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REDRESSEURS DE TORTS

 

Irène Frachon : « Le poids du silence est majeur »

24/09/2019 | par Véronique Le Roux | Toute l'actualité

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Ce 23 septembre, s’est ouvert le procès au pénal des laboratoires Servier, dont le médicament coupe-faim, « Mediator », aurait provoqué la mort d’au moins deux mille personnes en France. Rencontre au bout du monde avec Irène Frachon, une combattante qui, depuis 2009, résiste contre vents et marées pour faire entendre sa vérité.

Véronique Le Roux : Pourquoi cet article ?
« Alerte sur la banquise ! »… C’est en relisant cette fable nourrie des travaux de recherche de John Kotter, professeur à Harvard, spécialiste de la conduite du changement, que m’est venue l’idée de ce dossier.
L’histoire ? Une colonie de manchots. L’un d’eux, plus curieux que les autres, découvre que l’iceberg sur lequel ils vivent menace de se briser. Il lance l’alerte. Doit-on le croire ? Doit-on mettre au courant le reste de la colonie au risque de provoquer un mouvement de panique ? Autant de situations vécues en d’autres lieux, sous d’autres latitudes…

 

Pneumologue au CHRU de Brest, Irène Frachon pianote sur son téléphone portable en réponse à une victime du Mediator qui vient juste d’obtenir réparations financières, après dix ans de combat judiciaire.

 

Dans les nombreux articles publiés sur l’affaire du Mediator, vous apparaissez comme une « combattante », « une femme en colère »… « une résistante ». Aujourd’hui, alors que démarre le procès des laboratoires Servier, où en êtes-vous avec la colère ?

La colère ne m’a jamais quittée. J’ai subi des pressions, plus de deux mille victimes sont décédées… J’aime la phrase de Romain Rolland, que je pourrais reprendre à mon compte : « un héros fait ce qu’il peut. Les autres ne le font pas ».

 

Et comment trouve-t-on le courage de faire ce que les autres ne font pas, lancer l’alerte par exemple ?

La question était la suivante : jusqu’où aller dans le silence ? Servier a caché la nature de ce poison. Lanceur d’alerte, ça ne correspond pas à une vocation. Un des premiers lanceurs d’alerte, pour moi, c’est Martin Luther King. Je suis protestante… les protestants se sont bâtis sur l’alerte. Les grands protestants sont des lanceurs d’alerte. Je pense que c’est lié à cette obsession de la liberté et de l’indépendance. Mais il est vrai que le Mediator, c’est le combat de ma vie…

 

« Au moment de la sortie de mon livre, j’avais l’impression de me balader avec une ceinture d’explosifs autour de la taille »

 

En juin 2010, en imprimant des mots sur le silence des laboratoires Servier et des autorités de santé, vous prenez le risque de vous exposer personnellement. À cette époque, les lanceurs d’alerte ne disposent d’aucun statut juridique. Qu’est-ce qui se passe, à ce moment-là, pour vous ?

Ce n’est pas simple… Je suis médecin hospitalier, naviguant dans un milieu marqué par un corporatisme historique. Le monde médical, c’est la grande muette. L’esprit de corps, de confrérie, peut y être étouffant. En face, une firme puissante, historiquement liée au pouvoir politique, au milieu médical… à ceux que j’appelle « les sachants, les puissants, les possédants », qui n’acceptent pas d’être bousculés et dépossédés de l’exclusivité de leur savoir, de leur pouvoir et de leurs avoirs. J’ai eu des problèmes avec des collègues cardiologues qui n’étaient pas prêts à entendre ce qui constituait pour eux une véritable révolution copernicienne.

 

« Ce combat ne s’arrêtera qu’avec l’indemnisation de chacun »

 

« Qui est fou ? » est une question qui taraude bien des lanceurs d’alerte, éberlués d’être seuls à voir des réalités criantes. C’est peut-être Schopenhauer qui, le mieux, a délimité les étapes qui attendent un lanceur d’alerte : « toute vérité franchit trois étapes. D’abord elle est ridiculisée. Ensuite, elle subit une forte opposition. Puis, elle est considérée comme ayant toujours été une évidence ». Au moment de la sortie de mon livre, j’avais l’impression de me balader avec une ceinture d’explosifs autour de la taille ! Sans compter tous ces moments où je ne trouvais plus le sommeil, où j’en oubliais le quotidien familial, les résultats du Bac, les vacances…

 

Lanceurs d’alerte : les 3 étapes
Depuis le 1er janvier 2018, les lanceurs d’alerte disposent d’un statut juridique.

La loi dite Sapin 2 du 9 décembre 2016 oblige les entreprises et les administrations d’au moins 50 salariés, ainsi que les collectivités de plus de 10 000 habitants, à mettre en place un dispositif d’alerte interne pour faire remonter les signalements de lanceurs d’alerte, qu’ils soient salariés ou collaborateurs extérieurs.
Les lanceurs d’alerte signalent, de bonne foi, librement et dans l’intérêt général, de l’intérieur d’une organisation ou de l’extérieur, des manquements graves à la loi ou des risques graves menaçant des intérêts publics ou privés, dont ils ne sont pas l’auteur. En France, le lanceur d’alerte peut signaler des faits selon trois canaux, dont la gradation est prévue par la loi du 9 décembre 2016 dans l’objectif de préserver les intérêts de l’entreprise et ceux du lanceur d’alerte.

- Tout d’abord, il faut porter le signalement de l’alerte à la connaissance du supérieur hiérarchique direct ou indirect, de l’employeur ou d’un référent désigné par ce dernier (notamment le déontologue de l’entreprise ou de l’administration).
- Dans un second temps, si aucune suite n’est donnée dans un délai raisonnable, le lanceur d’alerte peut saisir l’autorité judiciaire ou administrative ou l’ordre professionnel concerné.
- Enfin, à défaut du traitement du signalement par les autorités ou les ordres professionnels dans un délai de trois mois, le lanceur d’alerte peut révéler les faits à l’opinion publique.

 

Quels sont les ressorts de la motivation à poursuivre, dans ces cas-là, malgré la conscience du risque ?

L’indignation ! Vis-à-vis de cette criminalité à col blanc. Et la détresse des patients que je rencontrais. Moi, contrairement aux apparences, je suis quelqu’un de très trouillard… Mais la peur est bonne conseillère… J’ai « mousquetonné » sévère et vérifié que j’étais bien attachée ! Et puis il s’agissait d’un crime hors norme, avec récidive, pour lequel j’avais déjà alerté en 2007, puis en 2009. Et rien, aucune suite ! La bascule s’est faite là. Lorsque j’ai pris conscience que les victimes continuaient à s’intoxiquer, malgré mes alertes.

 

Vous vous qualifiez aujourd’hui de « porteuse » d’alerte. Qu’est-ce que vous entendez par-là ?

C’est moi qui ai soulevé le lièvre et révélé l’Affaire. Aujourd’hui, je me sens une responsabilité par rapport à tous ces pauvres gens qui ont été abusés par les laboratoires Servier au péril de leur santé et parfois de leur vie. Ce combat ne s’arrêtera qu’avec l’indemnisation de chacun. J’ai des contacts réguliers avec certains. Vous voyez ce SMS : « quoi d’neuf Docteur ? Moi, je suis aux anges ! », c’est Maurice qui m’informe qu’il vient, enfin, d’être indemnisé. Après neuf ans de combat !

 

« Comment imaginer un seul instant un employé de l’entreprise Servier donner l’alerte ? Tout cela est ubuesque ! »

 

Contrairement à d’autres lanceurs d’alerte, vous avez conservé votre emploi. Comment expliquez-vous le fait que vous vous en soyez sortie aussi « bien », au regard des exemples Snowden, ou Delcourt ?

J’ai toujours été soutenue par mon employeur, le CHRU de Brest, et par ma famille, qui constituaient mon gilet pare-balles. J’ai associé les collègues et j’ai été protégée. Je n’étais donc pas seule face à ce qui deviendra, très vite, une affaire d’État. C’est suffisamment rare pour le souligner car la problématique de la loi dite « du secret des affaires », oblige le salarié à donner l’alerte au sein de son organisation, auprès de son employeur, avant d’alerter la presse. Comment imaginer un seul instant un employé de l’entreprise Servier donner l’alerte ? Tout cela est ubuesque ! J’attends beaucoup, à ce sujet, de la mise en application de la directive européenne portée par Virginie Rozière. « Si tout le monde se tait, il n’y a aucune chance que les choses changent ». Cette réflexion d’Antoine Delcourt invite à « dire » pour faire bouger les lignes. À quel prix ?

C’est sûr que la parole a un prix. Celui de la peur, de la paranoïa, de l’isolement. À l’époque de la sortie du livre, je me voyais une myriade d’ennemis… Le poids du silence est majeur. Mieux protéger les lanceurs d’alerte est aujourd’hui, plus que jamais, une nécessité.

 

« On ne peut pas saluer leur courage et rester les bras croisés »

Dans la nuit du 11 au 12 mars 2019, dans la foulée d’une série d’affaires retentissantes, l’Union européenne adopte un véritable bouclier pour les lanceurs d’alerte. Ce texte oblige les 28 États membres à mettre en place un cadre juridique qui défende les lanceurs d’alerte face aux représailles des entreprises mises en cause, très souvent leur employeur. Ce texte les protège aussi du harcèlement judiciaire en reconnaissant la légitimité de révélations servant l’intérêt général des Européens. Entretien avec Virginie Rozière, députée européenne jusqu’en mai 2019, à l’origine de cette directive.

Quand vous cosignez au printemps dernier une tribune dans Libé pour dénoncer les menaces qui pèsent sur la liberté de la presse, vous tirez la sonnette d’alarme… À votre façon, vous êtes une lanceuse d’alerte ?
Je ne dirais pas ça. Les lanceurs d’alerte, eux, prennent de vrais risques, professionnels, personnels… C’est sûr que la sensibilité aux ressorts de l’alerte m’anime. Mais à un niveau de risque bien moindre. Le moteur commun, c’est la notion de justice, d’intégrité. Et c’est vrai que j’ai ces valeurs-là, fortement ancrées. Les conflits de loyauté provoquent chez moi une dissonance cognitive interne. Le ressort partagé, c’est l’altruisme, l’empathie, la sensibilité à l’intérêt général, surtout lorsqu’il est menacé par les intérêts privés.

Comment êtes-vous tombée dans ce combat-là ? celui des lanceurs d’alerte ?
En fait, lorsque je suis arrivée au Parlement européen, jeune députée, j’ai assisté à la remise du Prix du citoyen européen à Antoine Delcourt, pour sa lutte contre l’évasion fiscale. C’était un jeune homme discret, inquiet. Je me suis dit : on ne peut pas d’un côté, saluer son courage et ensuite rester les bras croisés quand ça commence à mal se passer. Alors j’ai poussé le sujet au sein de mon groupe politique. Et, au début, au sein de la Commission… ça ne partait pas très bien…

En 2018, vous avez fait la connaissance d’Irène Frachon. À quelle occasion ?
C’était juste après la parution dans Libé d’un article sur les photos réalisées par Marc Dantan sur les victimes du Mediator. J’ai alors invité ce photographe à exposer au Parlement européen, puis au sein de ma permanence, à Montpellier. L’impact de ces photos de cicatrices et du témoignage des parents d’une jeune victime de 30 ans hospitalisée pour AVC, étonnés que la parole leur soit donnée, constitue un moment saisissant d’humanité. Lanceur d’alerte, souvent, ça reste abstrait. Cette fois, la souffrance des victimes était visible. La violence corporelle et sociale vis-à-vis de ces femmes, niées dans leur statut de victime, était incarnée. Mettre un visage et un nom sur chacune de ces victimes, c’était leur redonner humanité.

 

 

Approfondir le sujet

Irène Frachon, Prix de l’Éthique de La Lettre du cadre territorial

En 2011, Florence Aubenas, lauréate de l’année précédente, remettait le Prix de l’Éthique de La Lettre du cadre territorial à Irène Frachon. L’année suivante, elle-même le remettait à Thierry Marx. Retrouvez ci-dessous les liens pour les vidéos et les interviews réalisées à l’occasion des différentes cérémonies de remise du prix.

http://www.lettreducadre.fr/dossiers/le-prix-de-lethique-de-la-lettre-du-cadre

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