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REFONDATION

 

« Il faut demander aux citoyens d’imaginer l’Europe en 2030 »

04/08/2017 | par Séverine Cattiaux | Toute l'actualité

Michèle_Rivasi © Yann Forget

Crise des migrants, crise éthique, Brexit, concurrence entre les salariés européens... La défiance des citoyens envers l’Europe n'a jamais été aussi grande. Et pourtant tout n’est pas perdu. L’ouvrage "L'Europe des citoyens, une nouvelle feuille de route pour l'Europe" entremêle analyses et réflexions recueillies auprès de quatre eurodéputés français, de sensibilités différentes, mais convaincus que le destin de la France et des Français ne peut se jouer en dehors d'un projet européen… Entretien avec Michèle Rivasi, eurodéputée EELV, qui a participé à ce travail.

L’ouvrage « L’Europe des citoyens, une nouvelle feuille de route pour l’Europe » est sorti en mars dernier. Ce travail prospectif est à l’initiative de l’Organisation non gouvernementale « L’Europe des citoyens ». Cette organisation « apolitique et indépendante financièrement » a vocation à « défendre une Europe des peuples qui place l’intérêt commun européen au-dessus des intérêts particuliers des États ». Le livre rédigé par la journaliste Céline Schoen entremêle analyses et citations recueillies auprès de quatre eurodéputés Nathalie Griesbeck (Modem), Françoise Grossetête (LR), Edouard Martin (PS) et Michèle Rivasi (EELV). Bien que de sensibilité différente, tous les quatre sont convaincus que le destin de la France et des Français ne peut se jouer en dehors d’un projet européen. Le livre aboutit sur dix propositions concrètes pour relancer l’Europe et « pour que nos enfants n’aient pas un jour à déclarer rageusement leur amour à une Europe que nous n’aurions pas su protéger » écrit Thierry Sciari, président de « L’Europe des citoyens ».

  

 

Ce « livre conversation » suggère deux chantiers pour sauver l’Europe. Primo, il faut repenser le lien entre l’Union européenne et les citoyens, et secundo, en même temps redéfinir la nature de l’Union, en reposant la question : « Quel rôle voulons nous jouer ? »

Oui, le lien des citoyens avec l’Europe est absolument à revoir… Pour les citoyens, l’Europe est un objet lointain. J’observe l’attitude de mes concitoyens dans mon département [Michèle Rivasi est native de la Drôme, dont elle a été députée de 1997 à 2002 ndlr] où j’ai pourtant initié la création d’une maison de l’Europe afin de montrer aux gens que l’Europe intervient dans leur quotidien, en contribuant au financement d’infrastructures, en soutenant les entreprises innovantes… Les Français ignorent cette réalité la plupart du temps. La faute aux élus, la plupart préfèrent tirer la couverture à eux, plutôt que de mentionner la contribution de l’Europe… L’Europe est loin aussi parce qu’il n’y a plus de projet européen partagé, qu’il est essentiel de refonder. De quoi l’Europe est-elle le moteur aujourd’hui et demain ? Je suis convaincue que la dynamique repartira dès lors que des projets positifs seront définis…

 

La plupart des élus préfèrent tirer la couverture à eux, plutôt que de mentionner la contribution de l’Europe.

 

« Ce qui tue l’Europe, c’est la géopolitique » selon l’eurodéputé Edouard Martin… Est-ce votre analyse également ?

Il a raison. Analysez les résolutions du Parlement européen : elles ont toutes une portée européenne, elles ont toutes pour ambition l’intérêt collectif, même si je souhaiterais parfois que le Parlement aille encore plus loin… Pourtant elles ne sont pas votées : le conseil les bloque ! Quelque chose ne fonctionne plus comme il devrait, il n’est pas normal que les propositions du Parlement passent ainsi sous les fourches caudines des intérêts nationaux. Un exemple : sur les perturbateurs endocriniens, les États votent en fonction de leurs industries. Les Allemands s’abstiennent désormais alors qu’ils auraient voté contre. Les pays, les uns après les autres, se rétractent, en se disant « je ne peux pas voter contre parce que cela va bloquer mes industries qui n’ont pas les moyens de trouver des molécules de substitutions ». Les États jouent la carte du repli nationaliste…

 

Il n’est pas normal que les propositions du Parlement passent ainsi sous les fourches caudines des intérêts nationaux.

 

Peut-on en vouloir aux États, quand l’Europe ne protège pas leurs intérêts comme elle devrait ?

Le problème est bien là. Il faut achever l’harmonisation, établir les mêmes règles du jeu dans tous les pays, les mêmes impôts afin qu’il n’y ait pas de concurrence entre les entreprises. Oui c’est désolant, mais la concurrence est en train de miner l’Europe. Si on fait partie de l’Europe, l’impôt sur les sociétés doit être le même partout. Cela relève du bon sens, on ne peut pas avoir un taux d’imposition à 33% ici, quand ailleurs il est à 12%. De même sur les salaires, il faut plancher sur un revenu minimum identique dans tous les pays, qui soit fonction du PIB. Une mesure qui profiterait à tous, et contrairement aux idées reçues également aux Allemands … L’Allemagne est souvent portée aux nues, pour son développement économique, alors que les Allemands sont payés à coups de lance-pierre ! Donc, oui, il faut redéfinir un projet social européen, qui passe aussi par un travail de mise à plat du fonctionnement des banques. Une simple illustration : lorsque les pays veulent investir sur les énergies renouvelables, le taux d’emprunt varie de 11% au Portugal à 1% en Allemagne. Cet écart est hallucinant. Et pourquoi pas demander à la Banque centrale d’intervenir pour proposer un taux fixe quel que soit le pays ?

 

La concurrence est en train de miner l’Europe : si on fait partie de l’Europe, l’impôt sur les sociétés doit être le même partout.

 

L’échec de l’Europe, c’est aussi la montée de parlementaires europhobes dans ses propres rangs…

C’est la conséquence même de cette concurrence entre les pays que nous ne parvenons pas à surmonter… Au niveau de la gouvernance de l’Europe, on a perdu de vue l’intérêt collectif. Et force est de constater que l’intérêt collectif pour l’Europe n’est plus garanti par les États membres, qui passent leur temps à faire barrage aux directives. Et le schéma funeste se reproduit de plus en plus souvent : la Commission propose une directive, le Parlement y travaille et le Conseil refuse en dernier ressort. Circulez, il n’y a rien à voir.

 

Force est de constater que l’intérêt collectif pour l’Europe n’est plus garanti par les États membres.

 

Le problème vient aussi du fait qu’il n’est franchement pas facile de se mettre d’accord à 27…

Oui. D’où notre proposition de fonctionner en cercles concentriques… Sur la taxe Tobin [taxation des transactions financières, ndrl.], douze pays se sont déclarés prêts à la mettre en place. Alors allons-y ! La taxe Tobin est dans les tuyaux depuis 4 ans ! Et sur tel ou tel autre projet, un autre groupe de pays se lance… Ces coopérations renforcées pourraient inspirer le reste des pays hésitants, en démontrant l’intérêt économique, social, écologique pour les citoyens. Cercles concentriques, ou Europe fédérale, peu importe, mais il faut sortir de l’impasse.

 

Cercles concentriques, ou Europe fédérale, peu importe, mais il faut sortir de l’impasse.

 

Vous ne semblez pas très convaincue par la volonté du président de la Commission de faire avancer l’Europe…

Jean-Claude Junker n’a pas été à la hauteur. En voulant ne froisser personne, il n’a rien fait. Il ne s’est pas appuyé sur le Parlement. Il n’a pas cette culture, c’est un Premier ministre, qui tape sur l’épaule des chefs d’État. Mais ce n’est pas ce qu’on lui demande. Résultat, aujourd’hui les citoyens ont plutôt l’impression que l’Europe n’apporte pas une amélioration de leur qualité de vie, mais la détruit, à cause du libéralisme éhonté qui mène la danse…

Ajoutons à cela, que la personne de Jean-Claude Junker à la présidence de l’Europe est en soi un problème qui engage la crédibilité de l’Europe… Cet ancien ministre des Finances et Premier ministre du Luxembourg refuse d’endosser la moindre responsabilité alors qu’il est de notoriété publique que le Luxembourg, par le biais de rescrits fiscaux particulièrement arrangeants, a aidé de nombreuses multinationales à se soustraire à l’impôt dans d’autres pays de l’Union….

 

Jean-Claude Junker est un Premier ministre qui tape sur l’épaule des chefs d’État. Mais ce n’est pas ce qu’on lui demande.

 

Comment retisser un lien concret avec les citoyens ?

D’un point de vue symbolique, élire un président serait un acte fort… Plus encore, je plaide en faveur de l’élection des commissaires au suffrage universel. Aujourd’hui ces derniers sont désignés par les États membres, ce qui n’empêche pas certains d’entre eux de cumuler les conflits d’intérêts. Il faut exiger une transparence totale. Au conseil des États, il faut aussi exactement que les citoyens sachent ce qu’a voté leur pays ! C’est souvent très confidentiel…

 

Refonder un projet européen, n’est-ce pas ce que semble faire Jean-Claude Junker, en lançant en mars dernier un livre blanc sur l’avenir de l’Europe ?

Dans ce livre blanc, plusieurs scénarii sont proposés : une Europe à plusieurs vitesses, laisser l’Europe telle qu’elle est, une Europe proactive… Mais quelle suite est proposée ? Rien de concret. Le président de la Commission n’a mis en place aucun groupe de parlementaires pour examiner les avantages et inconvénients de chaque scénario, ni même organisé un vote du Parlement… Bref, c’est un peu du vent.

 

Le président de la commission n’a mis en place aucun groupe de parlementaires pour examiner les avantages et inconvénients de chaque scénario.

 

Quelle serait, selon vous, la marche à suivre pour sortir l’Europe de l’impasse actuelle ?

Je pense qu’il est capital de consulter les citoyens, de leur demander d’imaginer l’Europe en 2030, celle où ils aimeraient vivre. Nous pourrions tout à fait organiser des agoras à la fois européennes, au niveau des États membres, à différentes échelles. Il faut redéfinir un projet politique simple, dans lequel les citoyens pourront se projeter…

 

MINI CV 

Michèle Rivasi
Professeur agrégée de biologie, elle s’engage pour la santé environnementale, bien avant d’entrer dans la vie politique. Après la catastrophe nucléaire de Tchernobyl, elle co-fonde la Commission de recherche et d’information indépendantes sur la radioactivité (CRIIRAD) en 1986. Au Parlement, elle mène la vie dure au nucléaire, au gaz de schiste, aux lobbies pharmaceutiques, aux perturbateurs endocriniens, au glyphosate, la substance active du Round Up. En janvier 2015, elle lance, avec Irène Frachon et des élus écologistes, l’appel pour une opération « Mains propres sur la santé ». Par ailleurs, elle se démène pour la cause des énergies renouvelables, l’utilisation des plantes médicinales, etc.

 

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