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PRÉSUMÉS COUPABLES

 

« On n’améliorera pas le service public en stigmatisant les fonctionnaires »

29/01/2018 | par Stéphane Menu | Actualités

C RAMAUX

Membre du collectif des Économistes atterrés, l’économiste Christophe Ramaux défend régulièrement la fonction publique, selon lui génératrice de richesses et indispensable vecteur de cohésion sociale. Un discours tonique dans un contexte propice au déploiement du fonctionnaire bashing.

Économiste français, Christophe Ramaux est maître de conférences à l’Université Paris 1, chercheur au Centre d’économie de la Sorbonne. Ses recherches portent sur l’État social, la protection sociale, la politique économique, l’emploi et la précarité. Il est membre du collectif des « Économistes atterrés ».

 

On a besoin de plus de fonctionnaires, dites-vous. Or, peu de partis dits « de gouvernement » partagent ce point de vue. Pourquoi ?

Il y a cette idée reçue, ancrée dans l’opinion publique, selon laquelle les fonctionnaires sont improductifs. Or, cela est faux, ils sont productifs : en 2016, en effet, sur un produit intérieur brut (PIB) de 2 200 milliards d’euros en France, 360 milliards provenaient des administrations publiques. C’est la part du PIB que l’on nomme « non-marchand » mais qu’il faut pourtant bien prendre en compte. Nous devons expliquer à la population que le fait de marcher sur un trottoir ou d’entrer dans un commissariat ou une bibliothèque municipale n’est pas gratuit. L’accès est gratuit, mais il faut bien payer le service et cela se fait par l’impôt versé par la population. Nous vivons dans une société mixte, où les activités publiques et privées coexistent et s’enrichissent mutuellement. Il faut juste trouver un point d’équilibre, ce qui est l’objet de débats légitimes.

 

Réhabiliter le travail productif des fonctionnaires suppose bien sûr aussi de toujours chercher à améliorer leur motivation, la qualité du service rendu.

 

Je ne suis pas pour un pays qui compterait 90 % de fonctionnaires, comme c’était le cas à Cuba jadis où même les coiffeurs avaient le statut de fonctionnaire. Le plus important est de s’interroger sur les avantages comparés du privé et du public. Qu’est-ce qui est le plus juste et le plus efficace dans tel ou tel domaine ? Il ne faut pas hésiter à se poser la question, à briser le tabou, pour faire avancer le débat. Et l’on se rendra compte que le service public est souvent moins cher : il n’y a pas d’actionnaires à rémunérer et les cadres y sont moins bien payés que dans le privé (moins 1 000 euros par mois en moyenne). Mais réhabiliter le travail productif des fonctionnaires suppose bien sûr aussi de toujours chercher à améliorer leur motivation, la qualité du service rendu.

 

Lire aussi : Halte au fonctionnaire bashing

 

C’est-à-dire ?

Il y a bien toujours lieu d’améliorer les services publics, de mieux mobiliser les agents… Mais cela ne se fera jamais en stigmatisant le sens même de leur travail. Dans le public, comme dans le privé, on ne s’investit bien que si l’on est respecté, reconnu. Il faut aussi rappeler que la dépense publique (qui s’élevait à 1 257 milliards en 2016) ne sert pas d’abord à payer des fonctionnaires. Elle est en effet majoritairement constituée de prestations sociales : retraites (environ 300 milliards), santé, allocations familiales, chômage, RSA, etc.

Ces prestations soutiennent massivement la consommation des ménages et donc, par ricochet, la production du privé. De même, c’est grâce à la Sécurité sociale que les professions libérales médicales peuvent exercer leur métier. La dépense publique n’est donc pas le mal absolu que décrivent certains. Elle est utile y compris pour le privé.

 

Le service public est souvent moins cher : il n’y a pas d’actionnaires à rémunérer et les cadres y sont moins bien payés que dans le privé

 

Selon vous, recruter 100 000 fonctionnaires de plus représenterait 4,5 millions d’euros. Et vous évoquez, en l’occurrence, davantage un investissement humain qu’une dépense…

Pourquoi se réjouir lorsque les dépenses d’automobiles augmentent et se désoler lorsque celles de santé augmentent ? Nous avons besoin de plus en plus de personnels dans les hôpitaux, dans les établissements publics hébergeant des personnes âgées et dépendantes (Ehpad), d’enseignants, en particulier dans le primaire, dans la police, etc. Dans le secteur de l’eau, des entreprises ont construit des rentes avec un service rendu souvent moins bon et plus cher que dans des villes où le service est assuré en régie publique.

Paris a re-municipalisé l’eau et le bilan est très bon tant au niveau des prix, puisque ces derniers ont baissé, que de la qualité. On peut prendre également l’exemple du secteur ferroviaire : à Londres, la délégation au privé a fait flamber les prix pour un service rendu déplorable. Les partenariats public-privé (PPP) s’avèrent souvent des gouffres financiers pour les collectivités publiques à long terme. Leur seule justification est qu’ils permettent aux collectivités de ne pas s’endetter : mais cette justification n’est pas recevable puisque le public peut s’endetter à un taux moindre que le privé.

 

Peut-on s’interroger malgré tout sur les doublons liés aux réformes territoriales mal menées, sur un service public de proximité parfois mal pensé à l’échelle des territoires ?

Il y a sans doute beaucoup de choses à améliorer dans l’organisation de la fonction publique de proximité. Mais je reproche aux gouvernants la stigmatisation permanente des fonctionnaires que les Français finissent par intégrer comme une évidence. Il faudrait au contraire expliquer le rôle incontournable des personnels dans les cantines, des agents du nettoiement, des animateurs sportifs, etc.

On ne parle pas assez de la fonction publique comme d’un vecteur évident de création de cohésion sociale. C’est bien dommage.

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