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L'OEIL DE L'EXPERT

 

Thierry Paquot : « Revivifier les petites villes éviterait la farandole pavillonnaire »

29/01/2019 | par Stéphane Menu | Toute l'actualité

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L’étalement urbain n’est pas un phénomène magique. Thierry Paquot, philosophe et urbaniste, retrace l’histoire de ce phénomène et propose des pistes pour en sortir.

Vous parlez de non-notion concernant le périurbain. Est-ce à croire qu’il s’agit d’une zone qui s’est construite en dehors des radars classiques des politiques d’aménagement ?

Pour une grande part, oui. Historiquement, cette notion vient de la géographie, avec la publication en 1991 de « La périurbanisation en France » par B. Dezert, A. Metton et J. Steinberg. Elle est immédiatement brocardée, en 1992, par Roger Brunet dans « Les Mots de la géographie », où il écrit qu’il s’agit de « tout ce qui est autour de la ville, et en réalité fait partie de la ville par les activités et les modes de vies des habitants. Le trait d’union n’est pas utile ».

Plus loin, le périurbain devient synonyme de « banlieue », ce territoire où résident les navetteurs. Pour le dire autrement, la ville sort de ses limites administratives, parasitée par des pavillons édifiés sans plan d’urbanisme. Cet essaimage de la ville en est une extension « lâche », sans cohérence territoriale, qui résulte de l’extension du domaine dédié à l’automobile, mitant le paysage. Comment nommer cette réalité urbaine ? Banalement, en disant qu’elle est à la périphérie. Mais est-ce bien cela ? Non, puisqu’en même temps et aussi grâce à l’automobile, le centre commercial s’y installe et décentre la ville qui perd son centre et se périphérise !

 

Revivifier des bourgs et petites villes sinistrés par le capitalisme globalisé maintiendrait sur place des écoles et des commerces

 

L’architecte américain Frank Lloyd Wright imaginait dans les années trente une « ville évanescente », l’urbaniste américain Melvin Webber prédisait la généralisation d’une ville « sans lieu ni bornes » au tournant des années cinquante et soixante avec le téléphone et l’automobile. L’on commençait à parler de « rurbanisation » et d’urban sprawl… Tout ceci arrive en Europe qui prend ces non-villes et ces non-campagnes pour preuve de sa modernisation et américanisation ! Bernard Charbonneau dénonce en 1972 la « banlieue totale ». On doit reconnaître, à présent, son diagnostic implacable et mesurer l’ampleur du désastre.

 

N’est-il pas utopique de laisser croire que l’on peut vivre dans un village de deux cents âmes en espérant disposer des mêmes services publics qu’à Paris ? N’est-ce pas avoir mal calculé son coup ?

Ce n’est pas ce qui est revendiqué par les gilets jaunes, ils souhaitent simplement accéder à l’éventail des services publics sans trop se déplacer. Pourquoi certains services publics ne seraient-ils pas itinérants ? Il y a de nombreux bourgs et petites villes sinistrés par le capitalisme globalisé alors que les revivifier éviterait la farandole pavillonnaire et maintiendrait sur place des écoles et des commerces. Sans oublier que de belles maisons de ville n’attendent qu’à être habitées et à résonner du commérage enfantin…

 

En 2010, Télérama parlait de « La France moche ». Comment concilier désir de bien-être légitime des habitants et efficacité des services publics, quand l’étalement urbain est accusé de tous les maux ?

Les élu(e)s, les architectes, les artisans du BTP, portent une large responsabilité dans cette homogénéisation des maisons et la banalisation des paysages. Ils n’ont pas vraiment pensé l’écologie des territoires et privilégié la beauté, la solidité, l’habitabilité, croyant que « pas cher » voulait dire « confortable ». Non, il y a une culture architecturale à diffuser auprès des habitants et un savoir-faire écologique à promouvoir aussi bien auprès des praticiens que des vendeurs de matériaux ! Il faut aussi revoir le système de crédit et inciter à l’achat de maisons existantes dans les bourgs, en les retapant plutôt que de faire du neuf, sans âme…

 

Thierry Paquot, philosophe, professeur émérite à l’Institut d’urbanisme de Paris a publié Désastres urbains. Les villes meurent aussi, La Découverte, 2015, nouvelle édition, 2019 et préfacé Vers la banlieue totale de Bernard Charbonneau (Eterotopia France, 2018).

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