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STRATÉGIES LOCALES

 

Villes sans emploi : les écarts entre territoires vont se creuser

31/10/2018 | par Philippe Nikonoff | Toute l'actualité

522-DOSS_3e_AdobeStock_173754816 ©fotomek - adobestock

C’en est fini de la mixité sociale dans les entreprises, qui spécialisent désormais leurs salariés par établissement. S’ensuivent d’importantes conséquences sociologiques pour les territoires. Les évolutions technologiques risquent de pénaliser lourdement ces espaces trop spécifiques.

Le rapport entre les territoires, les entreprises et les emplois a changé de nature à partir de la fin des années soixante-dix, mais les conséquences de ce changement ont pris du temps avant d’être sociologiquement visibles.

 

Un choix organisationnel d’entreprise

Les grands établissements d’antan aux nombreuses activités et à forte diversité sociologique (ouvriers, employés, techniciens, agents de maîtrise, cadres de différents niveaux, etc.) ont connu plusieurs ruptures.

Ils sont devenus moins nombreux, comptent moins d’emplois (les premiers employeurs des communes et EPCI sont désormais pratiquement partout publics) et les emplois qui restent sont beaucoup plus homogènes : un établissement est à dominante ouvriers, employés ou cadres, il ne possède plus sa mixité passée.

 

Insidieusement, la spécialisation économique et la spécialisation sociale se sont articulées

 

Il aura beau faire partie des « fonctions métropolitaines stratégiques », il ne sera peut-être plus composé que de fonctions d’exécution et ne comptera pratiquement pas de cadres par exemple. Et cela dépendra s’il se situe dans une métropole dominante (au foncier très cher) ou dominée (foncier peu cher). C’est un choix organisationnel de l’entreprise, elle localise ses cadres dans les principales métropoles et les autres CSP dans des territoires secondaires ou « dominés ». Cette coupure fonctionne quel que soit le lieu de travail des résidents.

 

Un changement sociologique des territoires

Les cadres ne sont pas dans le même « espace » que les employés et ouvriers parce que les réseaux permettant de faire circuler l’information n’ont plus besoin d’être sur place. Insidieusement, la spécialisation économique et la spécialisation sociale se sont articulées. L’espace d’action de l’entreprise s’est mondialisé mais chaque site s’est spécialisé sur quelques produits ou fonctions, il s’est sociologiquement refermé. Chaque site possède donc une structure sociale moins diverse, ce qui impacte progressivement la sociologie des quartiers et villes. Dans presque tous les territoires où les emplois sont majoritairement d’exécution, les habitants actifs exercent majoritairement dans des fonctions d’exécution.

 

De façon non visible à l’œil nu (le nombre de mètres carrés de locaux économiques a progressé en quarante ans), l’espace de la ville a changé

 

Et réciproquement pour les fonctions décisionnaires : ceux qui décident au travail vivent plutôt dans les mêmes quartiers, leurs enfants fréquentent les mêmes écoles, ont les mêmes loisirs. Dans leur ville ou quartier, le taux de chômage est faible, le niveau d’éducation et de revenu élevé. Les « exécutants » vivent aussi entre eux, contraints et forcés…

De façon non visible à l’œil nu (le nombre de mètres carrés de locaux économiques a progressé en quarante ans), l’espace de la ville a changé. Il a changé qualitativement, il est moins divers sur le plan économique et social et cela se voit notamment au travers du prix moyen du mètre carré d’habitation ou d’activité, les deux étant solidairement plus élevés ici et solidairement bien plus faibles ailleurs.

Ces ruptures technologiques vont impacter lourdement ces espaces trop spécialisés. D’abord parce qu’elles se combinent : l’automobile et le camion sans chauffeur, la numérisation massive du tertiaire vont rebattre les cartes.

Ensuite parce que des friches urbaines flambant neuves ne sont pas à exclure dans les dix ans.

 

Des scénarios pas tous roses

Voilà quelques hypothèses, ou quelques scénarios de l’inacceptable, selon le choix du lecteur. Le camion à délégation de conduite va déboucher sur moins de plateformes logistiques mais des plates-formes XXL.

La voiture à délégation de conduite va bouleverser toute la filière avec un recul de l’emploi dans les parties traditionnelles (construction automobile, entretien/contrôle technique/réparation, assurance, location). Elle peut également déboucher sur un remodelage de l’espace public, le besoin de voirie et de stationnement se réduisant probablement.

 

La numérisation du tertiaire marchand peut continuer à tayloriser le travail, donc réduire et déqualifier l’emploi

 

La numérisation du tertiaire marchand peut continuer à tayloriser le travail, donc réduire et déqualifier l’emploi, mais aussi supprimer des pans entiers du tertiaire bancaire, d’assurance, y compris pour de nombreux postes très qualifiés, désormais délocalisables. Les futures friches urbaines sont peut-être là, en lien avec d’autres phénomènes : développement de la micro-entreprise, du travail à domicile, de l’autoproduction administrative, du recul planifié de l’emploi public, etc.

Enfin, le « big data » va se greffer sur tout cela et s’y articuler intimement. D’une part, certains métiers très qualifiés sont menacés (études de marché et organismes de sondage, agences de communication et plus généralement les activités passant par une étape préalable de collecte de données. Celles-ci seront remplacées par l’achat/vente des données provenant de la téléphonie et leur exploitation algorithmique).

D’autre part, ce big data peut générer des effets positifs, par exemple en termes de transports. Ainsi, l’analyse des circuits de déplacement a déjà été réalisée en suivant les antennes relais successives auprès desquelles des milliers de portables se sont trouvés à telle heure et tel jour… Il peut donc aider à optimiser les transports.

 

Un remodelage en profondeur des territoires

Ces exemples sont loin d’être exhaustifs, d’autant qu’il est difficile de préjuger des effets positifs et négatifs dans chacun des champs concernés. Ils montrent toutefois qu’un remodelage en profondeur des territoires va se produire et qu’il sera lié aux spécialisations sectorielles et sociales existantes. Ce remodelage sera certainement plus marqué en milieu urbain, essentiellement parce que ceux-ci concentrent les fonctions tertiaires, contrairement à leurs périphéries. Pour autant et alors que les enjeux semblent gigantesques, les prospectives semblent peu nombreuses. Pourtant, on apprend toujours davantage du scénario de l’inacceptable que du scénario au fil de l’eau…

 

TÉMOIGNAGE
Mon territoire n’est pas (qu’)un algorithme

S’il est indéniable que la société du numérique apporte de nombreux services aux territoires, cette numérisation emporte aussi des conséquences négatives qu’il est urgent de ne plus éluder. Le développement d’une économie du numérique vient percuter la question territoriale de plein fouet, en rebattant les cartes de la localisation de la création de richesse et donc de la viabilité d’un territoire. La destruction d’emplois est réelle, sans que la création de nouveaux emplois dans ces nouveaux secteurs compense les pertes : en nombre, en qualité et en localisation.
Une partie de la révolution numérique repose sur le consommateur (ou l’usager) qui réalise une partie de l’activité ou donne volontairement ses données : nous devenons nos propres fossoyeurs d’activités salariés.
La question de la solidarité territoriale se pose plus fortement que jamais : la théorie du ruissellement a du plomb dans l’aile et la métropolisation en marche n’a pas l’effet escompté sur le développement des territoires secondaires. Reste donc la question du partage du gâteau numérique : quel contrat social (et fiscal) dans une économie fondée sur le numérique et la concentration de l’emploi et des revenus sur quelques-uns, dans quelques territoires, aux gains de productivité infinis dans un monde que nous apprenons fini ? Le politique, à l’échelle globale, nationale et locale découvre un nouveau terrain de jeu et aura besoin d’une pensée et d’une ingénierie qu’il ne trouvera pas dans un algorithme.
Stéphane Lenoël, directeur des affaires financières et juridiques, communauté d’agglomération Quimper Bretagne occidentale

 

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