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La ville du quart d’heure, ou le village réinventé

17/02/2020 | par Marjolaine Koch | Actualités

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Il a théorisé le concept de « ville du quart d’heure », élément phare adopté par Anne Hidalgo, en course pour renouveler son mandat à la tête de Paris. Directeur scientifique de la chaire Entrepreneuriat, territoire, innovation à l’IAE Paris, Sorbonne Business, l’urbaniste Carlos Moreno ne cesse, depuis, d’être sollicité par de nombreux candidats en France, mais aussi par des maires de l’étranger, séduits par son discours.

Pouvez-vous m’expliquer le concept de ville du quart d’heure ?

Je m’intéresse depuis plusieurs années à la question de la mobilité et tout ce que cela amène comme corollaire : le temps passé dans les transports, la question du confort, les infrastructures que cela nécessite… Souvent, ce sont des réponses ingénieristes qui ont été apportées à ces questions. On construit des lignes de métro, de tram, des infrastructures lourdes. Ma réflexion a consisté à me demander plutôt pourquoi les gens se déplacent. Pourquoi la ligne 13 est toujours saturée à Paris, comment la ligne RER A peut-elle transporter un million de voyageurs ?

 

La notion du temps dont disposent les habitants a disparu des radars depuis longtemps

 

En étudiant les travaux de mes prédécesseurs comme Jane Jacobs, François Ascher ou Luc Gwiazdzinski, je suis arrivé à la conclusion que la ville de l’après-guerre avait été façonnée par un mode de vie consistant à construire de manière spécialisée. Il y a l’endroit où l’on fabrique, l’endroit où l’on vit, où l’on va se cultiver ou pratiquer ses loisirs… La notion du temps dont disposent les habitants a disparu des radars depuis longtemps. Pourtant, sous Mitterrand, il existait un ministère du Temps libre ! Nous avons donc perdu la notion de temps utile et de temps de vie, et c’est en partant de là que j’ai plongé dans les concepts de micro-urbanisme et de chronotopie : comment faire coïncider les lieux de vie avec le temps de vie ?

 

Cette réflexion est-elle valable uniquement en zone urbaine ?

Non, et j’ai d’ailleurs été poussé dans ma réflexion par les Gilets jaunes. Leur occupation des ronds-points, très symbolique, au carrefour entre leur lieu de travail et leur lieu d’habitation, était déjà révélatrice. Je me suis posé une question : en ville ou dans les territoires plus ruraux, quelles fonctions sociales peuvent apaiser ? J’ai conçu une matrice de la haute qualité de vie sociétale qui réunit six fonctions sociales, urbaines et territoriales essentielles : se loger dignement ; travailler, produire dignement ; être en mesure d’accéder à son bien-être ; s’approvisionner ; apprendre ; s’épanouir. Selon mes recherches, plus on approche d’un périmètre d’un quart d’heure ces six fonctions sociales, plus on incrémente le bien-être urbain des habitants.

 

Lire aussi : Aménagement, urbanisme et mobilités : les territoires périurbains, laboratoires de nouvelles approches

 

Comment définissez-vous le bien-être ?

C’est être bien dans sa peau et avec des gens que l’on aime, d’une part, pour ce qui touche au bien-être personnel. Mais il y a aussi le bien-être social, celui qui consiste à être bien avec mes voisins, mes collègues de travail. Enfin, il faut également prendre en compte le fait d’être bien dans mon environnement, avec des attentions liées à l’inclusion, aux fractures sociales et à l’écologie. Plus ces fonctions sociales sont rapprochées dans un périmètre de courte distance, plus ces trois indices de bien-être sont incrémentés. Avec sa famille, car on a plus de temps à partager avec elle, avec ses voisins en étant disponible, avec ses collègues car on est moins fatigué, avec la planète parce qu’on est plus économe en CO2… voilà comment est né le concept de ville du quart d’heure.

 

Il faut également prendre en compte le fait d’être bien dans mon environnement, avec des attentions liées à l’inclusion, aux fractures sociales et à l’écologie

 

Que représente cette échelle du quart d’heure ?

C’est une échelle de temps qui permet à mobilité active, à pied ou à vélo, d’être à un quart d’heure des six fonctions urbaines.

J’ai conceptualisé cette ville non pas comme un village, mais comme une ville réticulaire ou maillée, une ville polycentrique.

 

Et concrètement, que faut-il changer pour y arriver ?

Pour mieux mailler la ville et rapprocher au maximum les fonctions sociales, il faut produire un certain nombre de modifications d’usages. Autrement dit, adopter une logique de multiservices. Par exemple, la rue n’est plus uniquement destinée à la circulation des personnes et des véhicules. Elle redevient un espace de rencontre en favorisant la marche, le vélo, les espaces dédiés aux enfants, en végétalisant.

 

Cela demande de casser nos codes, en s’attachant à observer le mode de vie des gens pour leur offrir des propositions adéquates

 

On peut imaginer des récréations sur des places comme cela existe déjà à Pontevedra en Espagne, et en contrepartie que l’école serve aussi à d’autres activités, par exemple en devenant à certains horaires des centres de santé locaux, pour certaines actions. L’idée est de retrouver une sociabilité de courte distance. Et cela demande de casser nos codes : arrêter de donner des réponses à des besoins par de l’ingénierie, mais en s’attachant à observer le mode de vie des gens pour leur offrir des propositions adéquates. Beaucoup des ressources de la ville sont très mal ou sous-utilisées. Les écoles, les conservatoires, les gymnases peuvent avoir d’autres fonctions en plus de leur fonction première. Mais c‘est aussi le cas pour les lieux privés comme les discothèques par exemple ! Pourquoi ne pas imaginer des cours de gym en journée dans ces lieux ? C’est ce que l’on nomme le polymorphisme. Pensons des lieux à la fois polycentriques et polymorphiques ! Il y a une troisième retombée à cette logique : la reconnexion des habitants d’un même quartier entre eux. Nous vivons le paradoxe d’être à la fois hyperconnectés et de connaître une déconnexion sociale. Rapprocher les activités de son lieu de vie permet d’explorer les ressources de proximité en termes de services, commerces, activités des voisins… Les retombées sont économiques et sociales, c’est générateur d’un cercle vertueux que je nomme la « Haute qualité de vie sociétale ». C’est un index que je prépare actuellement, bâti sur notre propension à retrouver de la sociabilité, l’esprit des fêtes de quartier, l’esprit intergénérationnel et de solidarité.

 

Lire aussi : Pontevedra, la ville qui marche

 

C’est une façon de recréer des ambiances de village au niveau de chaque quartier…

Sans pour autant être un village puisque l’on est maillé à d’autres quartiers très proches ! C’est aussi pousser à ce que l’on appelle la topophilie, autrement dit l’amour des lieux. L’idée est de parvenir à donner envie de passer plus de temps dans son quartier, à y vivre plus en harmonie et à retrouver une fierté d’y avoir élu domicile. Car cette fierté est bénéfique au quartier : il nous donne envie de préserver le lieu, qu’il soit propre, préservé des vols et des dégradations, et nous contribuons à cela par notre attitude. Si je résume, trois piliers font cette ville du quart d’heure : chrono-urbanisme, chronotopie et topophilie.

 

La topophilie, c’est l’idée de parvenir à donner envie de passer plus de temps dans son quartier, à y vivre plus en harmonie et à retrouver une fierté d’y avoir élu domicile

 

La « courte distance » est l’avenir de la ville ?

Je dis de manière un peu taquine que la meilleure réponse aux problèmes de mobilité, c’est l’immobilité. Je propose le terme de « démobilité ». L’idée, c’est de limiter les déplacements autosolistes qui sont la source des principaux problèmes rencontrés aujourd’hui dans les villes. Offrons aux gens la possibilité de quitter la mobilité subie : il faut qu’ils puissent le faire par choix. Bien sûr, il est impossible pour moi d’assurer à un maire que les habitants trouveront du travail sur les courtes distances. Mais si ce concept se diffuse et perméabilise la ville de telle sorte que les acteurs s’en emparent et qu’ils repensent le travail pour ceux qui n’ont pas l’obligation de se rendre dans les bureaux par exemple, ce serait une avancée.

 

Ce concept de « ville du quart d’heure » existe ailleurs dans le monde…

Bien sûr, il y a les « 5 minutes city », dans les villes où la pratique du vélo est déjà très installée ! Et Melbourne, en Australie, est très fière de sa « ville de 20 minutes ». Cela peut aller très vite de produire ces mouvements sociétaux qui vont de pair avec la prise de conscience de l’urgence écologique.

 

Lire aussi : Espace public : changer la ville

 

Mais comment l’appliquer aux villes moyennes, où les commerces se sont déportés dans les zones commerciales en périphérie ?

Dès que l’on se trouve en ville de moyenne ou de basse densité, je pars sur l’idée de « territoires de la demi-heure » : j’ai élargi la convergence chronotopique. Les grandes enseignes de la distribution sont d’ailleurs très soucieuses de cette nouvelle donne : elles sont en difficulté dans ces centres commerciaux périphériques et réfléchissent à leur évolution. Même dans les villes moyennes, on assiste à une espèce de revirement surtout poussé par les jeunes, très connectés, qui préfèrent se faire livrer plutôt que de fréquenter un centre commercial. Le modèle est en train de changer sur plusieurs plans. L’ère numérique, mais aussi le phénomène d’éclatement familial sont une cause du déclin de ces zones. Quand on est une famille monoparentale, on va moins faire de grosses courses. Il y a donc tout un phénomène sociologique qui contribue à vider ces lieux. Nous devons désormais nous attacher à recréer des commerces moins grands, plus proches, recréer des chaînes d’approvisionnement et des circuits de proximité. À vrai dire, je suis très optimiste sur l’avenir des villes moyennes.

 

Lire aussi : En finir avec la prolifération des zones commerciales

 

Carlos Moreno, né en Colombie, s’est installé en France à 20 ans. Enseignant-chercheur à l’IUT de Cachan-Université Paris Sud, puis professeur des universités au sein du Laboratoire des méthodes informatiques (LaMI) du CNRS, il lance en 1998 la start-up Sinovia sur l’innovation et la recherche, puis commence à travailler en 2006 sur les dimensions numériques et durables de la ville.
Après le rachat de Sinovia par Ineo, filiale de GDF SUEZ, Carlos Moreno devient conseiller scientifique du président, chargé de l’élaboration du programme Smart Cities du groupe, puis il crée en 2015 la société de Conseil INTI pour accompagner les innovateurs et décideurs dans leur réflexion sur la ville de demain. Il a reçu la médaille de la Prospective 2019 de l’Académie d’architecture.

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