Conduire le changement sur le terrain : freins et conditions de réussite

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BIBLIOTHÈQUES

 

Conduire le changement sur le terrain : freins et conditions de réussite

09/05/2018 | par Bertille Détrie | Toute l'actualité

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Le cadre réglementaire obsolète est un frein à la modernisation concrète des politiques de lecture publique. Mais un accompagnement managérial fort est aussi une condition sine qua non de la réussite de ces projets.

Dès l’instant où l’on appréhende les nouvelles missions des bibliothèques, on mesure l’importance du changement dans la conception même de ces équipements. Des moyens financiers, une évolution du cadre réglementaire et un accompagnement concerté au plus près du terrain en sont les conditions de réussite.

 

Au-delà de la conviction, une question de moyens

Si le rapport Orsenna offre des outils pour convaincre les élus de l’utilité du lieu « bibliothèque » sur un territoire, les moyens financiers débloqués ne sont pas à la hauteur de l’ambition annoncée. Huit millions d’euros supplémentaires vont venir alimenter la dotation générale de décentralisation en faveur de la lecture publique pour les cinq années à venir.

 

Sur 1,7 milliard que consacrent les collectivités
à leur politique de lecture publique, près de 70 %
sont des dépenses de fonctionnement

 

Si cette dotation pourrait venir en soutien d’environ 200 projets d’extension d’horaires, cela paraît bien peu face à l’ampleur du chantier, surtout dans le contexte actuel de réduction des moyens financiers des collectivités territoriales. Sachant qu’aujourd’hui, parmi le 1,7 milliard que consacrent les collectivités à leur politique de lecture publique, 1,2 milliard sont des dépenses de fonctionnement (soit près de 70 %), se pose la question de la pérennité de cette aide. Comment continuer à financer des postes qui seraient créés à l’occasion d’un projet d’extension d’horaires ?

 

TÉMOIGNAGE

« Favoriser les synergies et les projets transversaux »

« La nouvelle médiathèque a ouvert en décembre 2015 dans un ensemble immobilier qui comprend aussi une maison de la vie associative et une maison de la vie écocitoyenne. Le choix d’intégrer la médiathèque dans un ensemble plus vaste face à la mairie n’est pas anodin : notre ambition était d’en faire un lieu ouvert, citoyen, vivant. Nous avons des espaces propres à chaque service et des espaces mutualisés. Un hall d’accueil distribue les trois entités, avec un agent d’accueil capable d’offrir des renseignements pour chacune d’entre-elles : il peut procéder à l’inscription d’un nouveau lecteur, donner des informations sur les événements en cours… L’objectif est de favoriser les synergies, et nous avons d’ailleurs des projets transversaux qui rythment l’année. Des cafés linguistiques sont portés par la maison écocitoyenne et nous avons organisé un Noël écoresponsable, par exemple. L’objectif est de rendre le site accessible à tous, et pour y parvenir, le maire a même souhaité la gratuité pour tous, y compris les habitants qui ne sont pas de la commune. »

Aurélia El Harrag, conservatrice de bibliothèque et directrice de la vie culturelle et associative, Le Bouscat

 

Une évolution nécessaire des cadres réglementaires
et statutaires

Lorsqu’il s’agit de mener concrètement cette modernisation des politiques de lecture publique, beaucoup de collectivités se heurtent à l’obsolescence du cadre réglementaire. Une lecture stricte de ces directives supposerait, pour le travail du dimanche, de pratiquer le montant de référence de 0,74 euro par heure travaillée, cela dans la limite des butoirs indemnitaires propres à chaque grade.

 

Lire aussi : L’accueil des usagers du service public : on peut faire mieux

 

Or, à titre d’exemple, le grade de conservateur de bibliothèque (cadres A+ exerçant des fonctions de directeur de bibliothèque ou de directeur des affaires culturelles) pâtit aujourd’hui d’un plafond indemnitaire très faible (inférieur à celui d’un attaché territorial ou d’un attaché de conservation du patrimoine, cadre A) que les décrets d’application du Régime indemnitaire des fonctionnaires de l’État (RIFSEEP) n’ont encore pas traité.

 

Les cadres d’emploi de la filière bibliothèque ne facilitent pas l’accompagnement des nouveaux métiers vers plus de médiation envers les publics et de management

 

À ces contraintes réglementaires s’ajoutent des contraintes statutaires. Pensés essentiellement autour de la gestion des collections, les cadres d’emploi de la filière bibliothèque ne facilitent pas l’accompagnement des nouveaux métiers vers plus de médiation envers les publics, de management, de développement territorial et de médiation numérique.

C’est également une question de formation à laquelle le Centre national de la fonction publique territoriale (CNFPT) a quand même su répondre partiellement en intégrant des modules de management et de gestion à la formation des conservateurs territoriaux dans le cadre de la formation initiale de l’Institut national des études territoriales (INET).

 

TÉMOIGNAGE

« Les conservateurs doivent être capables de manager leur équipe en autonomie »

« Depuis janvier 2015, le CNFPT [Centre national de la fonction publique territoriale] a repris la scolarité des conservateurs de bibliothèque en régie. La formation avait une dimension universitaire très poussée, nous l’avons professionnalisée en développant le nombre de stages en collectivités. Aujourd’hui, la formation comprend 145 jours de stage et 145 jours de formation, dont 45 jours dédiés aux compétences scientifiques et techniques sur le livre et 45 jours sur les politiques publiques dont la lecture publique. Nous profitons de former les conservateurs à l’INET [Institut national des études territoriales] pour travailler l’interfilière, en incluant des formations communes comme les politiques de design de service public. Ainsi, une fois en poste, ils sont en capacité de créer des cohésions de groupe. On attend des conservateurs de bibliothèque qu’ils maîtrisent la politique de lecture publique et ses enjeux, pour s’intégrer rapidement dans les équipes de direction des collectivités et développer la compétence. Ils doivent être capables de manager leur équipe en autonomie, car souvent la bibliothèque est sur un site isolé par rapport au site central. Enfin, on attend que les conservateurs aient des capacités de développement local, car les bibliothèques sont l’un des rares services publics ouverts sur la population de façon indifférenciée. »

Véronique Robitaillie, directrice de l’INET

 

Un accompagnement managérial essentiel

Enfin, l’ensemble de ces évolutions plongent directeurs et responsables de médiathèque au cœur de la conduite du changement, l’accompagnement managérial devenant une condition sine qua non à la réussite de tels projets.

 

Lire aussi : « On n’améliorera pas le service public en stigmatisant les fonctionnaires »

 

D’un point de vue RH, la solution unique n’existe pas et relève de négociations très différentes d’une collectivité à l’autre (nouveaux cycles de travail, compensation des heures supplémentaires, recrutement de titulaires ou de vacataires, appel à bénévoles…), d’autant que ces chantiers, qui peuvent durer de six mois à deux ans, entrent de plus en plus en résonance avec la réforme sur le temps de travail – certaines collectivités profitant parfois des manquements aux 1 607 heures légales pour réorganiser les horaires d’ouverture des services en optimisant le déploiement des effectifs.

 

La communication et la participation des agents
et des cadres restent incontournables pour la réussite
de ces projets

 

D’un point de vue managérial, ensuite, la communication et la participation des agents et des cadres restent incontournables pour la réussite de ces projets. La volonté politique d’ouvrir les médiathèques de l’ensemble du réseau le premier dimanche de chaque mois d’octobre à juin a, par exemple, donné lieu à Nantes à plusieurs groupes de concertation et à un vote de l’ensemble des agents sur les cycles de travail. Bien évidemment, il est toujours positif et vertueux de profiter d’un nouveau projet d’établissement ou de l’ouverture d’une nouvelle médiathèque pour repenser les horaires et ouvrir le dialogue social.

 

À SAVOIR

Quelles conditions pour ouvrir le dimanche ?

La réussite d’un projet d’extension des horaires d’ouverture tient à plusieurs critères :
- Une volonté partagée entre les élus et la direction de l’établissement ;
- Un diagnostic de l’organisation du temps dans la commune ;
- Un diagnostic de l’organisation des cycles de travail dans l’établissement et de la répartition des tâches entre service au public et tâches administratives ;
- Un projet construit avec les usagers et les personnels ;
- Un dialogue social nourri ;
- Des moyens budgétaires correspondant précisément aux besoins ;
- Une évaluation rapide dès la mise en œuvre avant de conduire au plus vite les aménagements nécessaires.
(extrait du rapport Orsenna)

 

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