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Guillaume Faburel : « La France périphérique a aussi des passions joyeuses »

12/10/2017 | par Séverine Cattiaux | Toute l'actualité

peri_urbain © AGENCE COM

La standardisation des politiques urbaines a entraîné le décrochage de territoires entiers, selon le groupe de chercheurs et de militants urbanistes « Réseau des territorialistes ». En réaction à la course aux labels et aux subventions des grandes villes, ils prônent un certain ralentissement, la création de « biorégions », la réhabilitation de la France périphérique et rurale, avec comme acteur central au cœur de toutes ces transformations : les habitants…

Article publié le 6 juin 2017

 

Guillaume Faburel, géographe de formation, professeur à l’Université Lumière Lyon 2, enseigne aussi dans les Instituts d’études politiques de Lyon et de Rennes. Il est l’un des animateurs du « Réseau des territorialistes » en France, constitué d’un noyau d’une dizaine de spécialistes. Il a tissé des liens avec Alberto Magnaghi, professeur émérite de l’Université de Florence, l’un des inspirateurs de ce nouveau mouvement français. L’Italien est notamment à l’initiative du concept de biorégion, qui propose un développement auto-soutenable, très participatif, qui s’oppose en tout point à la croissance ininterrompue des métropoles, dirigées par quelques-uns.

 

Qu’est-ce que le Réseau des territorialistes : une société secrète qui veut revenir sur la réforme territoriale ?

Non, nous ne voulons pas nécessairement revenir sur la réforme territoriale. C’est, premièrement, considérer que la réforme ne fait qu’entériner des mécanismes qui lui étaient antérieurs. Car sont dorénavant entérinés les « bons » périmètres, les « bonnes » prérogatives et les « bons » acteurs… Cette « réforme » n’est pas non plus propre à la France, elle a déjà été engagée ailleurs, il y a une réforme des provinces en Italie, les métropoles ont aussi été expérimentées en Angleterre… On admet collectivement que ça ne tient pas aux années 2014 et 2015, cela renvoie aux 40 dernières années de l’évolution de nos territoires urbains

 

Sont dorénavant entérinés les « bons » périmètres, les « bonnes » prérogatives et les « bons » acteurs.

 

Et du coup, deuxièmement, partant de ce temps long, d’une histoire plus épaisse, c’est questionner l’évolution des grandes villes particulièrement, car ce sont elles qui accèdent au statut de métropole. La vocation de notre Réseau des territorialistes, en résumé, consiste d’abord à faire de l’agitation autour de ce qui n’a pas été réellement débattu, à l’occasion notamment de cette réforme. À savoir, les impensés, les non-dits, les angles morts et quelques « allant de soi » de cette évolution métropolitaine, pour mettre en lumière des alternatives à ces évolutions-là, qui elles-mêmes puisent dans l’histoire. On revendique une perspective socio-historique.

 

Lire aussi : Faut-il encourager la métropolisation ?

En somme, vous contestez le modèle de la métropole, à la manière de Christophe Guilly dans « Le Crépuscule de la France d’en haut » ?

Complètement. Enfin, sur le constat initial, nous sommes d’accord. En revanche, le diagnostic me semble un peu plus compliqué… Pour Christophe Guilly, la France périphérique, ce sont les oubliés, les classes populaires qui sont déclassées, et c’est la niche ou le berceau du vote frontiste. Je résume à gros traits, mais c’est un peu ça… Nous allons au-delà, ou à côté, ce n’est pas pour dire qu’on va plus loin, mais néanmoins, nous partons du principe que la France périphérique a aussi des passions joyeuses. C’est-à-dire qu’il y a tout un tas de choses qui se réalisent dans cette France périphérique, du ressort de l’alternative, de la résistance, des reconstructions territoriales, des élus qui prennent des risques…

 

Nous essayons donc plutôt de revaloriser et de valoriser ce dont la périphérie est porteuse.

 

Nous essayons donc plutôt de valoriser et de revaloriser ce dont la périphérie est porteuse. Les passions joyeuses, ça se passe beaucoup dans le « hors-cadre démocratique ». Il existe tout un tas d’alternatives et d’initiatives ignorées, de résistances, voire même de dissidences, qui se prennent autour des fermes locales, des monnaies locales, des communautés existentielles, et puis aussi des décisions prises ici et là par de plus en plus d’individus qui aspirent à autre chose que rester dans une métropole

 

Lire aussi : Réforme territoriale : les apprentis-sorciers de la France en archipel

Vous observez en effet un exode urbain, marque de l’échec de la métropolisation ?

Oui, on l’observe. Car l’Insee vient enfin de répondre favorablement à l’Eurostat qui lui demandait d’introduire un gradient d’urbanisation dans ses indicateurs de suivi urbain. Et en fait, nous ne sommes pas dans une France urbanisée à 78 %, mais à 48 %. Et du coup, qu’est-ce que ça veut dire ? Indépendamment des alternatives plus ou moins constituées, de communautés qui se reconstituent en marge, ce qui n’est pas nouveau, il y a en réalité un exode urbain. Bien sûr, ce n’est pas un exode massif, vous n’avez pas vu des charrettes et des voitures sur les routes… Mais de grandes villes, comme Marseille, Lille, Rouen, perdent de la population dans leur cœur…

 

Nous ne sommes pas dans une France urbanisée à 78 %, mais à 48 %.

 

On a longuement cru que c’était le périurbain qui ingurgitait tout cela, mais cela va bien au-delà du périurbain. Il y a bien une troisième vague néoruraliste en cours. Que se passe-t-il ? Il y a des imaginaires de l’urbain qui sont en train de se retourner. C’est-à-dire que, en réalité, de plus en plus, des gens ont, dans leurs pratiques, leur mode de vie, dans leurs choix alimentaires et résidentiels, leurs choix de consommation, intégré ce que l’évolution métropolitaine des villes a suscité chez eux comme réaction… On relève des pratiques individuelles et des modes de vie qui sont en train d’évoluer en réaction à la métropolisation…

 

 

 Lire aussi : Pourquoi il ne fallait pas affaiblir les départements

 

Mais quitter les villes, s’installer plus loin, est-ce la solution ?

Non, c’est reculer pour mieux sauter, finalement… D’où notre approche de la biorégion, à l’échelle de bassins de vie de à 20, 30 km par exemple, qu’on est amené à parcourir tous les jours pour ceux qui travaillent, et qui devraient faire l’objet de dispositifs participatifs sur le long terme… La participation citoyenne sur un territoire dans son ensemble, c’est la question matricielle, et non pas seulement sur une thématique, ou sur des aspects techniques, comme on le voit partout en France.

 

La participation citoyenne sur un territoire dans son ensemble : c’est la question matricielle.

 

Il y a eu des prospectives participatives habitants à Glasgow, à Manchester, à Bologne, à Milan… À Glasgow, il y a eu des crieurs de rue, des lecteurs publics, des groupes de discussion, conférences de citoyens, pendant trois ans… Ce n’est pas la municipalité qui a lancé cela, mais une association que la ville a pleinement soutenue… Cela a produit des choses, des scénarios alternatifs, des imaginaires de la ville de Glasgow à 20 ou 30 ans qui étaient très différents des uns des autres. 6.000 participants sur un temps long entre 2010 et 2013 ont pu discuter, participer. Cela a dévoilé des demandes un peu insoupçonnées, cela a suscité un souffle démocratique qui n’a pas pu être tenu. Derrière, la municipalité s’est trouvée, comme à Bologne, très embêtée…

 

 Lire aussi l’interview de Fabien Bazin : « Il faut que les maires ruraux arrêtent de se plaindre« 

 

Avez-vous espoir que votre approche soit relayée par des élus, des collectivités ?

En fait, nos contacts politiques sont plutôt du côté des ministères, beaucoup moins dans les grandes métropoles et chez les grands élus… Les seuls élus avec lesquels nous sommes amenés à dialoguer, ce sont les élus de la fameuse France périphérique, ce sont donc des petits élus, majoritairement ruraux, qui n’ont pas les ressources métropolitaines et qui, éventuellement, nous demandent de venir réfléchir avec eux sur ce que serait une perspective biorégionale, parce que leurs ressources territoriales sont autres que budgétaires et financières, parce qu’ils n’ont pas l’expertise locale… Ce sont des élus qui cherchent à faire un peu autrement par nécessité. Nous sommes en discussion, cela étant, avec la commune de Saillans, pour voir si on ne pourrait pas faire un schéma de cohérence territoriale (SCOT) habitants. On est aussi impliqué du côté de Narbonne, avec une association qui essaye de fédérer toutes les initiatives de coopération à l’échelle du grand Narbonne, considérant que Narbonne, avec le dérèglement climatique, va devoir se poser un certain nombre de questions, et que cela ne peut pas se faire sans les habitants et sans prendre en compte leur mode de vie… [le projet Futur Narbona NDLR].

 

Voir aussi notre dossier : Qui veut la peau de la ruralité ?

 

 

 

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