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RÉSISTANCE

 

La guerre est déclarée contre Airbnb

02/05/2018 | par Marjolaine Koch | Toute l'actualité

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Désormais, les grandes villes se rebellent face au géant de la location entre particuliers, Airbnb. Les stratégies adoptées par Berlin, Barcelone, Amsterdam, San Francisco ou Paris diffèrent. Mais toutes souhaitent atteindre le même but : contenir l’hémorragie de logements vers la manne touristique.

Le terme est à la mode : nous sommes face à un procédé dit « disruptif ». Depuis moins d’une dizaine d’années, les sites qui proposent de louer son appartement ou une chambre dans son logement à des touristes de passage prennent de l’ampleur. La tête de gondole, c’est bien évidemment Airbnb.

Après des années d’essor et d’enthousiasme général, les Airbnb, Wimdu et consors entrent dans une période de turbulences : les villes touristiques, prises dans le tourbillon d’une arrivée massive de touristes et devant l’amenuisement du nombre de logements disponibles pour les habitants, se rebellent.

 

Les villes résistent

Thomas Aguilera, docteur en science politique et post-doctorant au Centre d’études européennes de Sciences Po Paris, travaille depuis deux ans sur les politiques de tourisme et les résistances au tourisme développées par certaines grandes villes. Il s’est penché, avec plusieurs collègues, sur ces offres de logement qui échappent aux cadres de régulation traditionnels, en se posant la question : comment les auteurs jouent-ils avec les règles de droit, les normes et comment leur arrivée influence-t-elle les politiques publiques ?

 

« La ville devient une marchandise
plutôt qu’un lieu de vie »

 

Dans le cas précis d’Airbnb, il s’est demandé comment les acteurs privés, qualifiés de « disruptifs », viennent se nicher dans des espaces encore non régulés en profitant de leur place dans l’innovation. Barcelone, Berlin, San Francisco ou New York, ainsi que Paris, ont connu des mouvements d’opposition qui ont abouti à des solutions diverses.

 

Lire aussi : Le tourisme en plein croisement des genres

 

« Les grandes villes comme Barcelone ou Berlin ont connu une explosion touristique dans les années 1990, explique Thomas Aguilera. Ce phénomène a contribué à évincer les populations les plus précaires du centre-ville et aussi les commerces du quotidien. La ville devient une marchandise plutôt qu’un lieu de vie, ce qui conduit les municipalités à remettre en question cette activité touristique démesurée. »

 

Un afflux de touristes qui modifie la qualité de vie
des habitants

À Barcelone, les logements touristiques de courte durée ont émergé massivement à partir de 2010. La rentabilité étant supérieure, de très loin, à un loyer mensuel, de nombreux biens immobiliers sont sortis du parc locatif traditionnel pour intégrer des plateformes du type Airbnb. Au-delà de l’enjeu de logement, cet afflux de touristes modifie la qualité de vie des habitants : on ne compte plus les articles qui recensent les nuisances sonores, matérielles, les dégradations provoquées par des groupes de touristes en goguette.

 

Un système de taxe de séjour a été instauré,
s’élevant à près de 3 euros par nuitée à Barcelone
contre 83 centimes à Paris

 

C’est d’ailleurs sur un fait divers de cette nature – un groupe d’Italiens ayant provoqué des bris de vitrine et des nuisances sous l’emprise de l’alcool – qu’Ada Colau, la maire de Barcelone, a appuyé son argumentaire lors des élections municipales. À son arrivée à la tête de la ville, elle a rapidement pris des mesures de limitation des hôtels et des restrictions très fortes contre Airbnb. 16 000 appartements avaient été mis en ligne sur les plateformes, dont 9 000 avec une licence et 7 000 considérés comme illégaux.

 

Lire aussi : Taxe de séjour : un moyen d’autonomisation de l’office de tourisme ?

 

La maire a mis en place une régulation par zonage, où il est quasiment impossible d’obtenir une licence dans les quartiers les plus tendus, comme le centre historique, et où tous les logements sous licence doivent respecter un nombre de jours maximum de location annuel. Un système de taxe de séjour a été instauré, s’élevant à près de 3 euros par nuitée à Barcelone contre 83 centimes à Paris. Enfin, une plateforme a été mise en place par la Ville, sur laquelle les habitants peuvent signaler toute location d’appartement non conforme ou illégale.

Barcelone, comme Amsterdam et Paris, a monté des brigades de contrôleurs chargés de faire du porte-à-porte pour vérifier la légalité des annonces. S’ils sont 110 agents à Barcelone, Paris n’en compte que 25, à l’heure actuelle. Lorsque l’appartement n’est pas enregistré sur le registre municipal, le propriétaire peut se voir infliger une sanction qui va de 3 000 à 600 000 euros, pour les multipropriétaires.

 

Une plateforme de réflexion commune

En 2016, la ville de Barcelone lançait l’idée d’une plateforme commune à toutes les villes en guerre contre le phénomène Airbnb. L’objectif était de partager ses pistes de réflexion, les solutions choisies, leurs données et leurs travaux. Une quinzaine de villes, dont Paris, se sont rapprochées de l’initiative, qui a débouché pour l’heure sur deux rencontres. Paris organisera une troisième rencontre dans la capitale à la fin du mois de juin.

 

Des solutions drastiques

Thomas Aguilera s’est penché sur le processus qui a incité les villes à se doter de systèmes de régulation. « À Berlin, ce sont des militants d’extrême gauche qui ont poussé les acteurs locaux à agir, analyse-t-il, alors qu’à Paris, on a trouvé une opposition d’un autre type, qui est venue des professionnels du tourisme. »

Si Paris a fixé le nombre maximum de jours de location à 120 par an, soit 52 week-ends, Londres a baissé son seuil à 90, lors du boum dû aux Jeux olympiques. Berlin a, pour sa part, opté pour une solution plus drastique : il est interdit de louer un appartement entier sur les plateformes si on n’y réside pas. Amsterdam, de son côté, a limité les locations en fonction de la taille du logement.

Et si les restrictions paraissent fortes à Berlin, il faut savoir qu’elles le sont encore plus à Paris : tout appartement qui sort du circuit traditionnel pour devenir un logement touristique doit faire l’objet d’une compensation, en rachetant des mètres carrés de surface commerciale à transformer en logement.

 

Paris ne s’en laisse plus conter

Le 12 avril dernier, Ian Brossat, adjoint à la mairie de Paris en charge du logement, annonçait la décision de la municipalité d’assigner en justice Airbnb et Wimdu. « Au cours des cinq dernières années, Paris a perdu 20 000 logements qui ont été transformés en meublés touristiques toute l’année sur des plateformes comme Airbnb, détaille-t-il sur Twitter. Ce développement frénétique d’hôtels clandestins met en péril l’identité de certains quartiers. Nous voulons que Paris demeure ce qu’elle est : une ville habitée, une ville vivante, pas une ville vitrine. »
Puis un rappel des règles : « Vous pouvez louer jusqu’à 120 jours par an, pas davantage. Pour que cette régulation fonctionne, nous avons mis en place un numéro d’enregistrement pour tout loueur. Il est très facile de l’obtenir en quelques clics (sur www.paris.fr). La loi prévoit que les plateformes retirent les annonces sans numéro d’enregistrement. Airbnb refuse obstinément d’appliquer la loi. C’est inacceptable. […] À San Francisco, Airbnb a retiré plus de 4 000 annonces. Pourquoi ce qui est possible là-bas est impossible ici ? »
Comme Wimdu, Airbnb devra donc se présenter le 12 juin prochain devant le tribunal de grande instance de Paris. Il sera demandé une astreinte de 1 000 euros par jour de retard et de 5 000 euros par jour pour toute nouvelle publication sans numéro d’enregistrement, en cas de non-respect de retrait des annonces. Paris est le premier marché au monde pour Airbnb.

 

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