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CADEAU VERT

 

Tallinn, déjà 5 ans de transports gratuits

21/09/2018 | par Marjolaine Koch | Toute l'actualité

TALLINN ©Heini91 - wikipedia

La capitale estonienne propose des transports en commun gratuits depuis cinq ans. Les résultats ne sont pas tous à la hauteur des espérances du maire, mais le bilan a tout de même convaincu le gouvernement de passer à la vitesse supérieure en proposant la gratuité des bus dans tout le pays.

Géographiquement, c’est une ville peu étendue de 430 000 habitants. Mais elle est la capitale de l’Estonie, ce qui en a fait un symbole fort : depuis le 1er janvier 2013, les transports en commun sont gratuits pour les résidents de Tallinn. Une gratuité qui n’allait pas de soi, dont les résultats escomptés ne sont pas tous au rendez-vous, mais qui a fini par s’installer dans le paysage. Cinq ans après, voici un bilan de la situation.

 

Une décision en forme de dernière chance

Alors que la ville finançait déjà les transports à hauteur de 70 % et que la fréquentation était en perte de vitesse, que la crise venait de frapper durement le pays (le chômage atteignait 14 % de la population active), le maire de Tallinn, Taavi Aas, se trouvait isolé politiquement. Il lui était impossible de décrocher des subventions pour parvenir à améliorer les transports et attirer plus d’usagers. Il prend alors une décision surprenante : celle d’instaurer la gratuité pour ses résidents. Moyennant 2 euros pour l’acquisition d’une carte de transports, les résidents de la ville pourraient se déplacer gratuitement. L’objectif, pour le maire, était d’augmenter la mobilité et stimuler la consommation de produits et de services, d’encourager le report modal de 15 à 20 % sur les transports en commun, de favoriser une meilleure qualité de l’air et réduire le bruit, enfin de récupérer de l’espace urbain au détriment de la ville. Mais surtout, il espérait, grâce à cette décision, augmenter l’attractivité de la ville et voir s’installer de nouveaux habitants.

 

Même si les transports sont gratuits, les usagers doivent « badger » à l’entrée et à la sortie de leur trajet

 

La première étape consista à mettre en place un nouveau système billetique en passant aux cartes sans contact. Car même si les transports sont gratuits, les usagers doivent « badger » à l’entrée et à la sortie de leur trajet. Cette démarche permet à la ville de recueillir des statistiques précises pour affiner son offre. En parallèle, l’opération de gratuité s’est accompagnée d’une série d’opérations de communication auprès des particuliers, des écoles et des entreprises. On estime que pour une famille composée de deux adultes et deux enfants, l’économie représente 600 euros par an, un joli budget dans un pays où le salaire mensuel moyen est de 900 euros.

 

La gratuité des transports dans les villes, un intérêt grandissant
De plus en plus de municipalités, de toutes tailles, se penchent sur la question de la gratuité des transports.
• Les villes de Bucarest en Roumanie, et de Chengdu en Chine, sont entrées en contact avec Tallinn pour expertiser leur programme. Paris annonçait le lancement d’une réflexion sur le sujet au printemps dernier. Mais pour l’instant, aucune ville de plusieurs millions d’habitants ne s’est lancée : la question de la pertinence de la gratuité se pose aussi selon la taille de la collectivité concernée.
• Selon le chercheur en Sciences politiques Maxime Huré, spécialiste des politiques de gratuité dans les transports, il existe 110 réseaux de transports gratuits dans le monde, dont 39 aux USA et 31 en France. Selon lui, plus on pratique les modes de transport dans sa jeunesse, plus on utilise différents transports à l’âge adulte.
• D’autres municipalités ont connu des résultats plus tranchés que Tallinn, comme la ville de Zory en Pologne, qui compte 60 000 habitants. Depuis la mise en place de la gratuité en 2014, la fréquentation des bus a été multipliée par quatre. Aujourd’hui, la ville fait face à un autre problème : cet afflux a provoqué une saturation des bus qui rend l’expérience des déplacements en transports en commun désagréable pour l’usager.
• En Allemagne, cinq villes, parmi les plus polluées du pays, s’apprêtent à tester la gratuité des transports en commun. Leur objectif affiché est de réduire l’usage de la voiture et donc la pollution, pour éviter les fortes amendes de Bruxelles.
• À Barcelone, une autre stratégie a été adoptée : tout habitant qui « abandonne » sa voiture se voit offrir trois ans d’abonnement aux transports en commun.
• Enfin, en Belgique, la ville de Hasselt a proposé des transports en commun gratuits durant seize ans. Mais les difficultés financières rencontrées par la municipalité l’ont obligée à rebrousser chemin, et à réintroduire une tarification.

 

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Plus d’attrait, plus d’habitants

Au lancement de ce programme, l’opposition brandissait le risque de réduction de la qualité du service. Mais dans les faits, c’est le contraire qui a eu lieu… car le plus gros succès de l’opération réside dans l’attractivité effectivement rehaussée de la ville : en trois ans, 25 000 habitants supplémentaires y ont élu domicile, soit une hausse de 6 % de la population. Une véritable manne pour la municipalité, car sur les 25 000 habitants, 22 000 sont imposables. C’est 38 millions d’euros de plus dans les caisses en impôts et taxes locales, estime-t-elle. Cet afflux a largement compensé les 12 millions d’euros nécessaires au financement des transports, qui provenaient jusque-là de la participation des usagers. Grâce à ces recettes supplémentaires, la ville a pu rajeunir le parc de bus et tramways pour qu’il soit moins polluant, et a développé 18 kilomètres de nouvelles lignes de tramway. Elle a aussi choisi d’augmenter le cadencement et d’étendre le service en embauchant 200 chauffeurs supplémentaires, et en augmentant tous les salaires de… 30 %.

 

38 millions d’euros de plus sont tombés dans les caisses en impôts et taxes locales

 

En revanche, le report modal s’est avéré moins important que prévu. Entre 2012 et 2013, la première année de mise en service, le nombre d’habitants utilisant les transports en commun est passé de 53 à 64 %. Selon le chercheur Oded Cats, professeur adjoint de transport et de planification à l’université de technologie de Delft aux Pays-Bas, qui a étudié l’impact du programme de gratuité, cette évolution est due en partie aux usagers qui jusque-là se déplaçaient à pied. Ses chiffres montrent également que le succès n’est pas total concernant l’utilisation de la voiture. Il constate une réduction de 10 % des trajets en voiture, mais une distance moyenne parcourue en hausse. Pourtant, dans le même temps, la municipalité a réduit le nombre de places de stationnement, augmenté les tarifs de stationnement, augmenté le nombre de couloirs de bus et encouragé les déplacements à vélo. En 2017, le bilan faisait état d’une hausse de 8 % de la fréquentation des transports en commun mais une baisse peu significative de l’usage de la voiture, imputée à la mauvaise qualité des transports en dehors de la ville.

 

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La gratuité des bus dans tout le pays

Pour autant, la dynamique instaurée par la gratuité des transports a fait mouche : le gouvernement, désormais une coalition de la même tendance que le maire de Tallinn, vient de mettre en place depuis le mois de juin la gratuité des bus dans tout le pays. En parallèle, les subventions destinées au train ont augmenté pour provoquer une baisse des tarifs. C’est le plus grand programme national de transports publics gratuits au monde. Son objectif : éviter la désertification des zones rurales et limiter la consommation nationale de carburants fossiles. Le Parlement, en 2017, s’est engagé à faire stagner sa consommation de carburants fossiles au même niveau que 2012, et ce jusqu’en 2030. Peut-être ce programme national aura-t-il plus de succès, sur ce plan, que celui de Tallinn.

 

 

 

 

 

 

 

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