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ENTRETIEN

 

Égal accès à la ville : une question de sexe

15/10/2013 | par Jean-Christophe Poirot | Toute l'actualité

Skateboard_on_side_Ncapamaggio ©Ncapamaggio

Les villes prêtent aujourd’hui une attention particulière à la qualité de vie des habitants. Elles veulent davantage permettre aux espaces publics de favoriser les rencontres et de prévenir certains maux de la coexistence urbaine. Mais les référentiels urbains, conçus comme universels, ont en réalité été pensés par l’homme et pour l’homme. Les dépasser commande d’intégrer à l’analyse la dimension du genre, afin d’en corriger les effets. « La question de l’égalité d’accès à la ville pour les femmes doit être intégrée au rang des indicateurs majeurs de l’évaluation de la qualité des espaces urbains », plaide Marie-Christine Bernard-Hohm.

Pour quelles raisons faut-il prendre en compte la question du genre dans l’approche de l’espace public ?

D’abord, interrogeons-nous sur le bien-fondé de l’étude dite «de genre». Elle est porteuse d’une dimension anthropologique qui oblige à réajuster notre regard sur la façon dont coexistent le progrès social et les archaïsmes culturels en matière d’égalité des sexes, problématique à laquelle on ajoute les enjeux de mixité et de parité. Ce questionnement interpelle directement le politique face aux résistances au changement qui mettent en péril la liberté d’aller et venir et le droit à la ville pour tous.

En matière de planification et d’aménagement urbain, un diagnostic par le genre peut paraître un peu vain et en énerver plus d’un ! « À quoi bon ? » pensent souvent les fonctionnaires territoriaux entraînés à penser au « bien commun » et à l’universel abstrait que désigne le mot « citoyen » (1). Or, réintroduire la division des sexes dans la compréhension spatiale de l’urbain, est une phase de discrimination nécessaire, une sorte de tri préalable au service de l’efficacité sociale de la cité. L’espace public est à ce titre un grand révélateur des inégalités d’usage. Surtout parce que nous restons persuadés que tous, hommes et femmes y ont un égal accès.

Qu’est-ce qui a amené la communauté urbaine de Bordeaux à vouloir interroger la présence et l’expérience des femmes dans l’espace public ?

L’idée d’étudier la ville vue par les femmes a été lancée un peu comme un défi par le président de la communauté urbaine de Bordeaux, Vincent Feltesse, à l’agence d’urbanisme. Celle-ci s’en est saisie avec la collaboration d’une unité de recherche de l’université de Bordeaux 3 (ADES – CNRS) (2). L’agglomération bordelaise organise sa croissance pour devenir en 2030 une métropole millionnaire d’échelle européenne. Les élus métropolitains appellent de leurs vœux une ville « désirable et durable ». Cet enjeu induit de rejeter les modèles urbains obsolètes qui excluent et divisent la population afin de refonder un mieux-vivre ensemble. L’étude consistait à valider ou infirmer le poids des normes de genre dans les pratiques de la ville, tant dans les faits que dans les ressentis, afin de pouvoir en corriger les éventuels effets.

« À quoi bon ? » pensent souvent les fonctionnaires territoriaux entraînés à penser au « bien commun »

 Comment avez-vous procédé et quelles sont les principales observations que vous tirez de cette étude ?

Trois approches ont été retenues. Une « approche intégrée de l’égalité », c’est-à-dire un tri genré de données statistiques issues du recensement, de l’enquête sur les déplacements des ménages et des déclarations annuelles des données sociales d’entreprises, a permis de rendre visible des écarts en défaveur des femmes. Représentant 53 % de la population métropolitaine (51,4 % en France – NDLR), les femmes ont des cadences de mobilité moins régulières et des revenus de 15 à 20 % inférieurs à ceux des hommes ; leurs taux de solitude et de précarité sont également plus importants.

Deux autres outils qualitatifs ont entériné des distinctions dans les pratiques urbaines. Tout d’abord, des groupes de discussion rassemblant trois catégories d’habitantes selon un panel représentatif (âges, revenus, isolement, ancienneté résidentielle). Les participantes ont révélé une pratique diurne de la ville, étendue et variée, toutefois très fonctionnelle et dénuée de toute idée de flânerie. Outre une gestion du temps tendue, c’est surtout un net sentiment d’insécurité qui explique ces restrictions d’usage. Même chez les plus jeunes, pourtant consommatrices des loisirs nocturnes, l’illégitimité à stationner dans l’espace public a été soulignée, avec son corollaire, le harcèlement récurrent, allant du regard insistant à l’invective orale et engendrant la peur de l’agression physique et du viol.

Ce constat a été confirmé par le troisième outil de description microgéographique. Il consistait à relever de façon systématique le nombre de femmes et d’hommes présents dans une importante station d’échange de tramway, un parc de banlieue ouvert la nuit, un site festif nocturne de Bordeaux. Résultat : des pratiques asymétriques entre hommes et femmes, selon les heures et la nature des lieux. Rues encaissées, tunnels, espaces informels mal éclairés, saillies ou renfoncement du mur, secteurs de foule, ou au contraire places vides, sont autant de facteurs anxiogènes et dissuasifs pour les femmes qui adoptent des stratégies d’évitement, une désérotisation de leurs tenues et pensent à l’avance leurs parcours.

On a donc des degrés très inégaux de mixité d’usage de la ville…

En effet, derrière l’impression générale qu’il existe une mixité partagée des usages urbains, se cache une autre réalité des relations hommes-femmes, et une division de l’espace plus « archaïque ». Les données chiffrées, sensibles et spatiales convergent vers une même affirmation : en ce début de XXIe siècle, à Bordeaux, et très vraisemblablement ailleurs, des normes spatiales stéréotypées continuent à être construites par des rapports sociaux de sexe qui défavorisent les femmes et distillent des représentations.

Rues encaissées, espaces mal éclairés, places vides sont autant de facteurs anxiogènes et dissuasifs pour les femmes

 Sur quels leviers faut-il agir en priorité pour faire évoluer la conception « androcentrique »des espaces urbains ?

Androcentrique traduit l’idée d’une cité dont les normes ont historiquement été pensées par l’homme et pour l’homme. L’espace public, physique et symbolique, continue à être un lieu d’exercice du pouvoir masculin, ce qui perpétue le malaise des femmes. D’ailleurs, la programmation d’équipements de loisirs urbains renforce l’évidence que la rue appartient aux hommes : regardez comment se sont implantés les skate parks ou les city stades dans les espaces publics majeurs des villes, – les quais à Bordeaux –, on n’y voit que des garçons ! (3) Où sont censées apparaître les filles ? De fait, elles ne font que courir ou se déplacer en groupe. La question du déplacement des personnes vulnérables apparaît ainsi primordiale, que ce soit pour les femmes, les enfants et les personnes âgées et/ou limitées par un handicap. Elle appelle des réponses du type taxis à la demande, tramway de nuit plus sécurisé… La « marchabilité » de la ville est aussi en cause : cheminements piétons sans obstacles, revêtements lisses, meilleure visibilité (chasse aux angles morts, recoins sombres, ruptures du linéaire des rues), signalétiques claires, repères rassurants, possibilités de halte dans l’espace et présence humaine régulière la nuit dans les quartiers. Une certitude pour les femmes : la vidéosurveillance reste un pis-aller. 

Vous proposez la création d’un label pour stimuler une démarche qualité. De quoi s’agit-il ?

Ce label de Haute qualité d’Égalité humaine (HqEg) est un clin d’œil à l’injonction de nos cités HQE. Il pourrait récompenser les cités qui ont fait l’effort d’aménager et d’animer leurs espaces publics pour mieux mixer les publics féminins et masculins. Cette volonté de justice spatiale alimenterait une ambiance urbaine réussie et s’accompagnerait d’une réelle parité dans les institutions. Aujourd’hui, à la Cub, elles ne sont que sept vice-présidentes pour vingt-neuf hommes, mais les choses avancent. La Cub a récemment sensibilisé ses cadres au management interne genré et rajouté un chapitre sur le genre dans un référentiel sur la qualité des espaces publics, cosigné par plusieurs services communautaires. Au programme cette fin de printemps : des « balades urbaines » dans différents secteurs du territoire bordelais pour en apprécier le degré de confort urbain et de sécurisation des femmes, ainsi qu’une série de rencontres avec des usagers et usagères afin de recueillir des témoignages et des conseils en direct. 

Note

(01)La prise en compte du genre au sein d’une collectivité territoriale, l’exemple de Brest Métropole, Marie-Laure Deroff et Nicole Roux, Université de Bretagne occidentale. - Retourner au texte

(02)Sous la direction d’Yves Raibaud, géographe. - Retourner au texte

(03)Yves Raibaud (dir.), « Masculin/Féminin, questions pour la géographie », L’Information géographique, vol. 76, 2012. - Retourner au texte

Approfondir le sujet

MARIE-CHRISTINE BERNARD-HOHM est ethnologue urbaniste à l’Agence d’urbanisme Bordeaux métropole Aquitaine (A’urba). Ses travaux portent sur un large éventail de populations dans le cadre d’études d’évaluation des politiques publiques (Rmistes, ménages surendettés, gens du voyage, etc.) ou de démarches thématiques prospectives (handicap, vieillissement, genre). Elle a dirigé l’étude « L’Usage de la ville par le genre – Les femmes », destinée à mesurer le poids des normes de genre sur les pratiques urbaines au quotidien sur le territoire de la communauté urbaine de Bordeaux

Références

Téléchargez l'étude : "L'usage de la ville par le genre"

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