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Ville sans emploi : la fin d’un vieux modèle économique

31/10/2018 | par Philippe Nikonoff | Toute l'actualité

522-DOSS_2e_AdobeStock_68987085 ©weerayut - adobestock

Même si les territoires ne sont pas impactés de la même manière, le système de développement économique sur lequel ils se sont construits s’essouffle. C’est en particulier vrai de la priorité aux grands établissements.

La révolution numérique produit déjà des effets sur l’emploi avec l’explosion des « autoproductions » : ventes directes d’appartements, locations de vacances ou Airbnb, sélection de films, séries, musiques, livres sans support matériel, mais aussi développement des signatures cryptées permettant de gérer des contrats de tout type sans se déplacer dans une agence (banque, assurance, mutuelles, etc.), scan direct de ses achats en grande surface, commande en ligne de ses billets, locations, réservations diverses, émergence des monnaies cryptées concurrençant les banques classiques voire les banques centrales, etc.

 

Il n’est pas possible d’affirmer que les créations d’emplois dans les nouveaux métiers compenseront les pertes dans les anciens

 

Cette tendance est favorisée par les entreprises qui y voient un moyen de réduire l’emploi puisque le consommateur réalise directement une part du travail contre une illusoire ou symbolique baisse du prix. Ces effets vont également concerner l’ensemble des services et les mobilités. Dans les deux cas, le nombre d’emplois devrait diminuer massivement. Et il n’est pas possible d’affirmer que les créations dans les nouveaux métiers compenseront les pertes dans les anciens car rien, en dehors de la croyance dans une sorte d’équilibre économique « automatique », ne permet de le savoir. Les quelques points suivants montrent que le rapport entre les territoires et les emplois va profondément changer dans les années qui viennent.

Deux aspects sont en particulier à prendre en compte dans une optique prospective, tant leur impact peut s’avérer potentiellement dévastateur, ou pas.

 

Une baisse d’emploi qui ne concernera pas tout le monde de la même manière

La tendance globale à la baisse de l’emploi va se réaliser de façon différenciée selon les spécialisations sectorielles des territoires mais également selon leur structure sociale. Cette tendance sera sans doute plus marquée dans les territoires tertiaires, de la logistique, de la circulation des marchandises et des actifs et moins marquée dans les territoires moins tertiaires, moins liés à la circulation des marchandises et/ou des hommes, la vente et le négoce.

Une telle évolution serait cohérente avec la logique même d’introduction des technologies nouvelles : ce n’est pas l’attrait ou le goût esthétique pour le « progrès » qui expliquent les ruptures technologiques mais leur impact sur les coûts. Or, qu’il s’agisse des services, du transport ou de la mobilité, des économies gigantesques sont désormais possibles sur les salaires, facteur premier ou facteur déterminant dans les coûts.

 

Or, quels que soient les secteurs, des économies gigantesques sont possibles sur les salaires

 

Les espaces économiques dédiés (activités tertiaires, logistique, automobile) vont se vider de leurs emplois dans de nombreux secteurs du fait des ruptures technologiques : banque, assurance, marketing, études de marché, transport de marchandises, taxis/Uber, commerces de grande surface, etc. Cette déshérence fortement probable sera aggravée par d’autres évolutions sociétales (développement des micro-activités à domicile, ubérisation de bureaux loués à la journée ou à l’heure, impacts du « big data », etc.).

Ces différents aspects confirment que le modèle classique du développement économique territorial basé sur la priorité aux grands établissements, la création d’espaces économiques spécialisés et les logiques de filières est sans doute obsolète. Celui-ci s’est construit progressivement à partir de la dynamique créée par les premières lois de décentralisation (1982/83). L’impulsion initiale semble épuisée, notamment parce qu’une rupture technologique totale est à venir.

 

TÉMOIGNAGE
« Nous manquons d’outils pour anticiper et imaginer des solutions »

La très rapide mutation des activités économiques ces vingt dernières années se ressent d’ores et déjà sur les territoires. Ceux d’entre eux qui se sont spécialisés dans l’accueil d’activités commerciales de grande ampleur en proximité immédiate de grandes métropoles constatent jour après jour combien les formes commerciales d’antan (les hypermarchés de plus de 30 000 m2 de surface et leurs très vastes galeries commerciales) perdent du terrain. La difficulté à présenter des dossiers de centres commerciaux en CNAC en témoigne.
Conçus il y a dix ans, les projets de ce type, qui arrivent aujourd’hui à maturité après de longues procédures d’aménagement et de multiples recours associés, ne sont plus adaptés à l’évolution des pratiques de consommation et s’inscrivent en décalage face au nouveau référentiel de l’aménagement qui plaide pour le réinvestissement urbain (plutôt que pour l’extension) et pour la sobriété foncière. Force est de constater qu’élus comme cadres territoriaux manquent d’outils d’analyse pour appréhender ces mutations, les anticiper et imaginer des solutions de reconversion de leurs tissus économiques.
Deux pistes me semblent toutefois intéressantes à creuser pour prendre la mesure de cette nouvelle donne. En premier lieu, il est urgent de réinscrire l’aménagement économique du territoire dans une vision d’ensemble qui intègre les ZAE comme parties prenantes d’un projet urbain et non comme un sous-produit qui peut fonctionner de manière autonome. Dans le champ de la planification, le déploiement de schémas d’aménagement commerciaux au sein des SCOT et des PLUI peut y contribuer.
De même, des démarches de type « plan-guide » permettent, dans le champ de l’urbanisme de projet, de penser sur le temps long le développement et la reconversion des sites économiques. De façon plus large, une montée en puissance de l’ingénierie territoriale en matière de développement économique et d’aménagement semble indispensable pour que la puissance publique ne soit pas démunie face à ces transformations profondes de notre modèle productif. Une coopération renforcée entre EPCI, territoires de SCOT, agences d’urbanisme et de développement économique sous la double égide des régions (au titre du Sraddet) et du CGET contribuerait utilement à ce changement d’échelle.

Domitien Détrie, directeur général des services – Le Muretain Agglo

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