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ENTRETIEN

 

Patrick Braouezec : « En France, nous sommes incapables de nous projeter dans l’avenir »

20/01/2014 | par Stéphane Menu | Toute l'actualité

640px-Patrick_Braouezec ©Hugo Nanni

Clairement opposé à la métropolisation de la région Ile-de-France, Patrick Braouezec, président de Plaine Commune, estime que ce processus cassera les dynamiques territoriales déjà en place, tout en menaçant le principe de solidarité à l’œuvre. La région ne serait pas suffisamment « réactive », en matière de formation professionnelle, pour permettre à la Seine-Saint-Denis de bénéficier des retombées économiques.

Le département de Seine-Saint-Denis, auquel appartient la Plaine Commune, se caractérise par un développement socioéconomique très inégal. Comment y remédier ?

Il n’est pas simple de changer les choses du jour au lendemain. C’est un travail au long cours. Mais, chaque fois qu’une entreprise s’installe sur notre territoire, nous mettons en œuvre le principe d’un partenariat, celui d’une charte Entreprises territoires, à laquelle 115 entreprises ont adhéré. L’idée est bien sûr de faire en sorte que la clause d’insertion sociale de 5 % soit mise en œuvre sans discussion mais aussi que les entreprises intègrent le fait qu’elles sont actrices sur le territoire. Grâce à la clause d’insertion sociale, 85 équivalents plein-temps ont vu le jour à la cité du cinéma de Luc Besson. Depuis 6 ans, cette charte a permis l’embauche de 4 300 personnes.

 

Que manque-t-il pour aller plus loin ? Le niveau de chômage reste élevé ?

Que notre système de formation soit plus réactif… Lorsque j’ai appris que des milliers d’emplois liés à la téléphonie allaient être créés sur notre territoire, je suis allé voir le recteur et le conseil régional pour discuter avec eux d’un programme d’anticipation sur les besoins de ces grosses entreprises, telles SFR ou Deutsche Telekom. J’attends toujours que la région organise une rencontre sur le sujet, pour faire en sorte que les formations délivrées permettent aux jeunes et aux personnes au chômage de profiter de la dynamique. Nous sommes en France incapables de nous projeter dans l’avenir.

 

La métropole condamne les territoires à n’être plus que des exécutants

 

La région n’est donc pas à la hauteur du chef-de-filat qui est le sien, à savoir la mise en œuvre d’une formation professionnelle intégrant de fait la notion d’anticipation…

Je crois, et peut-être est-ce dans les tuyaux gouvernementaux, que la région devrait se concentrer sur deux compétences majeures : la formation et les transports. Ce qui est frustrant pour la population de nos communes pauvres, c’est de voir que tout le travail que nous avons réalisé, en attirant les entreprises, ne profite essentiellement qu’aux salariés parisiens ! Toute cette richesse est captée par Paris ! Et je ne pense pas que le Grand Paris annoncé permettra de changer la donne.

 

Justement, vous critiquez très fortement la création de cette métropole. Pourquoi et quelle alternative lui opposez-vous ?

Nous avons défendu l’idée de partir des dynamiques territoriales existantes. Or, la loi tourne le dos à cette logique, même si nous ne désespérons pas, au moment de la rédaction des ordonnances, de revenir en arrière. La métropole condamne les territoires à n’être plus que des exécutants. Or, si on nous supprime notre statut moral et juridique, nous disparaissons, ni plus ni moins. Nous ne craignons pas de travailler avec d’autres intercommunalités, d’autres communes, nous le faisons déjà. Ce qui nous inquiète, c’est le fait de briser une dynamique bien lancée où la cellule de base, à savoir la commune, était respectée. J’ai toujours conçu l’intercommunalité comme une coopérative de communes, où rien n’est imposé, d’en haut vers le bas.

 

 La région devrait se concentrer sur deux compétences majeures : la formation et les transports

 

Vous craignez par ailleurs une uniformisation des compétences retenues dans la future métropole, menaçant le travail mené par certaines intercommunalités depuis des années ?

D’une agglo à l’autre, des choix ont été faits, en effet, selon les caractéristiques des territoires. Par exemple, Plaine Commune gère les médiathèques, que nous considérons comme des équipements de proximité pour favoriser l’accès à la culture. Je vois mal le Grand Paris prendre en charge cette compétence. Pour d’autres raisons, à Créteil, les cantines scolaires sont gérées à l’échelle intercommunale. Qu’en fera la métropole ? La gestion de ces compétences risque de remonter vers le Grand Paris pour redescendre au niveau des communes. En termes d’efficacité, où se situe le progrès ? J’espère que la mission de préfiguration de la métropole permettra de trouver un fonctionnement plus cohérent. Il eut été préférable d’achever le processus intercommunal de la première couronne parisienne, puis de transférer, dans un deuxième temps, les compétences transversales au Grand Paris. Cette démarche, inspirée des pôles métropolitains de la loi de décembre 2010, aurait évité le yoyo des compétences.

 

Certains reprochent aux opposants de la métropole de s’arc-bouter sur leur territoire, tels des barons, de ne pas prendre en compte le fait que l’attractivité des territoires se joue avant tout à l’échelle des métropoles ?

Le regroupement territorial, quelle que soit sa taille, fonde sa légitimité sur deux pôles : bien sûr, l’attractivité, la capacité à faire venir des entreprises, jouent un rôle essentiel. Mais, en France, la solidarité est organiquement liée à cette première nécessité. Or, les exemples de Londres ou de New York, sur le plan de la solidarité, ne sont pas forcément à suivre. En revanche, historiquement, ces deux grandes villes ont su créer un dispositif harmonieux de polycentralités qui pourrait être source d’inspiration pour nous.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Références

Ancien maire de Saint-Denis, député PCF avant sa rupture en 2010 et son passage au Front de Gauche, Patrick Braouezec est président de Plaine Commune, l’une des communautés d’agglomération les plus pauvres de France.

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