficiaires.

 

Cette crise est profonde. Le nombre de personnes qui votent ne cesse de décroître et les jeunes sont les premiers à alimenter cette défiance. Pourquoi ?

Parce que le système est à bout de souffle, parce que le propre de la démocratie est de reposer sur une réciprocité. Les jeunes votent de moins en moins parce qu’ils ont le sentiment de ne pas être représentés par les élus. La qualité d’une démocratie se mesure à l’aune de sa représentativité : si nos élus ne nous ressemblent pas, comment peuvent-ils ressentir ce que nous éprouvons ? Notre vie sociale est beaucoup plus fluide dans son organisation que le monde politique, sclérosé, trop attentiste, trop enfermé dans des compromis. Finalement, la politique entretient une forme de conservatisme, comme si elle se fermait aux évolutions du monde, comme si elle cherchait à éviter les changements qui s’inscrivent dans le champ social malgré elle.

 

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Pendant longtemps, on a cru que le passage par les urnes était le meilleur moyen de peser sur l’avenir de notre vivre ensemble. À la fin de votre livre, on en douterait presque.

Oui, il faut changer de logiciel. Ce que les gens ressentent avant tout, c’est une forme d’impuissance face aux nombreux défis qui se posent à notre démocratie. Ils n’ont pas le sentiment de peser assez dans les débats, comme si la démocratie représentative avait inventé une forme de sous-citoyenneté. Or, il est faux de laisser croire que la population ne s’intéresse pas à son avenir, qu’elle s’est résignée. Ce livre est la preuve au contraire qu’une extraordinaire vitalité existe et que les citoyens ont envie de se faire entendre. C’est une excellente nouvelle parce que le défaitisme borde le lit des extrêmes. On croyait les citoyens apathiques, c’est le contraire dès qu’une offre alternative pragmatique et qui n’a rien d’utopique émerge.

 

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Prenons l’exemple de la montée du parti espagnol Podemos. Est-il reproductible en France ?

Ce parti a construit une renommée rapide sur sa ligne anti-austérité. Il a séduit la population au-delà des espérances parce qu’il les impliquait dans la démarche. Ce sont les militants et les citoyens qui ont élaboré le programme à travers de nombreuses réunions de proximité mais aussi des plateformes numériques collaboratives. Tout le monde avait la possibilité de s’exprimer, les propositions étaient soumises aux citoyens qui les adoptaient ou non. Dans ce cas, nous sommes loin du programme qui s’élabore autour d’experts dont l’autorité s’impose naturellement. De plus, dans un pays traversé par de nombreuses crises liées à la corruption, Podemos a fixé un horizon éthique séduisant : des comptes de campagnes très transparents et une limitation des salaires des élus à trois fois le minimum légal. Et les économies réalisées permettent de financer des projets locaux, autour de l’agriculture urbaine, de l’éducation, des circuits courts. Si les partis veulent éviter de mourir, ils doivent se poser la question de leur utilité permanente, au-delà de l’élection. L’élu doit devenir le point de passage des attentes multiples de la population.

Cette dernière veut s’exprimer, et pas seulement tous les cinq ans. Or, elle a le sentiment qu’on lui confisque cette parole. Longtemps, l’éducation populaire a joué ce rôle à la place des partis. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. Les partis ne sont plus considérés comme des endroits où l’avenir de la société se construit.

 

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L’un des exemples les plus éloquents que vous analysez, c’est l’écriture d’une nouvelle Constitution en Islande sous la pression positive du Parti Pirate. Tout part de la crise financière de 2008.

Et dire que les Islandais étaient réputés pour ne pas descendre systématiquement dans la rue ! Ils ont été choqués par cette crise, sidérés de découvrir que certains élus de leur pays n’avaient rien à envier à d’autres. Ils ont essayé de comprendre collectivement ce qui leur était arrivé. Ils ont finalement désigné un responsable : la Constitution, incapable de faire barrage à la financiarisation d’un secteur aussi essentiel et naturel que la pêche. Le Parti Pirate a lancé le projet d’une réécriture de la Constitution : mille Islandais ont été tirés au sort pour y participer, un comité de 25 citoyens a été élu pour l’écrire. Ce sont 15 % de la population islandaise (Ndlr, on ne compte que 332 000 habitants sur l’île) qui ont été partie prenante. Une fois rédigée, la Constitution a été soumise au vote par référendum et adoptée par 67 % des Islandais. Au final, certaines mesures marquent un réel progrès, comme la possibilité d’un droit de référendum d’initiatives populaires ou encore la nationalisation de la gestion des biens communs liés aux ressources naturelles. Mais le processus n’est pas encore finalisé : le Parti Pirate, qui a été la cheville ouvrière de cette grande mobilisation citoyenne, a connu quelques revers électoraux qui risquent de mettre à mal la ratification de cette nouvelle Constitution par le Parlement.

 

Une des vraies questions qui se posent, c’est de savoir si chaque citoyen peut être expert de tout. Comment l’expertise associative, politique, sociétale, etc., se fraie-t-elle un chemin au milieu d’un tout-venant d’idées qui peut aussi ressembler à du bric à brac ?

Je suis citoyen, vous êtes citoyen, nous sommes citoyens… La moindre des choses reste que nous puissions, si nous le désirons, pouvoir nous exprimer sur la société que nous souhaitons. Bien sûr, cette manière de faire ne peut être maximisée : on ne peut avoir d’avis sur tout et tous les jours. Les nouveaux mouvements de démocratie participative réfléchissent donc à des formes de représentation régénératrices. C’est ce que l’on appelle la démocratie liquide. L’idée en est simple : chacun conserve son droit de vote mais il est transféré à un intermédiaire, qui peut être un représentant de la société civile, un militant, un expert, un élu, etc., qui défend les idées de ceux qui lui ont donné mandat. L’avantage de cette démarche est de mixer finalement les deux formes de démocratie, en limitant les risques de lobbying et autres phénomènes de corruption ou de tractations sous cape puisque la personne mandatée est observée, si j’ose dire, par toutes les personnes dont il tire la légitimité.

 

Grâce à votre livre, vous avez une vision des tendances dans le monde. Selon vous, la France peut-elle vivre de l’intérieur des expériences espagnole ou islandaise ? Nuit Debout y ressemble mais laisse un goût d’inachevé…

Vous ne pouvez pas imaginer le nombre d’initiatives en France qui me font penser que nous sommes dans une transition démocratique. Il y a un grand nombre de choses qui se passent, venues d’horizons aussi divers que les start-up, les associations, la sphère politique… D’ores et déjà, dans la sphère politique, de nombreux élus en appellent ouvertement à la participation citoyenne pour crédibiliser leur mandat. Par exemple, la plateforme Parlement et Citoyens. Son objectif ? Que les citoyens deviennent des lobbyistes à part entière, comme les entreprises qui paient très cher des experts pour influer dans le sens qui leur convient telle ou telle loi. Sur cette plateforme, un député ou un sénateur peut proposer une loi, en faire la pédagogie dans une vidéo et ouvrir le débat à tous les avis pour l’amender. Parlement et Citoyens est déjà une réalité très concrète puisqu’Axelle Lemaire y a eu recourt pour sa loi pour une République numérique. À ce jour, une quarantaine de députés a recouru aux services de la plateforme. La machine est en marche, elle ne s’arrêtera plus. Dans quelques années, on ne votera plus les lois comme on le fait aujourd’hui.

 

TÉMOIGNAGE
Marc Bréant
, directeur du cabinet Strateal : « Une efficacité renforcée de l’action publique »

« La démocratie participative est régulièrement présentée comme une réponse privilégiée au désintérêt des citoyens pour la décision publique. Le débat organisé à l’Université Lille 1 le 13 mars dernier (1) a illustré la diversité des initiatives locales, relayées par les nouveaux outils numériques. La pratique participative se diffuse lentement au sein des collectivités locales. Au-delà de situations connues (Paris, Grenoble, Kingersheim, Saillans) et portées par des élu(e)s qui en ont fait un axe fort de leur gouvernance, nombre d’élus locaux restent réservés face à ce qu’ils perçoivent comme une remise en cause de leur légitimité ou la porte ouverte à un catalogue de demandes. Associer les citoyens à la décision publique est une démarche exigeante avec une méthode de travail claire et partagée, des moyens et du temps. Le citoyen doit comprendre la façon dont son avis sera pris en compte ; l’élu doit être convaincu de l’intérêt de consacrer du temps et des moyens pour des décisions plus adaptées, mieux comprises, une efficacité renforcée de l’action publique. La crédibilité et la réussite de la démarche reposent sur cet équilibre. Les outils numériques ouvrent de nouvelles perspectives. Avec les citoyens, ils sont complémentaires aux réunions de groupes ; ils visent à en prolonger les débats et ouvrir le champ d’expression à celles et ceux qui n’y participent pas. Mais dans le contexte actuel de mise en œuvre de la réforme territoriale, d’élargissement des périmètres intercommunaux, nombre d’élus locaux s’interrogent sur leur propre rôle et parfois se détournent. Pensés pour la participation citoyenne, ces outils peuvent trouver ici de nouveaux usages ».

Marc Bréant dirige le cabinet Strateal, spécialisé dans l’accompagnement des collectivités territoriales, qu’il a créé en 2002. Il est également associé d’Ouiville, coopérative créée en 2016 pour mettre en œuvre de nouvelles formes de participation dans la vie locale et dirige le Master 2 « Stratégie et management des collectivités territoriales » de l’Université Lille 1.

 

 

Note

(01)Colloque organisé à l’Université de Lille, auquel participait Romain Slitine : « Démocratie participative, quelles réalités ? ». - Retourner au texte

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