LE MONDE EST PETIT

 

Le lien social décortiqué

04/12/2013 | par Julien Damon | Toute l'actualité

lien social_Fotolia©vege _web ©vege - Fotolia.com

Pierre-Yves Cusset, à travers son exploration des multiples dimensions de la notion, présente à la fois un panorama et une thèse. Voici un petit livre savant, particulièrement intéressant, qui permet au novice de découvrir, et au spécialiste de se ressourcer. L’ensemble constitue une très intéressante exploration des multiples dimensions du lien social.

 Le lien social serait affaibli et menacé. L’affirmation est répétée depuis des années, et l’alarme de mise. Mais de quoi parle-t-on vraiment ?

Soulignant que la sociologie est née d’une inquiétude face au déclin des corporations, des communautés villageoises et de la famille, Cusset offre tout d’abord une judicieuse introduction aux grandes constructions sociologiques. Le normalien agrégé nous invite à un retour sur la tradition sociologique.

 

Une synthèse de travaux

Le lecteur de Cusset découvrira ou révisera les typologies classiques qui permettent de comprendre et d’étudier les liens individu/société : la communauté (avec l’accord spontané des consciences) et la société (où les tensions sont incessantes) ; la solidarité mécanique (fondée sur la ressemblance des individus) et la solidarité organique (qui repose sur la complémentarité des individus). De manière plus originale, il en apprendra beaucoup sur les acquis de la sociologie des réseaux et de la psychologie sociale.

S’appuyant sur nombre d’études solides, Cusset synthétise des résultats importants. Ces travaux confirment, par exemple, que le monde est petit. Les expériences montrent en effet qu’il ne faudrait pas plus d’une quinzaine de liens de connaissance pour que n’importe qui, dans le monde, soit, grâce à ce réseau de contacts, mis en relation avec n’importe qui d’autre.

L’auteur revient sur l’évolution récente des liens privés, avec d’abord une institution familiale ébranlée. Les mutations sont d’une ampleur et d’une rapidité extraordinaires. Songeons que seulement 5 % des enfants naissaient hors mariage en 1950. C’est le cas de plus de la moitié d’entre eux aujourd’hui. En 1950, 5 % de la population vivaient seuls. C’est le cas de 15 % aujourd’hui. Vivre seul, comme le note Cusset, ne veut néanmoins pas nécessairement dire être isolé ou se sentir seul.

 

Un lien public dégradé

Au-delà de la relative fragilisation de l’individu dans sa sphère privée, c’est la dégradation du lien public qui préoccupe le plus l’auteur. Le désinvestissement pour les affaires publiques se conjugue à des doutes sur les capacités d’intégration. Tout ceci nourrit l’idée et le discours d’une crise du lien social. Dans une élégante formule Cusset considère que si crise du lien social il y a, c’est une « rançon de libertés nouvelles ».

Le processus historique d’individualisation et les aspirations démocratiques à l’égalisation s’approfondissent. Le lien social n’est plus d’abord institué par la communauté (au moins par la famille). Il est choisi (on dit « électif ») et, partant, plus fragile car révocable et ajustable en permanence.

Il ne s’ensuit pas une société sans morale, ni valeurs, ni possibilité de vivre ensemble. L’accroissement des diverses incivilités et la montée des défiances en France ne traduisent pas un effondrement, mais des difficultés et des tensions dans la gestion d’espaces publics où se croisent et cohabitent des anonymes de plus en plus nombreux et mobiles. D’ailleurs les règles collectives, la politesse – dont on dit tant qu’elles s’épuisent – sont toujours fortement valorisées.

 

 

 

 

 

 

Approfondir le sujet

Extraits

« Si crise du lien social il y a, elle concerne moins les liens privés que le lien civil, celui qui relie chacun à la société dans son ensemble. »

« Les Français, s’ils souhaitent davantage de liberté dans la vie collective réclament aussi davantage de règles dans la vie collective. Il est donc difficile d’appuyer la thèse d’une crise morale généralisée. »

« L’État-providence joue un rôle de premier plan dans l’émancipation des individus, notamment des plus faibles, vis-à-vis des appartenances héritées, en autorisant un minimum d’indépendance financière. »

Références

Pierre-Yves Cusset, Le lien social, Paris, Armand Collin, coll. « 128 », 2013, 128 pages, 9,80 euros.

Pas de commentaire

Ajouter un commentaire

Laisser un commentaire

Tous les champs sont obligatoires (votre adresse e-mail ne sera pas publiée)

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>