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Mickaël Labbé : « Les lieux généreux avec les habitants provoquent l’envie d’en prendre soin »

04/11/2019 | par Stéphane Menu | Actualités

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Primat de la sécurité, victoire des promoteurs immobiliers, placement sur le terrain de la concurrence internationale… les évolutions sont nombreuses qui poussent à une architecture urbaine tendant à exclure les habitants. Face à ces phénomènes, le philosophe Mickaël Labbé propose de « reprendre place ».

Pouvez-vous donner une définition de cette « architecture du mépris », qui fait le sous-titre de votre ouvrage ?

C’est une série de formes architecturales conçues comme un ensemble de signaux destinés à des types d’usagers, pour leur signifier qu’ils ne sont pas les bienvenus dans certains espaces. Il s’agit d’un type d’architecture défensif ou hostile comme le mobilier anti-SDF : le mobilier est un vecteur destiné à produire un effet sur une catégorie sociale considérée comme indésirable.

 

Le banc renvoie à la personne qu’elle appartient à une catégorie indésirable et qu’elle doit passer son chemin

 

Vous analysez la manière dont ce type d’architecture hostile peut conduire à une perte d’estime de soi : quel est ce mécanisme ?

Il y a quelque chose de pernicieux dans cette négativité exercée par le biais du mobilier : personne ne transgresse un droit ou ne fait directement de tort à quelqu’un. Seulement, la personne visée sait qu’elle est la cible. Le message est cristallisé à même ce banc, il lui renvoie qu’elle n’est pas aimable, qu’elle appartient à une catégorie indésirable et qu’elle doit passer son chemin. Ces types de dispositifs atteignent les personnes dans leur forme d’identité, peu importe leur parcours, leur singularité. Elles sont assignées à résidence identitaire, classées « citoyens de seconde zone ».

 

La question de la sécurité est complètement surestimée mais toutes les décisions sont prises à travers ce prisme

 

À la lecture de votre ouvrage on comprend que le principal problème que l’on rencontre actuellement, dans le domaine de l’aménagement des villes mais dans bien d’autres secteurs, c’est celui de la rationalisation à tous crins.

Une rationalisation qui, par bien des aspects, est complètement irrationnelle. À Strasbourg où je vis, des agents de la direction de l’urbanisme m’ont confié que la question de la sécurité était complètement surestimée. Toutes les décisions sont prises à travers ce prisme, c’est devenu une source de malaise pour eux. Ils en viennent à se sentir dépossédés de leur expertise architecturale. C’est aussi irrationnel du point de vue des répercussions de ces choix sur les autres usagers. Par exemple, pour éviter des squatteurs potentiels sous les abribus, il a été décidé d’installer du mobilier « assis debout », étroit, avec un interstice qui laisse passer la pluie. Sauf que les usagers du bus se trouvent pénalisés sans raison.

 

Il y a une raréfaction de la volonté politique visant à traiter la ville comme un bien commun

 

Les projets politiques qui portaient les aménagements de ville, et qui sont censés les porter aujourd’hui encore, ont-ils disparu au profit des promoteurs ?

On ne peut pas caricaturer, ceux qui font la ville ne sont pas systématiquement dans une visée mercantile. Mais il y a une raréfaction de la volonté politique visant à traiter la ville comme un bien commun. De plus en plus, la valorisation de l’espace urbain se fait dans une logique de promotion de l’image décisive dans la concurrence entre territoires. C’est une idéologie finalement très marchande et contestée seulement de manière marginale. Il y a certainement une forme de résignation, même si certains décideurs aimeraient faire la ville autrement.

 

Les habitants ont le sentiment que la ville est construite malgré eux, voire contre eux

 

Le « branding » des villes se fait-il au détriment des habitants ?

Oui, il peut même développer un sentiment de tourismophobie ! Ce terme est né en Espagne dans les années 2010, à Barcelone. Nous parlons ici des villes qui sont de véritables trésors, un bien commun de l’Humanité soumis à l’assaut du tourisme massifié. L’économie de la ville dépend très fortement de l’attractivité touristique, et celle-ci a été décuplée sous l’effet de l’arrivée des compagnies de transport low cost et des sites comme AirBnb. Les habitants ont alors une sorte de réaction défensive qui les mène à réaffirmer leur droit à la ville. Ils ont le sentiment que la ville est construite malgré eux, voire contre eux.

 

Souvent, la municipalité remet la main, à un moment ou à un autre, sur les projets qui émergent spontanément

 

Lire aussi : In Jackson Heights », quand la population lutte contre la gentrification

 

Quand les habitants se sentent trop dépossédés, ils peuvent tenter de se réapproprier l’espace urbain. Mais vous expliquez que ces tentatives de réappropriation ne parviennent pas à être pérennes. Pourquoi ?

Bien sûr, il existe de belles initiatives qui tendent à laisser croire que l’on pourrait peser un tant soit peu sur la forme des espaces et sur leurs usages. Mais souvent, la municipalité remet la main, à un moment ou à un autre, sur les projets qui émergent spontanément. On assiste alors à une récupération d’une action qui partait « du bas », par les usages eux-mêmes, au profit d’une logique de valorisation de l’image de la ville. Ces initiatives, comme l’investissement de friches, sont de plus en plus encadrées et temporaires. Cela ne conduit pas à une véritable reconnaissance de l’inventivité sociale ou de l’expertise des usagers. Voilà pourquoi je dis que ces actions sont rarement pérennes : elles restent une sorte de parenthèse limitée dans l’espace et dans le temps. Les processus décisionnels impliquent rarement vraiment les habitants car une mairie n’a pas toujours intérêt à ce que les citoyens s’en mêlent trop. La co-construction, la participation citoyenne méritent d’être mieux déployés. On se contente encore trop de demander aux habitants de sanctionner des décisions prises très en amont.

 

Cela implique pour une partie de la population de se trouver écartée du quartier réhabilité

 

Vous décrivez dans cet ouvrage le phénomène de gentrification et aussi de « gentritouristification », qui génère son lot de citoyens de seconde zone. Vous êtes-vous intéressé à ce qui est offert, en matière d’aménagement, à ces habitants relégués dans des zones moins désirables ?

On retrouve ces citoyens aux marges de la ville, dans des quartiers plus accessibles en termes de loyers, qui manquent cruellement d’aménagements, de services publics. Quand ils pouvaient accéder à la centralité, ils trouvaient une sorte de puissance de vie sociale qui disparaît en étant relégués loin des centres. Les élus s’emparent du problème en choisissant de procéder à une sorte de mouvement continu : dans ces quartiers périphériques avec des problématiques sociales, ils appliquent la bonne vieille pensée urbanistique de la reconstruction de logements. Mais encore une fois, cela implique pour une partie de la population de se trouver écartée du quartier réhabilité.

 

C’est ce que j’appelle l’architecture de l’égard ou de la bienveillance. Pour qui fait-on la ville ? Qui a droit à la ville ?

 

Finalement, à la lecture de votre ouvrage, on comprend qu’il manque une qualité aux élus : suffisamment de confiance placée dans leurs administrés pour leur offrir des aménagements « ouverts »…

C’est ce que j’appelle l’architecture de l’égard ou de la bienveillance. Pour qui fait-on la ville ? Qui a droit à la ville ? Il existe plusieurs exemples qui tendent à montrer que ce type d’architecture défie généralement les pronostics de dégradation ou d’insalubrité. Plusieurs exemples ont montré qu’un lieu généreux avec les habitants provoquait chez eux l’envie d’en prendre soin. Attention aux prophéties autoréalisatrices : on peut instaurer un modèle spatial qui produit des rapports de défiance !

 

Aux élus, aussi, de proposer des politiques qui permettent un réengagement progressif

 

L’habitant, le citoyen a peut-être lui aussi une part de responsabilité ?

Il a sa part, et d’ailleurs il peut agir sans prendre d’assaut des places ou sortir de la ville. Commençons par nous réapproprier notre quartier dans notre quotidien. Aux élus, aussi, de proposer des politiques qui permettent un réengagement progressif, par exemple en alimentant les conseils de quartier, en leur donnant la possibilité d’agir réellement et concrètement. Ces mêmes élus pourraient aussi s’appuyer sur ce contrepoids citoyen quand des personnes tentent de faire passer des décisions par pure spéculation financière. Cela demande à l’élu d’adopter la bonne distance et de ne pas chercher à dominer la moindre initiative qui émerge chez les citoyens : même si une initiative ne produit pas tout à fait ce que l’on attendait, il faut penser au fait qu’elle a généré une émulation et du vivre ensemble. Ça aussi, c’est important dans le processus.

 

Mickaël Labbé est directeur du département de Philosophie de l’université de Strasbourg et vice-président de l’Igap (Internationale Gesellschaft für Architektur und Philosophie/Société internationale pour l’architecture et la philosophie). Il travaille sur la philosophie de l’architecture et la philosophie de la ville.

À LIRE : Reprendre place -  Contre l’architecture du mépris, Payot, Paris, 2019

 

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