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Le travail social en quête de sens

02/08/2019 | par Luc Chaperon | Actualités

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Entre dispositifs rigides qui n’atteignent pas leurs buts et personnels en souffrance, l’action sociale en France mérite d’être refondée. Cela suppose une nouvelle vision de la fraternité, un engagement fort du politique et une réflexion approfondie des acteurs de terrain. Un bel enjeu.

Article publié le 27 juin 2019

 

Souligner les tourments des agents territoriaux de l’action sociale relève de la litote. Entre des dispositifs fragmentés et de moins en moins opérants, un « pognon de dingue » sans culture du résultat, des difficultés de recrutement et un accroissement de la demande d’assistance, une clarification des buts profonds de la solidarité nationale semble un préalable nécessaire avant tout effet d’annonces.

Côtoyant au quotidien ces collègues qui s’engagent avec convictions dans l’écoute, l’accompagnement, le soin (ce n’est pas que du médical) et l’insertion des publics fragilisés, il me semble que nous avons une éthique de responsabilité à partager avec eux un cap sur la transformation de l’action sociale. Le discours technique sur l’accès au droit ne doit pas occulter une plus forte ambition, permettre à chacun de s’épanouir en se donnant, non pas en recevant.

 

Le rôle du politique, je crois très attendu par les acteurs sociaux, sera alors de prioriser l’action

 

Identifier et partager notre raison d’être « fiers d’être solidaires »

La solidarité sociale peut s’entendre comme l’interdépendance des êtres humains qui organisent un régime de soutien et d’assistance. La définition de notre justice sociale, si elle repose sur les bases solides de l’après-guerre d’universalité et de protection, doit se confronter à une société libérale valorisant la réussite individuelle et économique. Nous avons alors à interroger puis à traduire par les actes, les engagements d’un pays conscient que la considération des personnes vulnérables est un moteur pour notre développement humain et nos transformations sociétales.

Le rôle du politique, je crois très attendu par les acteurs sociaux, sera alors de prioriser l’action. À titre d’illustrations à mettre au débat avec des dizaines d’autres :
- assumer que le RSA ne fait pas plus office de revenu universel que de programme d’insertion. La grande majorité de ses bénéficiaires vivent des difficultés momentanées ou durables qui ne sont pas des freins classiques à l’emploi (mobilité, formations…) ;
- assurer que les enfants maltraités, les personnes handicapées et les personnes âgées démunies ne sont pas des centres de coûts mais interpellent notre conscience à accueillir et à prendre soin des plus fragiles. Et si malheureusement la famille ne peut plus être ce cercle d’attention, c’est un véritable projet de société que de grandir et de vieillir dans un environnement aimant. Les nombreuses initiatives inclusives associatives nous montrent le chemin de projets aux dimensions communautaires, professionnelles et spirituelles constructives ;

 

C’est un véritable projet de société que de grandir et de vieillir dans un environnement aimant

 

- affirmer que la grande majorité des mineurs non accompagnés sont des jeunes migrants économiques, dont la vulnérabilité ne relève pas de la protection de l’enfance mais d’une politique migratoire hésitante. Si nous souhaitons les intégrer au mieux dans des parcours socioprofessionnels (qu’il serait bon d’imposer au vu du nombre de branches professionnelles en pénurie d’emplois), le fait d’avoir plus ou moins de 18 ans n’est pas un critère dirimant.

 

Lire aussi : Vers quelle société nous mèneront les réformes sociales en cours ?

 

Faire confiance au principe de subsidiarité et de parcours

Le mal est décrit depuis des années, les politiques publiques en silo ne sont pas performantes pour entreprendre avec la personne la transformation de ses ressources et de ses talents. Comment alors entretenir une relation en sortant du schéma type dispositifs-bénéficiaires (allocataires) et développer une responsabilisation des personnes ? Sans la rencontre, il ne peut pas y avoir de confiance, sans la confiance, il ne peut pas y avoir de progression.

Quelques pistes peuvent être envisagées :
- une relation fondée sur un interlocuteur unique de proximité et des services supports collaboratifs. Centres sociaux, CCAS, départements, CAF, ARS…, il est urgent de casser ce cloisonnement institutionnel, de définir une unique réception des besoins, et de faire vivre un système d’information partagé entre les collectivités et les caisses. En apportant son impressionnante capacité de calcul, l’intelligence artificielle est un outil indispensable à libérer du temps d’instruction administrative pour un temps de relation humaine ;

 

Sans la rencontre, il ne peut pas y avoir de confiance, sans la confiance, il ne peut pas y avoir de progression

 

- une intervention par les pouvoirs publics, centrée sur les moments de transition (ruptures sociales et professionnelles, entrée en dépendance…) et la confiance accordée aux corps intermédiaires pour l’accompagnement des personnes. Réinvestir la famille comme premier lieu de responsabilité éducative, citoyenne et inclusive en priorisant le soutien à la parentalité ;
- défendre le bon sens dans le choix de vie des personnes vulnérables qui, même dans le nouveau monde, privilégient leur domicile, leurs attaches historiques et géographiques pour se sentir considéré dans leurs projets de vie et non dans la posture de celui qui attend une aide.

 

Lire aussi : Exclusion : au service d’une société qui a changé les enjeux d’un nouvel État-providence

 

Valoriser le service réalisé par l’évaluation systématique

S’agit-il de persistances idéologiques, d’un manque de courage politique et managérial ou d’une tournure de notre paresse intellectuelle ? Nous avons le plus grand mal à mesurer les effets et impacts d’une politique publique sociale sur la population d’un territoire. Alors même, et c’est un grand bien, que l’évaluation environnementale est aujourd’hui au cœur de tout projet d’aménagement, qualifier la valeur ajoutée de l’action sociale alors que « nous, on travaille sur l’humain » demeure un challenge.

Pourtant, il devrait en ressortir que les bonnes pratiques sont largement majoritaires et à valoriser. La mise en œuvre d’une mesure de l’efficacité permettrait d’allouer les ressources (temps, énergie, argent) aux bonnes actions. C’est certainement la meilleure voie pour concilier les évolutions sociétales, les besoins nouveaux et les contraintes budgétaires. Les politiques de prévention sont à cibler prioritairement car elles s’inscrivent dans du long terme et ne doivent être dépendantes ni d’à-coups budgétaires, ni de nos bien-pensantes chimères. C’est bien le rôle des élus et des cadres dirigeants que d’espérer un retour social sur l’investissement. Le développement de nouveaux outils type SROI (Social Return On Investment), l’apport des neurosciences et l’abandon de raisonnements court-termistes sont déjà des atouts certains pour progresser.

 

Nous avons le plus grand mal à mesurer les effets et impacts d’une politique publique sociale sur la population d’un territoire

 

La conduite des politiques sociales nous a appris que la performance (accomplissement) réalisée n’est pas liée aux enveloppes budgétaires mais à notre capacité à agir avec ardeur et humilité. Avec ardeur, car la lutte contre l’exclusion est notre bien commun, avec humilité, car nous savons la faiblesse de nos réponses aux problématiques sociales.

« Dureté et rigidité sont compagnons de la mort. Fragilité et souplesse sont compagnons de la vie » disait Lao-Tseu. L’action sociale aura à questionner sa raison d’être ces prochaines années en s’acceptant elle-même comme fragile et souple. L’enjeu ne sera pas celui de garantir une correction rigide des inégalités, mais de porter les conditions de la fraternité et de la liberté. Déjà un beau programme !

 

 

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