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PHILOSOPHIE

 

« La transmission de l’idéal de paix se fait par l’éducation »

21/03/2018 | par Stéphane Menu | Toute l'actualité

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Dans une société où la violence s’autoalimente dans un processus permanent de fausses justifications, le philosophe Marc Crépon propose une approche de rupture, à travers une éducation critique visant à démontrer que rien ne justifie ce « consentement meurtrier », pour reprendre le titre d’un de ses ouvrages. Mais pour ce, il faut que les institutions chargées de prononcer la justice soient légitimées avec autorité. Ce qui n’est pas gagné.

Marc Crépon est né à Decize le 30 mars 1962. Il est directeur de recherche au CNRS et, depuis le 1er juillet 2011, directeur du département de philosophie de l’École normale supérieure. Son travail se concentre sur la question de la violence, des langues et des communautés dans les philosophies. Il est notamment l’auteur de L’épreuve de la haine (Odile Jacob, 2016).
À paraître début septembre,« Inhumaines conditions. Combattre l’intolérable », aux éditions Odile Jacob.

 

Comment faire pour éviter que la violence n’engendre une contre-violence ? N’est-il pas légitime de répondre à une agression, injustement subie ?

La violence assure doublement le triomphe de la force. D’une part, elle impose le droit du plus fort. D’autre part, elle réduit celui sur lequel cette force s’exerce à son objet. Celui ou celle qui la subit n’existe plus pour lui-même, avec sa part infinie de mystère et d’imprévisibilité. Il n’est rien de plus et rien de moins que le « matériau », sur lequel la force s’applique. C’est vrai aussi bien des violences domestiques (conjugales ou parentales), de toutes les formes de harcèlement, moral et sexuel, des mauvais traitements, à l’école ou au travail, que des violences sociales ou étatiques. La violence réifie l’autre, quelle que soit la forme que prend cette réification.

 

S’il est une chose certaine, c’est que le règne que la contre-violence entraîne n’est jamais celui de la justice

 

Lorsqu’on choisit, individuellement ou collectivement, de répondre à la violence par une contre-violence, on s’imagine rétablir un équilibre : substituer la « victoire » des uns à celle des autres. C’est le principe de la vengeance et de la vendetta. Or s’il est une chose certaine, c’est que le règne que ce calcul entraîne n’est jamais celui de la justice.

 

Lire aussi : Pourquoi on peut dire que la violence décline dans le monde

 

Il est d’autant plus redoutable qu’il ne concerne pas seulement des individus isolés, mais menace toujours de s’étendre à des « familles » – songeons à Roméo et Juliette – ou à des communautés, culturelles, religieuses, « ethniques » tout entières. C’est alors qu’il se répand dans la société comme une gangrène, la contamine avec ses analyses à l’emporte-pièce, ses jugements réducteurs et outranciers, ses invectives, l’engrenage des torts subis et des coups rendus.

 

D’où la nécessité d’une confiance totale accordée aux institutions chargées du droit…

C’est pourquoi il n’y a pas d’autre alternative à la violence que la confiance accordée au droit et aux institutions chargées de le faire respecter. Cette confiance ne va pas de soi. Elle suppose trois conditions. La première est son incorruptibilité et son impartialité. Toute pratique arbitraire, toute indulgence ou clémence dont bénéficieraient les uns, tandis que les autres seraient exposés à une sévérité inégale ne fait que déplacer la force, avec une égale violence. Elle a pour effet immédiat de ruiner le crédit des institutions (l’armée, la police, la justice), comme c’est le cas dans tant de pays sur tous les continents.

La seconde est la modération des sanctions. S’il importe que l’État conserve le monopole de la violence légitime, celui-ci ne lui donne pas tous les droits.

 

S’il importe que l’État conserve le monopole de la violence légitime, celui-ci ne lui donne pas tous les droits

 

Dès qu’il s’autorise des traitements dégradants, humiliants, quelque atteinte que ce soit au respect de la dignité humaine, il perd cette légitimité. Il est vital, donc, pour une société qui veut se protéger de la violence, que sa réponse (l’arsenal des sanctions) reste mesurée, refusant que l’instinct de vengeance, celui notamment qu’incarne la peine de mort, prenne le pas sur la justice.

Et il est vrai que rien autant que cette mesure ne permet de faire la différence entre les régimes politiques. La troisième enfin est son efficacité. Rien n’impose davantage le règne de la violence que l’impunité du crime. Elle crée dans la société un sentiment d’abandon, d’impuissance des institutions qui profite toujours à la violence des sentiments, des paroles, des jugements et des actions.

 

L’état de mécréance de la société se renforce par la présence des nouveaux médias, utiles à certains égards, destructeurs dans d’autres. Comment imposer une critique audible face à ce flot continu et industriellement organisé de fake news dont on sait intuitivement qu’elles ont, par exemple, joué un rôle dans l’élection de Donald Trump via la Russie ?

Tandis que la question précédente posait le problème du monopole de la violence, celle des nouvelles technologies du savoir et de l’information pose celui du monopole de la vérité. Ce qui est désormais avéré, c’est que non seulement aucune autorité (politique, religieuse, culturelle) ne peut plus prétendre le détenir, mais qu’en outre, la question ne se réduit pas à un conflit entre des « paroles » faisant autorité, à des titres divers, comme celui qui opposait au début du XXe siècle la voix de l’Église et celle de la République. Ce qui se trouve remis en question, c’est donc la verticalité exclusive d’une pluralité de transmissions rivales de la vérité.

 

Lire aussi : Les faits, rien que les faits

 

Celle-ci est fonction de la dissémination de l’information que permettent internet et les réseaux sociaux. Le risque alors est double. Il est d’abord que, toutes les paroles se valant dans une concurrence anarchique, il ne soit plus possible de faire la différence entre la vérité, les mensonges, les rumeurs. Le second est que s’imposent alors de nouveaux rapports de force – et que la prime revienne à celui qui sera le plus mensonger, le plus outrancier, le plus brutal, celui qui saura le mieux exploiter les inquiétudes et les émotions populaires pour assurer son emprise sur les consciences.

 

Le danger est que la prime revienne à celui qui sera le plus mensonger, le plus outrancier, le plus brutal

 

Comment y remédier ? Certainement pas en opposant, de façon autoritaire, de nouvelles formes de verticalité, pas davantage par la répression et la censure, mais en reconnaissant que l’horizontalité n’est pas forcément anomique et en s’appuyant notamment sur l’expérience des réseaux associatifs, sur leur expertise et leur parole. Il faut donner droit à la vérité qui émane de la pratique quotidienne de ces acteurs de terrain. Les associations – à commencer par toutes celles qui se portent au secours des plus fragiles et des plus démunis – ne doivent pas être perçues comme des « empêcheurs de gouverner », mais comme la source d’une vérité qui a le mérite de ne plus être imposée de façon verticale.

 

Transmettre la paix est une nécessité, dites-vous. Comment mettre en place concrètement cette transmission ? Existe-t-il une éthique salvatrice du renoncement ?

La transmission de l’idéal de paix se fait par l’éducation. Elle consiste d’abord à démythifier la guerre et les conflits, en montrant d’une part qu’ils ne sont pas une fatalité, mais qu’ils font toujours l’objet d’une construction, d’une pression qui s’exerce sur les corps et les consciences pour rendre acceptable les destructions qu’ils imposent.

 

Je n’ai jamais compris pourquoi il faudrait renoncer à rendre détestable ce que la guerre fait faire

 

Je n’ai jamais compris pourquoi il faudrait renoncer à rendre détestable ce que la guerre fait faire, ce à quoi elle exige que l’on consente, fut-ce passivement. Pourquoi faudrait-il renoncer à s’indigner des vies détruites et des corps mutilés ? Ce n’est pas la paix qui est synonyme de renoncement, mais le consentement à la guerre, quand on oublie (ou fait semblant de ne pas voir) ce qui est perdu avec elle.

Voilà pourquoi ce n’est pas rien d’apprendre à désirer la paix et à la protéger. Partout. Dans tous les domaines de l’existence. Dans son foyer, avec ses enfants, sur son lieu de travail, dans la cité. Partout.

 

À SAVOIR

Réflexion autour de la mémoire des attentats en France
Un comité chargé de réfléchir aux façons de commémorer les attentats et composé notamment de philosophes et d’historiens a été mis en place début février par la ministre de la Justice, Nicole Belloubet. Il devra « engager une réflexion sur le champ immense de la mémoire des attentats subis par la France, (…) en explorant toutes les expressions que peuvent revêtir le souvenir et les hommages », a précisé la garde des Sceaux. L’objectif est que « le souvenir de ces tragédies puisse être perpétué à travers les âges, enseigné aux générations futures », a-t-elle ajouté.
Les attentats qui ont frappé la France depuis 2015, mais aussi d’autres actes terroristes plus éloignés dans le temps, le point de départ étant l’attaque du Drugstore Saint-Germain de septembre 1974 qui avait fait deux morts, seront pris en compte, a indiqué Elisabeth Pelsez, déléguée interministérielle à l’aide aux victimes. Le comité rendra sa copie fin juin. Il est composé de dix membres dont l’historien Jean-Pierre Azéma, Marc Crépon ou encore Isabelle Chaudieu, chercheuse à l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm) qui travaille sur l’état de stress post-traumatique. Ils iront à la rencontre des associations de victimes et d’aide aux victimes, mais aussi des spécialistes travaillant sur la mémoire, notamment à l’étranger afin de voir comment d’autres pays commémorent leurs victimes.

 

La peur est improductive, elle confine l’être dans l’inaction. Comment en sortir ?

La peur n’est pas nécessairement improductive. Elle peut être au contraire un moteur de l’engagement et de l’action. Il est légitime aujourd’hui d’avoir peur des effets du réchauffement climatique, de la dégradation de l’environnement et des désastres qu’elle annonce – ou de s’alarmer des tensions internationales, de la prolifération programmée des armes nucléaires, comme de la multiplication des régimes autoritaires, de la fragilité des démocraties et de tous les désordres qui en résultent. Dans ce cas, avoir peur contribue au développement de nos facultés : l’imagination (il n’est pas interdit et inutile d’imaginer le pire), la compréhension, l’analyse, l’action concertée. Voilà comment la peur peut être productive.

 

Il est légitime aujourd’hui d’avoir peur des effets du réchauffement climatique, de la dégradation de l’environnement et des désastres qu’elle annonce

 

Là où elle est improductive, c’est quand elle s’articule à des passions négatives comme le ressentiment, la haine, à plus forte raison quand celles-ci font l’objet d’une instrumentalisation et d’une exploitation partisane. Il faut redouter ce que la peur nous fait faire dans la hâte : les jugements précipités, les analyses et interprétations à l’emporte-pièce, les mesures expéditives. Voilà pourquoi, en aucun cas, la peur ne doit conduire à la démission de la vigilance et de la pensée critique.

 

Vous participez à un comité dont l’objet est de réfléchir aux modalités commémoratives mémorielles. En quoi la manière de sauver la mémoire est-elle importante pour l’unité d’une civilisation ?

Il faut d’abord rappeler que la mémoire n’existe pas en dehors de cadres collectifs. Ce dont on se souvient et la façon dont on le fait a une double dimension collective. D’une part, nos souvenirs nous lient à ceux auxquels ils peuvent être associés et qui sont susceptibles de les avoir en commun. Ils nous rattachent ainsi à une communauté donnée, voire à une pluralité de communautés. S’il est vrai que notre mémoire est une partie de ce qui nous constitue – que nous vivons, comme on dit, avec notre passé – ce passé n’est jamais individuel. Il ne nous appartient pas exclusivement. Nous n’en avons pas la maîtrise souveraine.

Ensuite, ces souvenirs ne sont pas indépendants des supports de la mémoire (livres, lettres, journaux, photos – sans compter les monuments et les dates anniversaires ou commémoratives) qui l’entretiennent. Nous dépendons de leur technique, de leur constitution et de leur conservation. Voilà pourquoi les questions de mémoire ne sauraient échapper complètement à l’action gouvernementale.

 

La mémoire n’existe pas en dehors de cadres collectifs. Ce dont on se souvient et la façon dont on le fait a une dimension collective

 

Ensuite, il faut souligner que notre mémoire collective se développe et se modifie de façon continue. Voilà pourquoi nous sommes hantés par la crainte de l’oubli, à plus forte raison quand elle concerne des événements traumatiques. La succession des générations a la force d’un effacement. Commémorer, entretenir la mémoire, rappeler les noms des victimes, les graver et les lire ne répond pas à un besoin de l’histoire, mais d’une façon qui engage une responsabilité collective, à la volonté impérative donc de contrer l’œuvre du temps, de freiner, sinon d’enrayer le continuum des modifications de la mémoire collective.

 

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