PARCOURS D'OBSTACLES

 

Parcours de jeunes maires de France : des inégalités d’accès criantes

01/05/2020 | par Marjolaine Koch | Actualités

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Isabelle Lacroix est chercheuse à l’Institut national de la jeunesse et l’éducation populaire (Injep). Avec Laurent Lardeux, elle s’est penchée sur ces jeunes maires de moins de 40 ans, de plus en plus rares. Leurs travaux révèlent des inégalités d’accès et une accentuation des clivages au cours du mandat.

Isabelle Lacroix est chercheuse à l’Institut national de la jeunesse et l’éducation populaire (Injep)

 

Quel était l’objectif de votre étude ?

Avec mon collègue Laurent Lardeux, nous avons fait le constat d’une crise de vocation et de désertification des jeunes.

En 1983, 12,86 % des maires avaient moins de 40 ans. En 2014, ils n’étaient plus que 3,80 %. Nous avons souhaité rencontrer des jeunes maires, d’abord au moyen d’une enquête quantitative avec un questionnaire en ligne. Nous avons reçu 4 784 réponses de jeunes élus, toutes fonctions confondues, conseillers municipaux de la majorité, de l’opposition, maires et maires adjoints. Ensuite, nous avons procédé à une enquête qualitative en rencontrant 36 maires, 29 hommes et 7 femmes. Le principe consistait à reconstituer leur parcours biographique, comprendre quels avaient été les éléments déclencheurs et les ressources mobilisées pour ce leadership municipal.

 

En 1983, 12,86 % des maires avaient moins de 40 ans. En 2014, ils n’étaient plus que 3,80 %

 

Quelle est la sociologie de ces maires de moins de 40 ans ?

Les cadres sont sur-représentés. Celui qui se lance en politique doit faire ses preuves et comme il a moins d’expérience, on lui demande de compenser autrement : les jeunes élus sont donc sur-sélectionnés professionnellement, aussi en termes de diplômes. Toutes fonctions confondues, 26 % des jeunes élus appartiennent à la catégorie des cadres et professions intellectuelles supérieures, contre 16 % des élus municipaux toutes moyennes d’âge confondues. Il n’y a que 3 % d’ouvriers contre 10 % pour l’ensemble des élus tous âges confondus, et 19 % pour l’ensemble des Français.

 

Plus la taille de la municipalité est importante, plus les femmes sont sous-représentées

 

Il existe aussi un clivage de genre. Malgré toutes les actions autour de la parité, il reste des inégalités accrues pour les jeunes femmes. Tous âges confondus, 17 % des maires et 29 % des adjoints sont des femmes. Plus la taille de la municipalité est importante, plus les femmes sont sous-représentées. Quand il y en a, elles sont cantonnées à l’enfance, la famille, la jeunesse : les délégations les plus stratégiques sont confiées aux hommes. Les sept femmes maires que nous avons rencontrées nous ont fait part de leur difficulté à concilier ce mandat avec la vie familiale. Les réunions du soir, le financement des gardes d’enfants ou bien le fait d’être mère célibataire les mettent en difficulté.

 

Accéder à la fonction de maire, c’est encore plus une sursélection en milieu urbain

 

 

Cette sociologie varie-t-elle beaucoup selon qu’on est en milieu urbain ou rural ?

Le clivage est en effet presque territorial. Les jeunes élus urbains sont généralement de quasi-professionnels de la politique. Accéder à la fonction de maire, c’est encore plus une sursélection en milieu urbain. Dans le monde rural, moins de personnes veulent s’engager, il n’y a pas de formation ni de diplôme en lien avec cela.

 

Lire aussi : Luc Rouban : « Les petits maires ont le sentiment d’être des agents de l’État

 

En accédant à ce mandat, ces nouveaux maires ont-ils choisi de suivre une formation pour comprendre le fonctionnement d’une municipalité ?

Ceux qui étaient les mieux formés en amont sont ceux qui vont se former en intégrant leur fonction. C’est une variable clivante : les néophytes de la politique, qui n’ont pas baigné dans ce milieu, subissent un choc brutal. Souvent, ils n’ont pas le temps de se former car ils sont issus du secteur privé et conservent leur activité professionnelle à côté de leur mandat. Ces inégalités se creusent aussi pendant le mandat. Comme ils sont jeunes, ils gèrent à la fois leur évolution de carrière professionnelle, leur vie de famille avec souvent de jeunes enfants, et le mandat.

 

Une grande partie des jeunes élus sont des « intermédiaires »

 

Cette étude vous a permis de déterminer trois catégories de jeunes élus. Quelles sont-elles ?

Tout d’abord, il y a la carrière de jeunes maires hypersocialisés à la politique, qui ont baigné dedans à la fois sur le plan familial et associatif. Ensuite, une grande partie des jeunes élus sont des « intermédiaires ». Leur famille n’est pas forcément politisée mais elle est investie au niveau associatif. Enfin, la dernière catégorie est celle des néophytes, sans parcours de socialisation ni engagement associatif. Ils sont repérés par le maire ou un conseiller municipal, par exemple en étant actifs en tant que représentant des parents d’élèves. Ce type d’engagement va les amener à se socialiser, les engager sur la voie du conseil municipal d’abord en tant que conseiller, et petit à petit ils vont s’autoriser à réfléchir à une candidature. Beaucoup des témoignages que nous avons recueillis chez eux montrent une entrée dans le mandat très angoissante.

 

Le personnel administratif est en première ligne pour une formation informelle

 

Vers qui se tournent ces jeunes maires, une fois en poste ?

Leur première ressource est la DGS de la ville, ou bien le ou la secrétaire de mairie, qui est le pilier d’une petite administration municipale. La relation de confiance entre eux est majeure. Le personnel administratif est en première ligne pour une formation informelle. Bien sûr, il existe d’autres personnes-ressources comme les conseillers municipaux, mais dans l’ensemble, les jeunes maires que nous avons interrogés ont confié avoir ressenti une certaine solitude dans leur prise de fonction.

Leur jeunesse les enjoint à donner des gages de maturité, ils doivent doublement faire leurs preuves. Beaucoup nous ont parlé de « rites initiatiques » à leur arrivée, que ce soit par la fermeture d’une classe, la réduction du personnel administratif, l’ouverture d’un centre d’accueil de migrants… L’État leur impose des décisions qu’ils doivent appliquer, ces moments peuvent provoquer des résistances très fortes au sein de la ville et les élus le vivent comme un rite auprès de la population et du conseil municipal.

 

Ils considèrent que cette période n’est pas suffisamment reconnue par les recruteurs

 

À l’heure où ce mandat allait peut-être d’arrêter pour certains d’entre eux, comment se préparaient-ils à l’après ?

Ce mandat est considéré par la plupart des jeunes élus comme une prise de risque au niveau de leur parcours professionnel, mais aussi sur le plan de la vie personnelle. Beaucoup ont estimé que le statut d’élu fragilisait les maires, notamment pour ceux qui ont fait le choix de se concentrer uniquement sur leur mandat. Ils craignent des difficultés d’insertion professionnelle pour l’après. Certains ont entamé des démarches de validation des acquis d’expérience (VAE), ils considèrent que cette période n’est pas suffisamment reconnue par les recruteurs. Il y aurait certainement plus de jeunes sur les rangs des municipales si le coût n’était pas aussi fort à l’issue. D’autant plus que les indemnités sont faibles, les élus ruraux ne touchant que 1 200 euros. Les élus urbains se posent moins ces questions car souvent, ils cumulent avec des mandats au niveau des intercommunalités, et beaucoup lancent leur carrière politique.

 

La violence durant le mandat, les reproches constants, les menaces, les commentaires des réseaux sociaux peuvent être difficiles à vivre

 

Qu’est-ce qui pousse un jeune élu à arrêter ?

Il y a trois critères : la difficile conciliation avec la vie familiale, quand ils sentent que leur investissement peut leur coûter un divorce. Ensuite, le souhait de s’engager plus fortement dans leur vie professionnelle. Enfin, la violence durant le mandat, notamment entre eux et les administrés, les reproches constants, les menaces, les commentaires des réseaux sociaux peuvent être difficiles à vivre. Les agendas très lourds, les temps de loisir restreints, la sensation que ça ne s’arrête jamais… Ils vivent une forme d’ascétisme relativement inhabituelle pour des jeunes de moins de 40 ans.

 

Lire aussi : Un maire est un homme d’expérience !

 

Ces maires ont-ils proposé des pistes pour améliorer la prise de fonction et l’engouement des plus jeunes vers ce mandat ?

Certains ont suggéré de créer des modules d’éveil à la politique et la philosophie dès l’école. Ils souhaitent aussi des temps de formation pour tous les élus municipaux, partant du principe que c’est ce qui autorisera certains conseillers à oser se présenter en tant que maire.

Ensuite, tous considèrent qu’une prise de fonction entre 5 et 7 jours est trop rapide. Ils souhaiteraient un allongement du délai pour justement, suivre une formation initiale poussée. Les jeunes maires ruraux ont aussi parlé de la nécessité de revaloriser les indemnités pour stopper cette surreprésentation des retraités.

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