CONSENSUS ?

 

Revenu universel : les territoriaux ont la parole

20/05/2020 | par Séverine Cattiaux | Actualités

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À l’heure de la crise sanitaire, le revenu universel revient en force, et ses partisans d’appeler à sa mise en place imminente. Sur cet enjeu de société, deux DGS et une DGA livrent leur analyse, à chaud.

« Après les Gilets jaunes qui ont mis en exergue les difficultés de beaucoup de travailleurs, cette crise nous invite encore un peu plus à réfléchir à la nécessité d’un revenu minimum » affirme Martine Poirot, DGS de la communauté de communes du bassin de Pompey, au nord de Nancy. La crise sanitaire n’a pas seulement apporté de l’eau au moulin aux partisans d’un revenu de base, elle a fait visiblement cheminer les esprits des moins convaincus. C’est ce que constate Emmanuelle Chambard, DGA Cohésion sociale et culture à Valence Romans Agglo, dans la Drôme : « cette crise nous a fait mûrir sur la question de ce revenu de base ». Et pour cause, en quelques semaines, la pandémie a fait basculer dans le rouge une quantité de personnes.

 

« On doit vraiment rendre les gens autonomes et ne pas leur imposer l’affront d’aller faire l’aumône »

 

Au vu de la conjoncture, un retour à la normale n’est pas pour demain. Les associations caritatives pourraient même voir dans les prochains mois, le nombre de leurs bénéficiaires grossir à vue d’œil. Feront-elles face ? Et ces personnes surmonteraient-elles ce passage à vide ou s’enliseront-elles encore plus profond dans la précarité ? La DGS s’y refuse : « on doit vraiment rendre les gens autonomes et ne pas leur imposer l’affront d’aller faire l’aumône. La crise a mis en lumière de nouvelles fractures. Il faut redéfinir le panier de besoins et de services vitaux » en déduit-elle.

La situation est critique, mais le revenu de base est-il la réponse adaptée aux circonstances ? Il ne faut sans doute pas s’emballer, de l’avis de Jean-Luc Bœuf, directeur général des services (DGS) de la Drôme. « Les besoins de financement auxquels nous assistons, du point de vue économique et social, sont toutefois propices aux interrogations sur le revenu de base » admet-il néanmoins.

 

« Il faut un vrai consensus national »

Courant avril, dix-neuf présidents de départements PS ont réaffirmé l’urgence d’expérimenter le revenu de base, eu égard évidemment à la situation de crise sanitaire. Leur tribune publiée dans le Journal du Dimanche n’a pas échappé à Jean-Luc Bœuf. Lequel se souvient parfaitement que ces mêmes présidents ont déjà émis une proposition de loi dans ce sens, en janvier 2019, loi qui n’a pas franchi le cap du Parlement. « Le fait que, dans cet intervalle de temps, ce ne soit toujours que des départements de gauche qui portent ce projet, ne peut pas ne pas interroger, souligne le directeur général des services de la Drôme. Pour que le dispositif puisse fonctionner, « il faut un vrai consensus national, sur ce que les gens veulent dans ce revenu », selon lui.

 

« Il faut dépassionner politiquement le revenu de base, pour qu’il passe la rampe »

 

« Il faut dépassionner politiquement le revenu de base, pour qu’il passe la rampe, exhorte le DGS. Car pour le moment, le revenu de base est perçu d’un côté comme un projet de gauche généreux, et de l’autre, comme un dispositif brisant les incitations aux travail ». Loin d’eux cependant, l’intention de promouvoir un revenu d’assistanat, comme le défend avec force Mathieu Klein, président PS de Meurthe-et-Moselle et cosignataire de la tribune : « cette dénonciation de l’assistanat est une attaque idéologique qui ne recouvre pas la réalité, l’écrasante majorité des gens qui vivent du RSA n’ont qu’une aspiration, celle de s’en sortir ».

Ce ne sont pas des euros versés à fonds perdu, ajoute Emmanuelle Chambard, « ses revenus de base reviendront dans le pot commun, en épargnant toutes sortes de dépenses liées à la pauvreté, à l’insécurité, aux problèmes de santé, de repli sur soi ». Expérimenter le revenu de base tombe doublement à pic, rappelle le président de Meurthe-et-Moselle. D’une part il y a une crise qui sévit, mais aussi l’État qui prépare dans son coin un revenu universel d’activité (1). « Notre expérimentation doit servir de point d’appui au RUA sur lequel le gouvernement travaille » assène Mathieu Klein, qui ne cache pas son inquiétude. « Nous craignons que le RUA ne génère trop de perdants, parce qu’il manquerait d’ambition ».

 

Passer d’un système à l’autre

Pour les partisans du revenu universel d’existence (RUE) sans condition de ressources, à l’instar de Benoît Hamont, fondateur de Génération-s, il ne fait guère de doute que, ni le RUA de l’État, ni un RSA+ des départements ne sont de taille à répondre aux défis actuels : transition écologique, transformation du travail, sans parler des futures crises inévitables. « Il faut dépassionner politiquement le revenu de base, pour qu’il passe la rampe. En termes de consensus, le RUE semble, lui aussi, avoir gagné du terrain, durant la crise. Il est ainsi ressorti en bonne place dans les propositions de la consultation citoyenne « Le jour d’après », lancée par une soixantaine de parlementaires de tous bords.

Sur l’instauration du RUE, Emmanuelle Chambard avoue son scepticisme, ayant peine à croire que la population soit prête à sauter le pas. Tout bien considéré, la DGA suppose que les citoyens ne trouveraient sans doute rien à redire, à ce qu’un revenu de base soit octroyé d’office aux aidants, « quels que soient leurs revenus » précise-t-elle.

 

« Les aides et le contexte de vie sont au fond très discriminants selon le lieu où l’on habite, si on est à la campagne, à la ville »

 

C’est le coût élevé du RUE qui fait vraiment tiquer le DGS de la Drôme. « On est dans des ordres de grandeur de plusieurs centaines de milliards d’euros. Pour mémoire les budgets cumulés des conseils départementaux atteignent 70 milliards d’euros » alerte-t-il. Jean-Luc Bœuf attire également l’attention sur les conséquences en termes de droit du travail, et de prestations sociales. « Qu’est-ce qu’on fait de la Sécu ? » questionne-t-il. « L’énorme difficulté, et là c’est le technocrate qui s’interroge, précise-t-il, c’est comment on passe d’un système à l’autre. J’en veux pour preuve la complexité de la mise en place de la réforme de retraites ».

 

Un revenu de base avec aussi un nouvel ascenseur social

Martine Poirot décerne cet autre bon point au revenu de base : il remet tout le monde sur un pied d’égalité. « Les aides et le contexte de vie sont au fond très discriminants, argumente-t-elle, selon le lieu où l’on habite, si on est à la campagne, à la ville ». Oui mais attention, objecte Jean-Luc Bœuf, l’instauration d’un revenu de base pourrait avoir pour effet collatéral la tentation de délaisser le tissu associatif. « Or, on a besoin de cette multitude d’acteurs qui mettent en place une multitude d’actions là où il faut » soutient-il.

 

Une contrepartie au revenu de base ? Non, mais de toujours de l’accompagnement auprès des allocataires

 

Autre bénéfice du revenu de base pour la DGA : il simplifie et apporte de la lisibilité dans les aides aux personnes précaires. Martine Poirot abonde : « on se perd dans les méandres de circuits de redistribution, qui finissent par avoir un coût eux aussi ». Une contrepartie au revenu de base ? Non, mais toujours de l’accompagnement auprès des allocataires pour les aider à retrouver un travail, sont d’avis Emmanuelle Chambard et Martine Poirot.

Un point chiffonne encore la DGA de Valence Romans Agglo. Si tant est qu’il soit mis en place un jour, le revenu de base ne deviendra pas l’alpha et l’oméga du vivre ensemble. Sa proposition ? Changer le système éducatif. « Notre école et nos formations ne parviennent pas à donner la chance à tous. Il faut aussi s’attaquer à ce problème » ponctue-t-elle.

 

 

 

 

 

 

Note

(01)Le projet de loi pourrait être débattu d’ici 2021, pour des premiers versements en 2022 ou 2023. - Retourner au texte

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