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« Il faut se libérer de la croissance »

02/12/2013 | par Séverine Cattiaux | Toute l'actualité

Dominique MÉDA à Paris le 24 juin 2013 ©Philippe Matasas - Flammarion

Sociologue à l’Université Paris Dauphine, Dominique Méda invite les citoyens, mais aussi les économistes, les élus… à changer de lunettes, pour relever les défis en cours, sans en laisser aucun sur le bord de la route : épuisement des ressources, pollution, chômage, crise économique, crise du sens… Dans « La Mystique de la croissance. Comment s’en libérer » (Flammarion), elle explique pourquoi la croissance et le PIB sont des concepts erronés, et propose une alternative heureuse…

Vous considérez-vous comme une lanceuse d’alerte ?

C’est une question très intéressante. Oui, je me sens en effet dans la peau d’une lanceuse d’alerte dans la mesure où j’attire l’attention sur les menaces majeures qui pèsent sur nous et sont susceptibles d’entraîner des catastrophes si nous n’engageons pas une bifurcation radicale. Mais contrairement aux véritables lanceurs d’alerte, je ne prends moi-même aucun risque en faisant cela : je ne risque pas par exemple de me faire licencier ou éliminer comme c’est le cas des lanceurs d’alerte traditionnels. Je cours juste le danger de me voir reprocher d’être trop « engagée » et de me faire traiter d’« utopiste », incapable de prendre en compte les contraintes réelles (c’est-à-dire économiques) dans lesquelles nos sociétés sont plongées. Mais je me suis mise volontairement dans cette situation de scientifique engagée (en m’éloignant de l’administration administrante ou contrôlante) précisément pour avoir cette liberté de parole, qui est au fond très rare et infiniment précieuse.

 Résumez-nous votre programme anti-crise sociale, écologique, économique…

Ma proposition principale consiste à prendre vraiment au sérieux, d’une part, la menace écologique, et, d’autre part, le caractère conventionnel, archaïque, et inadapté aux défis auxquels nous sommes confrontés, des indicateurs qui guident nos actions et à l’aide desquels nous évaluons et comparons nos performances. Si nous sommes persuadés de cela, alors il nous faut à la fois changer d’indicateurs et modifier nos comportements, changer d’indicateurs pour transformer ces derniers.

Pour parvenir aux 300 milliards par an d’investissements nécessaires à la reconversion de nos économies au niveau européen, il faudra de profonds changements dans la gouvernance européenne

Et si ce qui compte le plus pour l’inscription de nos sociétés dans la durée, c’est notre patrimoine naturel (l’évolution de ses qualités) et notre cohésion sociale, alors c’est bien sur un ou deux grands indicateurs capables de mettre en évidence ces évolutions-là que nous devons désormais nous concentrer. J’appelle aussi cela « enserrer la croissance dans des contraintes éthiques » ou dans des normes sociales et environnementales : raisonner au-delà de la croissance. Cesser d’afficher comme objectif « la croissance », mais bien plutôt la satisfaction des besoins de tous en prenant soin de ce que les économistes appellent les « facteurs de production » mais qui ne peuvent se limiter à cette fonction : la Nature et des humains qui produisent.

Est-ce que le gouvernement a conscience de l’obsolescence de l’indicateur PIB ?

Le président Sarkozy avait surpris tout le monde, et en premier lieu des gens comme moi qui travaillaient sur le sujet depuis longtemps, lorsqu’il a décidé de confier à une commission le soin de proposer d’autres instruments de mesure des « performances économiques et du progrès social ». C’est d’ailleurs pour être certains que l’intention – louable – serait bien suivie d’effets que nous avons créé, au même moment, avec quelques collègues dont Jean Gadrey, Florence Jany-Catrice, Patrick Viveret, mais aussi Danielle Mitterrand, le Forum pour d’autres indicateurs de richesse (FAIR), en rappelant l’absolue nécessité d’impliquer les citoyens dans une démarche dont les enjeux étaient absolument majeurs puisqu’il s’agissait de redéfinir ce qui compte pour une société.

Les choses ne se sont pas passées ainsi puisque c’est une assemblée d’économistes qui a travaillé en chambre. Un certain nombre de propositions de la commission ont été prises en compte, mais on n’a absolument pas débouché sur le grand débat public et la vaste prise de conscience qu’un tel bouleversement exigeait. Et avec l’approfondissement de la crise, ce genre d’idées est apparu de plus en plus tabou, exactement comme cela s’était passé dans les années soixante-dix avec les deux chocs pétroliers. Souvenez-vous, en 1972, le secrétaire général de la CFDT pouvait s’exclamer : « la croissance comme but de l’économie marchande, l’idéologie de la consommation-obsession […] ne peuvent même plus être poursuivies sans conduire le monde à la catastrophe ». Et quelques années plus tard, la critique était devenue impossible.

CE QU’EN PENSENT LES TERRITORIAUX
« Les élus et les citoyens doivent faire évoluer les politiques publiques »
Si les indicateurs économiques classiques tel que le PIB ou le taux de chômage continuent à jouer un rôle déterminant dans la conduite de nos politiques publiques, ils ne sont plus les seuls, loin de là. Cela se traduit notamment par la mise en place en Pays de la Loire de 30 nouveaux indicateurs de richesses construits avec 5 000 Ligériens. Il faut encore que ces indicateurs s’imposent dans le débat public, mais c’est un début. Et pour qu’ils s’imposent, c’est à la condition qu’ils soient simples, que l’on arrive à diffuser la culture critique de l’indicateur, que les élus et les citoyens s’en emparent pour faire évoluer les politiques publiques…
Mais les changements dans notre façon de conduire nos politiques publiques sont bien plus profonds : stratégie régionale de transition énergétique, Agenda 21 et objectifs de développement durable, plans biodiversité, nos outils de pilotage ont clairement évolué depuis la vision planificatrice en vogue pendant les Trente glorieuses. La région a également lancé une démarche ambitieuse autour de la responsabilité sociale et environnementale des entreprises et soutient activement le développement de l’économie sociale et solidaire, ce qui revient à soutenir un autre rapport à l’économie et au sens
Guillaume Julien
Directeur de la Prospective, des Schémas et de l’Agenda 21 (DPSA21), du conseil régional des Pays de la Loire.

 

 Existe-t-il un mouvement français ou européen qui prône, comme vous, qu’il faut « enserrer la croissance dans des contraintes éthiques » ?

Pour l’instant, les seuls partis à soutenir ce type d’idée sont les partis Verts. Et encore ne sont-ils pas tous prêts à soutenir un tel programme car, comme le faisait remarquer Edmond Maire, une telle critique « n’entraîne pas une adhésion populaire très large ». C’est une difficulté bien connue : s’il veut faire changer les choses, un parti doit accéder au pouvoir mais, pour obtenir des voix, il faut réussir à plaire aux électeurs ou au moins sembler pouvoir apporter des réponses à leurs principales questions. Celles-ci portent aujourd’hui sur le chômage et le pouvoir d’achat. Et on a réussi à opposer, dans l’esprit des gens, l’écologie et l’emploi. Il faut donc parvenir à démontrer que la résolution de la grave crise économique et sociale que nous traversons ne pourra pas être résolue par les moyens habituels (plus de croissance) mais qu’elle passe par la résolution de la crise écologique. Qu’il existe un moyen de sortir par le haut de la crise à laquelle nous sommes confrontés. Mais cela est très difficile car, comme dans tous les changements, les résultats ne peuvent pas se voir immédiatement. D’où l’importance, en engageant celui-ci, de le faire en ayant à l’esprit l’obsession de justice sociale. Nous ne pourrons pas engager ce changement sans une redistribution massive des accès, des revenus, des droits, des positions, car nous n’aurons plus la croissance pour lubrifier le fonctionnement social.

La consommation est désormais considérée comme le lieu de l’exercice de la liberté et de la manifestation de la singularité

 Admettons que la France et tous ses échelons adhèrent à de nouveaux indicateurs de richesse… Est-ce possible à l’heure de la mondialisation ?

Il est vrai que faire cela tout seuls aujourd’hui comporterait des risques énormes. Je suis parfaitement consciente des contraintes dans lesquelles nous nous trouvons, qui nous privent quasiment de toute marge de manœuvre et conduisent à ce sentiment de dépossession que ressentent nos concitoyens.

Beaucoup d’initiatives sont possibles au niveau national et local. Mais pour consentir les investissements nécessaires à la reconversion de nos économies (300 milliards par an au niveau européen) et faire de l’Europe un espace exemplaire en matière écologique et sociale, je crois que nous aurons besoin de profonds changements dans ce que l’on appelle la gouvernance européenne : je ne vois pas comment nous pourrions engager ceux-ci sans un changement des règles des traités et de la BCE, sans une Europe vraiment démocratique. Mais aussi sans exiger que soient respectées au niveau européen un ensemble de normes sociales et environnementales strictes que tous les produits devront respecter. Plus généralement, un accord international qui permettrait de fixer le calendrier de la réduction des émissions de GES et le partage de celle-ci entre les pays devient absolument urgent.

CE QU’EN PENSENT LES ÉLUS
« Nous avons besoin d’autres indicateurs »
Nous ne pouvons plus avoir pour seul éclairage, le chiffre du PIB. Le PIB agrège y compris des données de richesses qui proviennent de la destruction de biens communs, qui sont environnementaux, voire sociaux ! Une région qui veut avoir une stratégie de développement durable et équilibré, a besoin d’autres indicateurs, sinon on mesure avec un mauvais thermomètre. Depuis 10 ans, nous travaillons sur des indicateurs de synthèse et de détails. Par exemple, nous utilisons l’Indicateur humain de richesse, (reconnu au niveau international) qui est composé de trois variables : la santé, l’éducation, et la richesse. Plutôt que le PIB pour la partie « richesse », nous avons fait rentrer le revenu des ménages, parce que c’est cela qui est important pour les populations et cela nous donne un indicateur extrêmement précieux qui nous permet de comparer les régions (qui toutes l’utilisent), qu’on peut décliner à l’échelle des bassins d’emplois et à l’échelle communale… À la région, nous utilisons cet indice comme moyen de péréquation par rapport au déploiement de nos politiques… Comme toutes nos communes ont cet indicateur, nous pouvons bonifier certaines politiques, comme la culture, sur des communes qui ont un IDH faible, et inversement…
Myriam Cau
Vice-présidente de la région Nord Pas-de-Calais, en charge du Développement durable, de la Démocratie participative et de l’Évaluation

Et que fait-on de la sacro-sainte consommation ?

La passion pour la croissance (du PIB, donc des quantités de biens et services produits) et plus généralement de la maximisation, s’appuie sur l’envie du toujours plus, et notamment du toujours plus de revenus et toujours plus de consommation. Depuis la fin des années 1970, nous avons vécu une véritable réhabilitation de cette dernière, soutenue par les marques et la publicité : elle est désormais considérée comme le lieu de l’exercice de la liberté et de la manifestation de la singularité.

Il ne sert pas à grand-chose de démontrer, à force d’études, que l’accroissement des quantités consommées génère, à partir d’un certain niveau, des quantités de satisfaction décroissantes. La consommation est aujourd’hui érigée en devoir national et sert par ailleurs d’exutoire à des citoyens qui n’ont plus beaucoup d’occasions d’exercer leurs choix et leur initiative, notamment dans le travail. Il me semble que pour faire contrepoids à l’attraction qu’exerce la consommation, il faudrait réussir à réhabiliter d’autres espaces et d’autres activités : les activités démocratiques, citoyennes, politiques, d’une part, les activités d’auto-production, ou encore ce que Gorz appelait les activités autonomes, d’autre part, mais aussi les activités de travail permettant un véritable développement des facultés des individus ; les activités à empreinte écologique réduite : se promener, contempler, se rassembler, se parler…

Mais surtout, il me semble qu’il importe de bien faire la différence entre la consommation de ceux qui n’ont aujourd’hui pas les moyens de satisfaire leurs besoins essentiels et celle des autres. Produire et consommer sont des actes non pas privés mais qui entraînent des conséquences pour l’ensemble des conditions de vie sur la planète. Nous devons en tirer les conséquences.

 Quelques collectivités territoriales mettent en place des Indicateurs de Richesse, qu’elles commencent à utiliser comme outils de pilotage…

Ces initiatives sont très importantes et FAIR soutient leur développement. Plusieurs régions ou départements sont très avancés. Dans certains, ils sont mobilisés pour repenser le versement des aides régionales ; dans tous, pour intensifier la vie démocratique. Nous sommes aujourd’hui à un moment où il serait bienvenu que l’ensemble des collectivités puisse adopter à la fois un nouveau set d’indicateurs et des procédures démocratiques de suivi de leurs évolutions. C’est seulement ainsi, en impliquant les citoyens dans cette démarche, que nous pouvons espérer rendre désirables les changements de comportements.

 

 

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