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Nous sommes tous des poissons rouges

05/09/2019 | par Julien Damon | Actualités

Poisson-rouge-internet ©birdlkportfolio2559 - adobestock

L’univers internet devait élever l’humanité. Il la dessert. Bruno Patino, journaliste aux responsabilités denses, soutient que l’utopie libertaire initiale a été balayée dans les laboratoires de psychologie comportementale et sur les marchés financiers.

Dans cet essai particulièrement enlevé, l’auteur rapporte qu’un poisson rouge, dans son bocal, n’a que huit secondes de mémoire. Le Millénial, constamment connecté, aurait neuf secondes de capacité de concentration. « Nous sommes devenus des poissons rouges, écrit Bruno Patino, enfermés dans le bocal de nos écrans, soumis au manège de nos alertes et de nos messages instantanés ».

Appuyées sur les travaux les plus sérieux, citant autant « 1984 » et « Le Meilleur des mondes » que les analyses du théoricien critique des médias Neil Postman ou un film de John Ford, ces pages résultent de déceptions et d’inquiétudes.

 

Une nouvelle aliénation

Le rêve d’une délibération éclairée et d’une émancipation collective s’est évanoui. Ce qui devait renforcer la satisfaction devient agression permanente. Ce qui devait devenir économie du partage se transforme en prédation et captation généralisées. Il s’ensuit, concrètement, un sentiment permanent d’incomplétude, sciemment entretenu par l’industrie de l’hébétude. En régime de « data capitalisme », ciblage de la publicité et forage toujours plus profond des mines de données aboutissent à une surveillance globale de notre intimité.

 

Les stimulations des plates-formes du divertissement produisent domination économique, manipulation démocratique, et régression sociale

 

Des entreprises, les GAFA au premier rang, élaborent un environnement dans lequel l’humanité ne saurait s’épanouir. Inattention et compulsion, se doublent d’une addiction pathologique, dans une société « stroboscopique », où nous passons notre temps à jongler entre des sollicitations infinies. Les stimulations des plates-formes du divertissement produisent domination économique, manipulation démocratique, et régression sociale.

 

Avec un certain art de la formule – « notre enfer quotidien, c’est nous-même » – Bruno Patino décrit la terrible réalité de l’emprise des smartphones. Peut-être n’en dit-il même pas assez sur les insupportables incivilités du quotidien, dans les transports en commun ou les magasins. Il s’élève, en tout cas, contre ces cyber-milliardaires repentis et contrits qui promettaient un monde meilleur et interdisent maintenant à leurs enfants d’utiliser les tablettes et logiciels qu’ils produisent.

 

Lire aussi : Quelques remèdes à la sursollicitation numérique

 

On peut réagir

Il y a danger quant à la nature même de l’information et du savoir, avec d’ailleurs une divergence croissante entre les médias classiques et les réseaux sociaux. Les technologies du divertissement, avec leurs sites et séries, ne flattent pas les plus hauts instincts humains. Elles alimentent l’extension des « fake news » et un complotisme global, dont Patino trouve des racines chez « X-Files » et « Les Envahisseurs ».

 

Tous nous versons dans la servitude volontaire aux algorithmes.

 

Le docteur Patino livre ses ordonnances pour un nouvel humanisme digital : nécessaire désintoxication personnelle (plus facile à envisager qu’à réaliser) ; sanctuarisation de certains espaces de déconnexion (comme des zones non-fumeurs) ; éducation à la bonne utilisation de ces instruments ; révision du modèle économique des plates-formes. L’essentiel vise à reconquérir du temps et de l’espace pour une humanité aujourd’hui hypnotisée.

Tous nous versons dans la servitude volontaire aux algorithmes. Avec modération, en toute application, je dois pouvoir redevenir maître de moi et de l’univers numérique.

Un livre à lire en format papier, smartphone fermé. Et des analyses à se remémorer à chaque reprise en main de son appareil de servitude numérique.

 

 

Extraits
« L’économie numérique s’est insérée dans la conquête économique du temps. Les libertaires l’avaient rêvée économie du partage, les praticiens l’ont créée sous forme d’économie de la captation. »
« Nous sommes devenus les mines à ciel ouvert que forent les outils numériques à chaque fois que nous les utilisons. Et ce forage devient de plus en plus profond. »
« Il y a une voie possible entre la jungle absolue d’un internet libertaire et l’univers carcéral de réseaux surveillés. »

 

Bruno Patino, La civilisation du poisson rouge. Petit traité sur le marché de l’attention, Grasset, 2019, 180 pages, 17 €.

 

 Lire aussi : Monde du travail : le contre-exemple américain

 

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