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VALEURS UNIVERSELLES... ET INVERSEMENT

 

Jean-Louis Sanchez : « La fraternité, le véritable point d’aboutissement des efforts d’une société »

05/12/2018 | par Bruno Cohen-Bacrie | Toute l'actualité

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En s’appuyant sur une expérience de trente ans d’observateur reconnu et de militant actif d’un nouveau projet de société, Jean-Louis Sanchez nous propose de restaurer le vivre-ensemble en redéfinissant les contours de la citoyenneté, de la solidarité et de la gouvernance. Et comme le changement ne se décrète pas, il invite tous les acteurs de la société à agir autrement : habitants, fonctionnaires, acteurs associatifs, décideurs publics…

Votre ouvrage est intitulé « La fraternité n’est pas une chimère ». Quel est le « sens » de cette accroche ?

Le titre retenu pour cet ouvrage est tout sauf racoleur. Il s’agit d’éviter que le mot « fraternité », qui réapparaît ces derniers temps dans le débat public, soit utilisé à des fins de marketing et dévoyé de son vrai sens. Il faut revenir à l’essentiel : rétablir la devise républicaine dans ses trois dimensions. Car si la liberté et l’égalité sont souvent mises en avant, la fraternité a été longtemps délaissée. Or elle est le véritable point d’aboutissement des efforts d’une société. D’ailleurs les inspirateurs de cette devise en 1848 en étaient convaincus, en craignant que la liberté et l’égalité puissent enraciner l’individualisme sans une projection vers une ambition collective. Et aujourd’hui cette exigence est encore plus fondamentale, car on voit partout se dessiner des dynamiques axées sur le repli sur soi, sur la construction de frontières entre les individus et les peuples. Donc dorénavant il ne s’agit plus seulement d’une quête d’excellence mais bien d’une quête de survie.

 

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Vous proposez 35 réformes indispensables pour rétablir le vivre-ensemble. Y en a-t-il deux ou trois sur lesquelles vous insistez plus particulièrement ?

Issues de 28 ans d’observation de la société française à travers les travaux de l’Odas, nos 35 propositions revisitent toutes les politiques publiques (éducation, intégration, emploi, protection sociale, politique de la ville, insertion etc.) ayant trait au vivre-ensemble. Nous souhaitons que soit mieux intégrée dans l’espace juridique et institutionnel la nécessité de mobiliser toutes les énergies disponibles dans la société pour renforcer l’impact des politiques de solidarité et bâtir des projets fédérateurs. Sur le terrain de la solidarité, je voudrais insister sur le fait que la solidarité ne doit pas être qu’un projet porté par le souci de protection, mais qu’il doit être aussi fondé sur la valorisation des relations d’écoute, d’entraide et de respect.

 

Nous avons aujourd’hui indiscutablement une solidarité de droit exemplaire, mais notre solidarité humaine est pauvre

 

Nous avons aujourd’hui indiscutablement une solidarité de droit exemplaire, mais notre solidarité humaine est pauvre. Nous proposons donc d’enrichir toutes nos réponses publiques et associatives d’une dimension de lien social, avec la revalorisation de la notion de mission dans la fonction publique, avec l’ouverture des services publics au bénévolat, avec la limitation du principe de précaution, pour cesser d’enfermer au lieu de protéger. Parmi les réformes indispensables sur l’engagement citoyen, on peut citer par exemple l’essaimage des « journées citoyennes » dans une majorité de communes, mais aussi l’évolution de l’école pour en faire, aux côtés de sa mission principale, un lieu de transmission de valeurs collectives. D’ailleurs, à ce propos, l’Odas vient de lancer, avec dix départements, vingt communes et le soutien de l’Éducation nationale, une recherche-action pour définir les conditions qui permettraient de développer au sein de l’école des permanences d’animation locale et des actions intergénérationnelles.

Sur ce point j’insisterais sur le fait que la France fait fausse route en considérant que les personnes âgées ont seulement besoin d’être aidées. C’est plutôt l’inverse qu’il faudrait partout promouvoir, car les personnes âgées ont d’abord besoin d’aider. Sur ce point aussi, l’Odas lance actuellement une recherche-action avec dix communes.

 

Lire aussi : Le lien social décortiqué

 

Le projet de société que vous appelez de vos vœux vise à reconstruire citoyenneté, solidarité et gouvernance. Quels sont les ingrédients du succès pour aller vers cette société ?

La première des conditions est bien évidemment la reconnaissance du rôle des maires dans l’entretien du pacte républicain. Nous sommes très attachés à faire savoir à quel point les maires jouent un rôle décisif dans sa préservation. Nous avons même une formule qui, loin d’être simplificatrice, est particulièrement significative : si la liberté et l’égalité sont principalement l’affaire de l’État, la fraternité est d’abord l’affaire des maires. Or tout est fait aujourd’hui pour les empêcher de se déployer dans cette direction, avec les effets pervers de la loi Notre, de la suppression de la taxe d’habitation, de l’encadrement excessif de leur pouvoir de décision.

 

Nous sommes très attachés à faire savoir à quel point les maires jouent un rôle décisif dans la préservation du pacte républicain

 

Il est donc indispensable de remettre la décentralisation en mouvement, en montrant l’impact bénéfique de la proximité sur la restauration de la confiance entre les habitants, et entre les habitants et les dirigeants. L’autre condition porte sur la nécessité de redonner un cap à nos politiques publiques, car faute de sens, on produit de la norme qui paralyse les initiatives des habitants comme des élus locaux. Enfin, j’insisterai sur la nécessité de revitaliser le débat sur l’éthique, car la culture dominante tend à sublimer l’individu comme une fin en soi au détriment du développement collectif.

 

Vous insistez sur la construction des programmes des élections européennes et municipales. Attendez-vous beaucoup de ces échéances ?

Il est peu probable, compte tenu de la proximité de ces échéances, que cette question de la fraternité et du vivre-ensemble soit vraiment prise en considération. Car je pense que les thèmes dominants seront plutôt ceux de la dérégulation climatique et de l’immigration.

 

Sur le terrain sécuritaire, la diversité devrait être bien davantage valorisée pour neutraliser l’extension des peurs et des haines

 

Et pourtant l’une et l’autre de ces questions ne trouveront leur résolution que si l’on redécouvre l’importance du vivre-ensemble et donc des constructions collectives. Un des intérêts de mon livre est de montrer que, sur le terrain sécuritaire, la diversité devrait être bien davantage valorisée pour neutraliser l’extension des peurs et des haines. Et que, sur le terrain écologique, il faut rappeler l’importance d’une vision commune de l’avenir entre générations et entre nations. C’est pourquoi je souhaite vivement qu’il puisse être largement diffusé dans les milieux politiques, avec l’espoir que la fraternité soit enfin perçue comme le grand défi du 21e siècle.

 

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Attendez-vous beaucoup de l’expérience citoyenne que vous connaissez bien comme fondateur de l’Odas ?

Vous parlez certainement des « journées citoyennes », que nous n’avons cessé de promouvoir depuis leur invention par le maire de Berrwiller, Fabian Jordan. Je vous rappelle qu’il s’agit d’une démarche qui permet de mobiliser, une fois par an, la population d’une commune autour de chantiers collectifs d’amélioration du cadre de vie, décidés et réalisés par les habitants eux-mêmes.

 

Il ne s’agit pas simplement d’actions collectives et catégorielles, mais bien d’un mouvement de toute une société locale

 

Or on a pu remarquer que, bien au-delà des prévisions initiales, la participation bénévole des habitants ne cesse de s’accroître, ainsi que le nombre des communes (plus de 2 000 aujourd’hui), et ce, quelle que soit leur taille. Ce succès a donc l’immense mérite de montrer la capacité de résilience collective de nos concitoyens, contrairement aux idées toutes faites.

Car il ne s’agit pas simplement d’actions collectives et catégorielles, mais bien d’un mouvement de toute une société locale, dont les effets sont par ailleurs durables avec la création de réseaux de coparentalité, de covoiturage, d’échanges de savoirs etc.

Forts de ces constats encourageants, nous sommes donc dorénavant convaincus qu’en s’appuyant sur la perception croissante de la vulnérabilité de notre société sur le plan économique et social, mais aussi sécuritaire et écologique, on devrait plus aisément mobiliser plus d’habitants et plus de communes, pour redonner toute sa lumière à notre grand pays.

 

Jean-Louis Sanchez est fondateur et délégué général de l’Observatoire national de l’action sociale décentralisée, politologue, auteur de nombreux ouvrages sur le développement économique et social, la décentralisation et la crise. Il s’est engagé depuis de nombreuses années dans la défense du lien social et du vivre-ensemble. Ce souci de contribuer à la consolidation du vivre-ensemble par la pédagogie et la démonstration des faits, tout particulièrement en période de crise, l’a notamment conduit à créer le Journal de l’Action sociale et du développement social ainsi que l’Institut national du développement social.

À lire : La fraternité n’est pas une chimère, 2018 Jean-Louis Sanchez, L’Harmattan. Préface de Jean-Paul Delevoye, Haut-Commissaire aux retraites, ancien président de l’Association des maires de France.

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