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À LA MARGE

 

Retraites : chronique d’une marginalisation annoncée

30/01/2020 | par Philippe Nikonoff | Toute l'actualité

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Moins complètes, moins rémunérées… les carrières des femmes sont le point faible. Dans cette France périphérique des lotissements, les choses seront encore pires. À croire qu’aucune leçon n’a été tirée des récentes crises sociales.

Nous l’avons vu, les carrières des femmes sont moins complètes, davantage à temps partiel et moins bien rémunérées à l’heure. Lorsque celles-ci sont divorcées et que leur ex-mari décède, elles touchent une partie de la pension du défunt.

Cette disposition est supprimée, ce qui ne peut qu’impacter négativement les femmes de façon générale. Mais au-delà de ce cas particulier, les difficultés sont aussi concentrées dans l’espace, notamment dans les lotissements, dès lors qu’il s’agit de programmes à destination de ménages modestes et non d’opérations pour cadres supérieurs.

 

Perdantes/perdantes

En effet, de très nombreux ménages intermédiaires ont fait l’acquisition de maisons dans des lotissements ciblant cette catégorie de revenus. Ces lotissements ont pour caractéristique d’être souvent éloignés des centres-villes ou des centres-bourg car le foncier y est moins cher.

Ils sont donc moins dotés en services publics et on sait que souvent les femmes sont retirées du travail afin d’assurer la « logistique du quotidien » (amener les enfants à l’école et/ou aux activités, faire les courses, le ménage, etc.) (1). Ainsi, ont-elles encore plus souvent des carrières incomplètes.

Mais le problème peut survenir également contre leur volonté du fait de licenciements, passages contraints à temps partiel, etc. Au final, ces ménages peinent souvent à assurer le paiement des mensualités de crédit et, s’ils y arrivent, leur revenu s’effondre brutalement lors du passage à la retraite du fait des carrières incomplètes, des temps partiels subis, etc.

 

La forte baisse individuelle du revenu lors de la retraite devient un problème pour l’ensemble du lotissement

 

Or, ces lotissements sont socialement homogènes, car les promoteurs ont ciblé une clientèle particulière, à la fois une tranche d’âge et une sociologie. Par conséquent, les ménages arrivent à la retraite dans la même décennie et leur problème individuel de forte baisse du revenu lors du passage à la retraite devient un problème pour le lotissement dans son ensemble (moins de consommation et de recours à des services, donc moins d’emplois dans la zone, moins de capacité à entretenir et rénover le lotissement et l’habitat, à l’isoler, etc.). Si le risque de baisse des retraites et des prestations sociales se confirme, ces lotissements deviendront alors souvent des copropriétés pauvres, comme le sont devenus des immeubles collectifs à Grigny ou Clichy-Montfermeil.

 

Lire aussi l’interview d’Isabelle Calvar-Madec : « Il faut faire son chemin en attendant que le monde professionnel soit résolument égalitaire »

 

Les ravages de la tripartition

Anticiper les enjeux de la retraite en termes d’espace suppose donc de comprendre à la fois la polarisation des emplois et l’existence de trois grandes catégories d’emplois, ce que François Ascher (2) appelait la tripartition : « On pourrait reformuler la tripartition ainsi. Des couches ou un conglomérat social stable : soit grâce à un emploi durable, principalement dans le secteur public, mais aussi dans une partie du secteur privé (les grandes entreprises). Ce sont des catégories sociales qui, disposant d’une certaine sécurité, ont en commun de pouvoir construire des stratégies sociales, professionnelles, résidentielles, scolaires, matrimoniales, etc.

Les ménages appartenant à ce groupe ont un taux de consommation élevé, font des emprunts à moyen et long terme. Ils sont généralement accédants à la propriété ou propriétaires de leur logement. Leur choix de localisation résidentielle tient fortement compte de la localisation des emplois des membres du ménage et des équipements publics. Ils connaissent donc un certain tropisme vers des localisations métropolitaines centrales par rapport aux aires urbaines qu’ils fréquentent ou à proximité de nœuds de communication. Ces couches ont une certaine maîtrise de l’espace métropolitain.

 

La réforme des retraites est-elle une chronique de la marginalisation sociale annoncée des femmes ?

 

À l’opposé, on trouve une couche marginalisée, qui est en dehors des rapports salariaux, dans une position d’assistée. On peut parler de disqualification sociale. Ces couches vivent principalement des subsides publics. Elles ont un faible niveau de consommation et sont pratiquement affectées à résidence dans l’habitat social et concentrées dans les quartiers dits en crise. Entre ces deux groupes, il y a des couches instables qui se caractérisent par des emplois et des situations fragiles. Ces couches se trouvent dans un rapport salarial de type flexible, c’est-à-dire concurrentiel. Elles ont toutes des revenus modestes et ne donnant pas accès à des moyens privés de protection contre la précarité. Ce sont ces couches qui, subissant des incertitudes pesant sur leur situation, hésitent à emprunter et à investir. Pour réduire leurs charges, elles acceptent des localisations résidentielles plus éloignées de leurs emplois et habitent souvent en périphérie. Ce sont des couches qui n’ont pas une maîtrise de l’espace métropolitain. »

 

Emploi + retraite : cocktail mortel

Les couches sociales intermédiaires ont toutes les chances d’être à la fois les victimes du cumul de la baisse prévisible des emplois et de la baisse prévisible de leurs retraites, risquant ainsi de se rapprocher des couches les plus marginalisées. Parmi ces catégories, les femmes seront encore plus touchées parce qu’elles sont d’ores et déjà davantage concernées par l’emploi précaire, les carrières écourtées, les salaires moindres, l’enclavement de leur lieu de vie et la réduction du service public…

Toutes ces contraintes les amènent à se retirer du travail pour assurer « le quotidien » de la famille puisque leur salaire est déjà plus faible que celui de leur mari. Alors, la réforme des retraites est-elle une chronique de la marginalisation sociale annoncée des femmes, de ces catégories sociales et de ces territoires ?

 

 

Note

(01)Voir article « Pourquoi les femmes sont plus victimes du chômage », Lettre du cadre de décembre 2015. - Retourner au texte

(02)Cf. « Les nouveaux principes de l’urbanisme ». François Ascher. Éditions de l’aube 2 010. - Retourner au texte

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