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Les citoyens mobilisés contre la pollution de l’air dans la Vallée de l’Arve

22/06/2017 | par Séverine Cattiaux | Toute l'actualité

vallee_arve ©b. Brassoud - wikimedia

Dans la Vallée de l’Arve, en Haute-Savoie, la pollution frappe fort. Le dernier pic de pollution de l’air, cet hiver, a duré 36 jours consécutifs. Las de l’inertie de l’État, de l’attitude frileuse de leurs élus, les habitants et associations écologistes ont lancé les premiers États généraux citoyens de l’air dans la Vallée de l’Arve. Un événement qui devrait faire date…

L’ex-ministre de l’Environnement, de l’Énergie et de la Mer, Ségolène Royal, aurait qualifié cette réaction de « colère parfaitement saine ». Cet hiver, les habitants et associations dans la Vallée de l’Arve ont, en effet, organisé pétitions et manifestations à Passy, Sallanches, Annecy, pour faire bouger leurs élus, puis des « États généraux citoyens » de l’air, en mars dernier. L’épisode du pic de pollution de l’air particulièrement long de cet hiver – d’une durée de 36 jours consécutifs – a mis le feu aux poudres (1). Car la colère gronde depuis des mois, voire des années. Pourquoi ? Parce qu’en dépit de la mise en œuvre d’un plan de protection de l’atmosphère dès 2012, la pollution chronique de l’air demeure l’une des plus préoccupantes de l’Hexagone. La récente nomination de Nicolas Hulot au ministère de Transition écologique et solidaire est observée avec un vif intérêt par les associations écologistes de la vallée. L’ancien animateur d’Ushuaia a non seulement fait de la qualité de l’air l’un de ses dossiers majeurs, mais il déclarait dans l’édition du Monde du 24 mai vouloir « s’attaquer d’abord à la situation de la Vallée de l’Arve, l’une des plus polluées de France ».

 

Lire aussi : Pollution atmosphérique : quand la Commission menace un peu

 

La mobilisation des habitants a payé, en apparence

La « révolte citoyenne » et en particulier les manifestations bruyantes de cet hiver ont créé un petit électrochoc. « Tout le monde a réagi, et tous voulaient montrer qu’ils étaient dans l’action » commente Anne Lassman-Trappier, présidente d’Environn’MontBlanc. À la fin de l’année dernière et en janvier dernier ont ainsi été successivement annoncés le plan contre la pollution de l’air du département de la Haute-Savoie, puis le plan « massif » de 45 millions d’euros de la région et celui de l’État de 15 millions, présenté en personne par Ségolène Royal. L’ex-ministre a aussi, à l’occasion de sa visite, annoncé la mise en place de la vignette Crit’air, pour janvier 2018, et des mesures de restrictions de circulation des camions plus importantes en cas de pics (arrêté préfectoral du 9 mai).

 

De l’extérieur, les sommes semblent importantes, les annonces sérieuses… Mais pour les fins connaisseurs de la problématique, le désenchantement demeure car les gros dossiers sont esquivés… Pour Anne Lassman-Trappier, des points positifs sont à noter certes, telles les aides individuelles doublées depuis janvier 2017, pour le remplacement des chauffages à bois défectueux, principale source émettrice de particules fines, l’hiver en tous les cas. L’aide passe de 1.000 à 2.000 euros par ménage…

 

Depuis 2013, 2.200 ménages (sur un objectif de 3.200) ont remplacé leur ancien appareil de chauffage au bois.

 

L’État n’a donc pas lésiné et porté sa contribution au « Fonds Air Bois » – instauré par les cinq communautés de communes de la vallée de l’Arve – à 5 millions d’euros, la région ajoute 1 million. Depuis 2013, 2.200 ménages (sur un objectif de 3.200) ont remplacé leur ancien appareil de chauffage au bois. Une bonne nouvelle donc… « À condition que soit renforcé l’accompagnement dans les mairies pour accélérer le rythme » considère, dubitatif, Jacques Venjean, allergologue dans la vallée et secrétaire régional EELV. Il reste encore 11.000 équipements défaillants dans la vallée.

Le maire de Chamonix et vice-président à l’environnement du conseil régional Auvergne-Rhône Alpes, Éric Fournier, pondère aussi la mesure : « Ce n’est qu’une des mesures à prendre parmi une quinzaine du même ordre, il faut aussi qu’on traite toutes les autres pollutions ! ». Quant aux effets de cette mesure, pour l’instant, ils ne sont pas connus. La militante Anne Lassman-Trappier pointe, elle, le manque de recul et d’évaluation : « Peut-être serait-il plus efficace de passer à un tout autre système de chauffage solaire, on ne sait pas en fait ! ». Jacques Venjean abonde dans ce sens : « Évaluer, surtout dans le temps, et toutes les mesures. Or on n’a pas pris soin de le faire dans le premier PPA » (2).

 

Lire aussi : Face à la pollution, un peu de courage !

 

650 personnes aux premiers États généraux de l’air

Les particules fines sont l’une des pollutions les plus importantes dans la Vallée de l’Arve (3). Mais il y en a bien d’autres polluants qu’on ne mesure pas, ou pour lesquels on ne déclenche pas de dispositifs particuliers. C’était tout l’enjeu des États généraux de l’air d’initiative citoyenne, en mars dernier, organisés avec l’appui des associations : proposer toutes les pistes connues et imaginables pour diminuer le rejet des polluants dans l’air. Y ont été présentées les initiatives sur le court, moyen et long terme que veut inscrire le « peuple » dans la nouvelle formule du plan de protection de l’atmosphère (PPA). Un véritable travail de fourmis au plus près des habitants a été mené en amont. « Cette synthèse d’initiatives est le fruit de plusieurs centaines d’idées collectées à travers des cahiers de doléance déposés courant janvier dans les mairies de 41 communes concernées par le PPA » précise Alain Nahmias, président de l’Association pour le respect du site du Mont-Blanc et cheville ouvrière des États généraux.

 

« On n’a pas besoin de l’État ni d’attendre que les collectivités se mettent d’accord pour avancer ».

 

Cet événement, organisé à Passy, commune particulièrement servie en termes de pollution, a réuni le préfet, les élus, les associations et les habitants, soit 650 personnes. « On a remis la démocratie à l’endroit » se réjouit le militant écologiste. Nicolas Évrard, maire de Sernoz était présent : « Beaucoup de bon sens dans les idées proposées… Par exemple les entreprises peuvent organiser le covoiturage. On n’a pas besoin de l’État, ni d’attendre que les collectivités se mettent d’accord pour avancer ». À l’issue de ces états généraux, la préfecture a annoncé qu’un groupe de travail du prochain PPA serait piloté par des associations. Une avancée ? En fait, rien de plus que ce qui ne se fait déjà en Ile-de-France, tempère un observateur. Et il en faudra bien plus pour satisfaire les exigences citoyennes. Désormais la recherche des solutions ne peut plus se faire sans les habitants, qui attendent des avancées et la transparence sur tous les dossiers.

 

Un frémissement de solution pour le fret

La société civile est désormais attendue à la table de toutes les négociations. « Oui, le ton a changé vis-à-vis des associations. Nous étions à Chambéry, conviés aux réunions organisées par la région en avril dernier » cite en exemple Anne Lassman-Trappier. Il s’agissait en outre d’évoquer la question du report modal des camions sur le ferroviaire, sujet dont l’État n’a jamais voulu entendre parler. « Enfin on va pouvoir peut-être mettre les camions sur le train, comme font les Suisses ! » lâche, soulagée, Anne Lassman-Trappier. La circulation des 300 000 camions par an, dans la Vallée de l’Arve, est devenue insupportable pour les riverains, alors même qu’une alternative existe : l’autoroute ferroviaire alpine inaugurée en 2012, qui a requis 10 ans de travaux. Or cette voie est sous-utilisée, exploitée à hauteur de 10 % de ses capacités. Des moyens sont nécessaires pour la prolonger et créer de nouvelles plateformes d’embarquement. Les associations, les élus comme le maire de Chamonix, s’activent depuis longtemps dans ce sens. Un déclic semble s’être enclenché, puisque la région Auvergne-Rhône-Alpes s’apprête à voter une enveloppe de 10 millions d’euros pour augmenter la capacité de cette autoroute ferroviaire alpine.

 

L’autoroute ferroviaire alpine, qui a requis 10 ans de travaux, n’est exploitée qu’à hauteur de 10 % de ses capacités.

 

L’ALP passerait de 200 à 400 km, une plateforme de chargement serait construite dans la zone d’Ambérieu-en-Bugey. Le tour n’est pas joué toutefois. « On est suspendu à ce que l’État veut bien faire, et à la relation avec les Italiens. Les Italiens n’ont pas la même aérologie que nous, ils ne sont pas aussi impactés par la pollution… » souligne Alain Nahmias. Le problème est également financier et politique. « Il y a une inertie qui est juste hallucinante, alors que des études innombrables ont été faites, et que les retombées économiques sont connues. Il y a deux blocages : on n’a pas abondé au fonds qui devait permettre de financer le report modal. Cette solution de fret semble entrer en concurrence pour certains avec le Lyon-Turin, qui ne sera pourtant pas en place avant 15 ans ! » déclare Nicolas Évrard bien au fait du dossier.

 

Le fléchage du « fonds air industrie » contesté

Quelques semaines ont passé depuis les mobilisations et les états généraux, et la mobilisation sur les pouvoirs publics semble quelque peu s’estomper… En témoigne l’amertume d’Alain Nahmias, le président de l’ARSMB, qui confie : « On essaye de convaincre des humains, en réalité l’État est complètement dépourvu d’humanité ». Pire, les citoyens ont toujours la désagréable impression que l’intérêt collectif est méprisé… La société civile n’a ainsi toujours pas de droit de regard sur le « Fonds Air Industrie » doté de 4 millions d’euros. « On n’a pas été du tout concerté là-dessus, s’agace la présidente d’Environn’MontBlanc. Ce fonds a été lancé le 10 mars dernier, il est destiné aux industriels de la communauté de communes Faucigny Glières, lauréate de l’appel à projets “Villes respirables en 5 ans ». Les citoyens et nombre d’élus locaux s’interrogent également…

 

« On marche sur la tête, on va se retrouver à financer Suez pour diminuer le fonctionnement de l’incinérateur et moins polluer ! »

 

Pourquoi ce fonds ne s’adresse-t-il pas à toute la vallée et en priorité aux petits artisans, plutôt qu’aux mastodontes industriels qui font des gros bénéfices ? « Et le principe du pollueur payeur ? » rappelle Fabienne Grébert, conseillère régionale Rassemblement citoyen, écologiste et solidaire d’Auvergne-Rhône-Alpes. À propos de ce principe, les riverains réclament que leurs élus se penchent en particulier sur le cas de l’incinérateur, installé sur la commune de Passy, afin d’en réduire dès que possible la voilure. Les collectivités en sont utilisatrices. Toutes sont favorables au tri des déchets, par conséquent, cet objectif devrait être aussi le leur… Le hic est que les communes sont pieds et poings liés par le contrat passé avec Suez, qui a « besoin » de 60 000 tonnes de déchets par an, pour optimiser le rendement de l’incinérateur, fournissant de l’énergie produite en cogénération. « On marche sur la tête, on va se retrouver à financer Suez pour diminuer le fonctionnement de l’incinérateur et moins polluer ! » s’indigne Alain Nahmias. Les dirigeants de l’incinérateur, eux, clament respecter les normes européennes. Point barre. Quand bien même, de nouveaux efforts ne sont-ils pas urgents à entreprendre ?

 

Plaidoyer pour l’écotaxe

Les transports en commun (train, bus…) font partie des solutions essentielles pour lutter contre la pollution de l’air. Ce qui a un prix… La communauté de communes de la Vallée de Chamonix-Mont-Blanc dépense 20 millions d’euros pour son réseau de bus par an. « On n’a pas attendu les états généraux, les collectivités ont été un moteur sur le premier plan de protection de l’atmosphère » fait remarquer François-Régis Bouquin, directeur du cabinet du maire de Chamonix. Reste que le financement est un véritable frein dans les projets que les élus ont voulu engager… En 2016 la communauté de communes Cluses, Arve et Montagnes (2CCAM) a dû renoncer à un projet de transport interurbain, travaillé depuis 4 ans. Le coût estimé à 5,5 millions devait être porté par le contribuable et l’usager à hauteur de 3,5. Entre 1,9 et 2,5 millions devaient être financés par le versement transport. Les entreprises n’en ont pas voulu.

 

Les transports en commun (train, bus… font partie des solutions essentielles pour lutter contre la pollution de l’air. Ce qui a un prix…

 

Sous la pression, l’intercommunalité a voté le 31 mars 2016 contre la mise en place du versement transport, avec seulement une voix d’écart… Un bras de fer qui n’a pas été tendre. « Il y a eu des menaces de mort… ». Anne Lassman-Trappier en est encore scandalisée. Raison invoquée par les organisations professionnelles et syndicales ? Le projet aurait dû être pensé sur un plus vaste périmètre. Fabienne Grébert ne décolère pas : « Et pendant ce temps, on continue de dérouler le bitume dans la Vallée de l’Arve ! L’argent existe donc bien ». Réorienter les investissements et aussi faire payer les pollueurs sont deux pistes de revenus, sans lesquels la qualité de l’air dans la Vallée de l’Arve a peu de risque de s’améliorer. Les militants écologistes de la vallée l’affirment haut et fort : « Il faut mettre en place une écotaxe, une redevance pour les poids lourds ». Ce n’est pas Nicolas Hulot qui dira le contraire… (4)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Note

(01)La situation s’est dégradée depuis 2007. En 2011, la vallée de l’Arve a connu 70 jours de dépassements du seuil d’alerte de 80 μg/m3, contre 33 en 2016, certes en continu (chiffres Atmo). - Retourner au texte

(02)Le premier plan de protection de l’atmosphère démarré en 2012 était destiné à réduire la pollution de fond en agissant notamment sur la situation préoccupante des particules fines. Il prévoit 7 mesures essentielles. Les conclusions de son évaluation seront communiquées en juin. Une deuxième PPA doit être élaborée. - Retourner au texte

(03)La vallée de l’Arve est l’une 11 zones françaises pour lesquelles les objectifs en matière de qualité de l’air fixés par la Commission européenne pour les particules fines PM10 ne sont pas respectés. - Retourner au texte

(04)L’écotaxe avait fait l’unanimité au Grenelle de l’environnement. Mais l’impôt a été abandonné par l’État français, devant le refus catégorique des transporteurs. L’écotaxe a été « mal expliquée » déplorait Nicolas Hulot, président de la fondation éponyme, lors d’une conférence de presse en 2012. « Il y a eu un gâchis incroyable autour de l’écotaxe, un gâchis qui s’inscrit dans un manque de vision absolu». Et d’ajouter qu’il était « urgent de remettre les choses à plat et de revenir avec une réforme en profondeur». - Retourner au texte

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