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IL FAUT TENDRE L'OREILLE

 

Luc Rouban : « Les petits maires ont le sentiment d’être des agents de l’État »

24/12/2018 | par Stéphane Menu | Actualités

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À l’heure où notre pays traverse une crise de représentativité démocratique, entre un désir de démocratie directe, portée par les Gilets jaunes, et le renouvellement du logiciel de l’État dans sa gestion de la diversité territoriale du pays, les petits maires expriment cette « fatigue démocratique ». Dans sa dernière note, Luc Rouban dissèque cette crise d’une décentralisation qui devait libérer « l’énergie locale » et qui traverse aujourd’hui une crise d’identité.

Quels sont les principaux enseignements de votre étude ?

Ce qui frappe tout de suite, c’est le différentiel de ressenti entre les maires des communes de moins de 500 habitants et de celles de 3 500 habitants. Pour les premiers, ils sont 52 % à vouloir raccrocher lors du prochain renouvellement. Les seconds ne sont que 23 % à envisager une telle hypothèse. La sociologie des maires des communes de 500 habitants croise plus des profils d’agriculteurs, de classes moyennes, d’anciens employés.

Au fur et à mesure que le nombre d’habitants augmente, on trouve plus de chefs d’entreprise, de cadres supérieurs ou de fonctionnaires à des postes de maire plus politisés alors que ceux des communes de 500 habitants ne le sont qu’à hauteur de 1,4 % !

 

Ces maires sont les premiers déçus de la décentralisation, conçue pour libérer les énergies locales

 

L’autre point de crispation concerne les indemnités, il est vrai très symboliques, pour les « petits » maires alors que ceux d’au-dessus peuvent se constituer une petite rente avec des postes de vice-président dans les intercommunalités. En fait, ces maires sont les premiers déçus de la décentralisation, conçue pour libérer les énergies locales.

Ils lui reprochent de s’être transformée en une déconcentration des services de l’État dont ils seraient des agents à peu de frais, à travers les dernières responsabilités qu’ils leur restent…

 

Lire aussi : Décentralisation acte V : le grand chantier de l’égalité

 

Aux yeux des « petits » maires, la décentralisation n’est clairement plus vertueuse…

Elle devient plus fonctionnelle. Baisse des dotations, création de communes nouvelles, simplification intercommunale…

Les maires des petites communes ne s’y retrouvent pas, ils ont le sentiment que les intercommunalités ont achevé de les déposséder de leurs prérogatives, qu’ils sont devenus des agents de l’État à peu de frais pour ce dernier. Certes, les intercommunalités ont permis de réaliser des investissements importants, mais ils n’ont plus la main, ils se sentent vassalisés.

 

Les maires parlent d’un glissement progressif vers une citoyenneté immédiate, liée au fait que les élus se doivent d’être redevables des impôts payés

 

Vous insistez par ailleurs sur un certain durcissement dans les rapports avec les administrés…

Les maires soulignent l’émergence de plus en plus affirmée d’un consumérisme citoyen. Les citoyens ne s’impliquent plus dans la vie de la communauté, ou le font mais de manière différente, par des canaux jusqu’ici peu empruntés. Les maires ressentent une forme d’ingratitude, voire d’incivisme, parlent d’un glissement progressif vers une citoyenneté immédiate, liée au fait que les élus se doivent d’être redevables des impôts payés.

Les ronds-points des Gilets jaunes sont certes, à leur manière, des lieux de sociabilité mais les élus se sentent court-circuités. Nous sommes donc dans un déni de démocratie très clairement affiché qui risque fort de ne pas améliorer le rapport que les maires entretiennent avec la fonction.

 

Lire aussi : Parlons de fiscalité écologique

 

Doit-on s’inquiéter de l’affirmation de plus en plus forte de cette démocratie directe, à la représentativité flottante, face à la démocratie représentative, sortie des urnes ?

La question que l’on peut se poser est la suivante : la démocratie du rapport de forces, est-ce encore de la démocratie ? Dans sa représentation classique, la démocratie est faite de débats et se justifie dans le vote. Or, face à la raréfaction des corps intermédiaires, face à la stratégie communicationnelle isolante d’Emmanuel Macron, stigmatisant les « fainéants », invitant les personnes sans emploi à travers la rue pour en trouver, le ferment populiste se muscle. Il y a désormais une demande d’horizontalité dans la démocratie, à l’instar du mouvement italien des 5 étoiles, où le seul à devoir rendre des comptes, c’est le président, identifié comme le leader maximo. Nous basculons dans un autoritarisme unilatéral, avec pour seuls intermédiaires, la police et l’armée, pour maintenir l’ordre institutionnel.

 

Les Gilets jaunes portent une parole jusqu’ici restée inaudible. Le défi politique est d’y répondre dans un cadre démocratique pour éviter la bascule populiste

 

Dans le même temps, ce que dit cette crise sociale unique, c’est ce que nous pressentions depuis longtemps sans y avoir apporté des réponses claires : le Smic à Paris ou en Corrèze, ce n’est pas la même chose ; les mobilités dans les territoires ruraux ne peuvent à l’évidence être pensées par une technocratie qui plaque des dispositifs verticaux sans prendre en compte les spécificités locales, très structurantes en France. L’État ne peut plus répondre à cette diversité de ressenti social du pays. Il doit rester sur ses fonctions régaliennes : la sécurité, la question des migrants, etc. Pour le reste, il n’a plus le choix, il doit renouer avec la réalité protéiforme territoriale du pays. L’ennui, c’est que le président de la République a redonné ses lettres de noblesse à la centralisation alors que le malaise se situe entre les lignes des nombreuses fractures sociales et territoriales auxquelles les maires sont confrontées et auxquelles ils ne peuvent apporter de réponses adaptées. Mais l’expression de revendications de plus en plus ciblées pose aussi une limite : on ne peut faire du cas par cas en démocratie. On peut voir aussi le verre à moitié plein : les Gilets jaunes portent une parole jusqu’ici restée inaudible. Le défi politique est d’y répondre dans un cadre démocratique pour éviter la bascule populiste.

 

Lire aussi : Yves Roquelet : « La réorganisation territoriale impose de nouveaux modes de contrôle »

 

Emmanuel Macron tend la main aux maires, qui incarnent ce relais indispensable avec les territoires qui se sentent délaissés. Est-ce une bonne stratégie et une évolution dans sa volonté de « retisser l’unité républicaine », pour reprendre une de ses expressions ?

Je ne peux m’empêcher d’être sceptique. Il a coupé les liens avec les élus locaux. Gérard Larcher, président du Sénat, a récemment prononcé un discours assez virulent sur cette absence de dialogue, notamment en fustigeant le lancement d’une révision constitutionnelle pour limiter nombre de circonscriptions et d’élus. Le vrai terreau républicain, ce sont les petites communes rurales, qui ont vécu la désertification. Les Gilets jaunes dépensent des fortunes en essence parce que le médecin, l’école, la Poste se sont de plus en plus éloignés. Il faut reprendre le chantier de la décentralisation à partir de ces éléments-là pour mettre un terme à la « fatigue démocratique » des maires des petites communes.

 

Le vrai terreau républicain, ce sont les petites communes rurales, qui ont vécu la désertification

 

La rationalisation des dépenses publiques ne peut expliquer à elle seule certaines aberrations, comme la fusion de certaines régions. Réunir la Champagne et l’Alsace ne reposait sur aucune base identitaire. Ça a créé des mastodontes technocratiques sans réduire les coûts pour leur mise en place. Les citoyens veulent une organisation institutionnelle plus lisible, qu’ils peuvent appréhender. Qui connaît son conseiller régional, son conseiller départemental ? Qu’est-ce donc qu’une démocratie où le bilan d’un élu n’est finalement pas quantifiable ? Nous vivons aujourd’hui le pouvoir anonyme, un des titres de mes bouquins.

Nous devons décentrer le regard parisien, nous détourner de certains a priori. Peut-on reprocher aux Corses de vouloir protéger leur littoral ? N’a-t-on pas intérêt à réécouter les maires, les seuls élus reconnus par les Français !

 

Luc Rouban est directeur de recherches au CNRS et travaille au Cevipof depuis 1996 et à Sciences Po depuis 1987. Ses recherches portent principalement sur les transformations du secteur public en Europe et plus particulièrement sur les mutations de la fonction publique et la réforme de l’État. Sa dernière note, sur les maires ruraux, est à consulter sur le site du Cevipof : www.sciencespo.fr/cevipof/fr. Elle a été réalisée en partenariat avec l’AMF.

 

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