publicité

FAUT VOIR...

 

Laurent Mucchieli : « Les caméras de vidéosurveillance ne servent pas à grand-chose »

22/06/2018 | par Stéphane Menu | Toute l'actualité

Überwachungskameras

Dans son dernier opus, Laurent Mucchieli propose une évaluation de la vidéosurveillance dans les communes, phénomène en constante évolution. Son diagnostic ? « Elles ne participent qu’à l’élucidation de 1 à 3 % des délits ». Est-ce à croire que les millions d’euros dépensés relèvent du gâchis financier ?

 

Directeur de recherche au CNRS, directeur du programme de recherche « Observatoire régional de la délinquance et des contextes sociaux » à l’université Aix-Marseille, le sociologue Laurent Mucchieli a publié de nombreux ouvrages autour du thème de l’insécurité. Son dernier, « Vous êtes filmés ! Enquête sur le bluff de… la vidéosurveillance », est publié chez Armand Colin.

 

Depuis plusieurs années, de nombreuses communes ont fait de la vidéoprotection un moyen de lutte contre l’insécurité. Or, vous laissez entendre que ces caméras ne servent à rien… ou presque. N’est-ce donc pas avant tout un sacré gâchis financier ?

Face à ce phénomène, on peut identifier deux catégories d’élus. Ceux qui sont très demandeurs et très convaincus et les autres, plus passifs, qui ont cédé sous la pression conjuguée de la préfecture, des policiers, de leur opposition… voire d’une partie de l’électorat et parce que l’État propose un cofinancement exceptionnel de l’équipement (Ndlr, le Fonds interministériel de prévention de la délinquance). Or, aucun d’entre eux n’a mis en place une évaluation indépendante du dispositif. Beaucoup fonctionnent à l’esbroufe, en assurant que ça marche sans le prouver à partir d’un bilan sérieux. De mon côté, j’ai eu accès à l’intérieur de la machine à plusieurs reprises. J’ai vu comment les polices municipales travaillaient. J’ai pu observer ce qui se faisait dans des villes de différentes tailles et sur des dispositifs différents. Sur l’ensemble d’une année, en moyenne, ce sont 1 à 3 % des délits de voie publique qui sont élucidés grâce aux caméras. C’est bien maigre.

 

Aucun élu n’a mis en place une évaluation indépendante du dispositif

 

À Nice, depuis l’attentat du 14 juillet 2016, le maire, Christian Estrosi, est dans la surenchère. La ville compte près de 2 000 caméras. Leur présence mobilise 125 fonctionnaires territoriaux. On s’est aperçu après que le terroriste qui a foncé sur les victimes avait été filmé quinze fois en train de faire des repérages avant l’attentat, avec son camion. Est-ce que cela a permis d’éviter ce drame ? Non. Sur le moment, personne ne l’avait remarqué… Et comment peut-on imaginer que des caméras filmant des délits empêchent qu’ils puissent survenir ? On nous prend pour des enfants… Tout le monde sait que seul un travail de fond de prévention et de renseignement est à même d’anticiper le pire.

Lire aussi : L’insécurité est difficilement objectivable

 

Vous écrivez que, sans surprise, la délinquance s’est adaptée à la présence des vidéos…

Les délinquants sont rarement idiots au point de commettre des délits à visage découvert dans le champ de vision d’une caméra en la regardant de face… Et quand l’un d’eux s’est fait prendre, les autres ont compris le risque. Là où les caméras ont été installées, les policiers ont, logiquement, noté un déplacement de ladite délinquance.

 

Tout le monde sait que seul un travail de fond de prévention et de renseignement est à même d’anticiper le pire

 

Peut-on en revanche considérer que la présence des caméras a un effet positif sur le sentiment d’insécurité, qui est parfois plus élevé que l’insécurité elle-même ?

Bien sûr que la population peut être exaspérée par la multiplication des incivilités et des actes de délinquance. Quand on leur pose la question, de façon sommaire, « êtes-vous pour ou contre la vidéosurveillance ? », les sondés répondent à 85 % par l’affirmative. Mais il faudrait éclairer un peu mieux leur lanterne citoyenne à travers des bilans évaluatifs de cet investissement public et donc de leurs impôts. Leur adhésion serait bien moins spectaculaire. C’est ce qui s’est produit à quelques reprises ces dernières années, quand des élus scrupuleux ont organisé de vrais débats publics avant d’agir. À titre d’exemple, dans le département du Gard, la commune d’Aigues-Vives a organisé des débats publics puis, dimanche 25 mars 2018, un référendum, pour la mise en place de caméras, pour un coût de 350 000 euros. Résultat : les habitants ont voté non.

 

Il faudrait éclairer un peu mieux les lanternes citoyennes à travers des bilans évaluatifs de cet investissement public et donc de leurs impôts

 

Vous allez plus loin encore dans votre critique en établissant un lien entre prolifération des caméras et expansion d’un bon business.

Les élus font de la politique, les industriels du business. Ce n’est pas choquant en soi mais il ne faut jamais l’oublier. Dans les grandes villes, le budget consacré à la vidéosurveillance se compte chaque année en millions d’euros, et dépasse dans certains cas les 10 millions. Ce n’est pas une petite dépense ! Que ne pourrait-on faire avec cet argent au niveau sécuritaire quand c’est un besoin prioritaire, mais aussi au niveau éducatif et social quand les vraies priorités sont là ? Les maires sont d’autant plus enclins à céder à leurs sirènes que les financements d’État sont généreux, que les aides aux communes des conseils départementaux financent le déploiement de la vidéosurveillance et que certaines réserves parlementaires étaient également utilisées pour ça. Par ailleurs, les régions installent de la vidéo à tour de bras dans les lycées, les trains, etc. En tout, ce sont donc des milliards d’euros qui sont consacrés à des dispositifs dont l’efficacité est pourtant très limitée. Ne serait-il pas plus utile d’embaucher des policiers municipaux, des médiateurs et des éducateurs pour assurer des réponses de proximité à ces problèmes qui se traitent naturellement à l’échelle du territoire ?

 

En tout, ce sont donc des milliards d’euros qui sont consacrés à des dispositifs dont l’efficacité est pourtant très limitée

 

Quant aux industriels, ils profitent évidemment de l’aubaine. Ils savent ce qu’ils font et ce qu’ils veulent faire, ils ont un business plan. Quand un industriel propose un produit à la vente, il a déjà en laboratoire un autre produit, plus performant, qu’il vendra plus tard comme le dernier cri de la technologie. Après la vidéo « classique », il y a maintenant la vidéo prétendument « intelligente » et après il y aura les drones. Le but est de vendre en faisant croire au client que ce qu’on lui vend lui est indispensable.

 

Lire aussi : Videosurveillance ou videoprotection : à chacun son opinion

 

Faut-il donc dévisser toutes les caméras et les revendre sur un quelconque « Bon coin » ?

Non, ce serait trop coûteux politiquement. Et puis quelques caméras placées à des endroits stratégiques peuvent être utiles même de façon très limitée. Quand il y a déjà des caméras, ce qu’il faudrait c’est d’abord ne pas gaspiller les effectifs de police en enfermant des agents toute la journée dans les centres de supervision, ensuite se limiter aux endroits policièrement stratégiques (notamment les « axes de fuites ») et non mettre des caméras un peu partout pour faire plaisir à tel ou tel. Enfin, quand il n’y a pas encore de caméras, il faudrait informer réellement la population des limites et du coût, bref faire de la transparence et non de la rétention d’information.

 

Quand il y a déjà des caméras, il faudrait d’abord ne pas gaspiller les effectifs de police en enfermant des agents toute la journée dans les centres de supervision

 

Les élus assurent que les caméras peuvent se substituer aux moyens humains. Qu’en pensez-vous ?

Que c’est une sottise, produite par la crédulité face aux nouvelles technologies, et peut-être aussi par la difficulté qu’il y a parfois à manager les fonctionnaires territoriaux.

 

Lire aussi : Du bloc régalien au bloc communal : la grande transition de la sécurité publique

 

Pourquoi les caméras séduisent-elles encore les élus ?

Il y a de nombreuses raisons. C’est concret. Ça peut faire taire (provisoirement) les récriminations d’une partie des habitants. Ça peut faire taire (provisoirement) l’opposition municipale. Ça fait plaisir à la préfecture. Ça fait plaisir aux policiers ou aux gendarmes… Enfin ça peut parfois rapporter de l’argent car, de plus en plus souvent, les caméras sont détournées de leur utilisation première pour faire de la vidéo-verbalisation des petites infractions routières de la vie quotidienne. Ce sur quoi les élus se gardent évidemment de demander son avis à la population.

 

 

 

 

 

 

Pas de commentaire

Ajouter un commentaire

Laisser un commentaire

Tous les champs sont obligatoires (votre adresse e-mail ne sera pas publiée)

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>

publicité