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ENTRE DAVOS ET PORTO ALEGRE

 

« Il faut soutenir l’innovation sociale »

26/03/2014 | par Bruno Cohen-Bacrie | Toute l'actualité

Hugues Sibille

Hugues Sibille

Hugues Sibille, vice-président du Crédit Coopératif, a publié "La voie de l'innovation sociale". Il y défend les nombreuses pistes qu'offre cette voie.

Vice-président du Crédit Coopératif, Hugues Sibille est une figure de l’économie sociale et solidaire en France – cette « autre économie » – qui fait passer les hommes, l’environnement et les territoires avant le profit. Ce livre d’entretien reconstitue le fil du parcours d’un professionnel engagé.

 

Vous êtes une figure incontournable de l’Économie sociale et solidaire (ESS). Comment définiriez-vous les enjeux liés à ce secteur ?

La crise suscite une attente considérable vis-à-vis de l’économie sociale et solidaire. Ceci se mesure par des chiffres : en 2011, 400 cahiers d’espérance et 5 000 participants aux états généraux de l’ESS, 4 000 participants au Forum des associations et fondations. Un succès sans précédent de participation au mois de l’ESS (L’économie qui sait où elle va !). 200 réponses à l’appel à projets Jeun’ESS la même année… Face à cette attente d’une « autre économie », qui apporte des réponses concrètes aux besoins des populations, l’ESS a trois défis. Le premier est de rendre lisible et visible ce qu’elle est. Une enquête qualitative dans le cadre du programme « Jeun’ESS » auprès des 18/30 ans montre à quel point ils sont dans l’ignorance et l’incompréhension de cette économie sociale et solidaire. Ce n’est pas qu’affaire de communication. C’est aussi affaire d’être clair sur les critères d’appartenance à l’ESS. D’où la nécessité de disposer de manière urgente de référentiel ou de label, qui rendent les choses claires et opposables. Le second défi est de se rassembler pour peser dans le débat public et auprès des décideurs. J’ai coutume de dire que l’ESS est une puissance économique, un laboratoire d’innovations, mais un nain politique. Elle doit se rassembler et avoir une parole qui porte. En particulier, il s’agit que les économistes la reconnaissent comme nouvelle économie et que les politiques en fassent une priorité. L’ESS devrait être rattachée à Bercy. Enfin, troisième défi, mettre en place des écosystèmes régionaux favorables au développement de l’ESS : sensibilisation et accompagnement des entrepreneurs, accès aux marchés publics, outils de financement de l’innovation et de fonds propres, pôles de coopération économique…

 

 La crise suscite une attente considérable vis-à-vis de l’économie sociale et solidaire

 

Quelles sont les expériences qui, en matière d’ESS, vous semblent les plus innovantes en France ?

 Il y en a beaucoup. La France regorge d’initiatives. Certaines résultent d’un ou deux innovateurs-entrepreneurs. C’est le cas de Siel Bleu qui fait de la prévention santé par l’activité physique adaptée pour prévenir, par exemple, les risques liés à la dépendance ou à l’isolement pour les personnes âgées. D’autres résultent d’un combiné entre innovation technologique et innovation sociale. C’est le cas de WebSourd qui traduit en langage des signes pour malentendants tout ce qui passe par écran numérique ou audiovisuel. Certaines résultent de nouvelles alliances entre la société civile, des entrepreneurs et les collectivités publiques. Comme les Jardins de Cocagne. Certaines innovations se modélisent et essaiment : c’est, par exemple, une des innovations sociales des dernières années que je préfère : les coopératives d’activité et d’emploi (CAE) qui permettent de travailler pour soi en créant sa propre activité, mais de réussir ensemble, dans un cadre coopératif. Je cite à dessein tous ces exemples pour montrer la biodiversité de ces innovations qu’il faut surtout ne pas enfermer dans des cases. Elles inventent une économie de proximité qui rééquilibre la mondialisation. L’une des pistes prometteuses est ainsi la constitution de pôles de coopération territoriale économique (PCTE) qui font travailler ensemble des structures d’ESS et des PME locales. Elles font des agents économiques des acteurs et non des assistés.

 

Vous soulignez que la France est un laboratoire d’innovations et d’initiatives, mais que nous peinons à en faire une véritable politique.

Nous sommes bons dans certains domaines. Ainsi je pense que notre système d’appui à la création de TPE, avec les réseaux d’accompagnement (Adie, France Initiative, France Active, Réseau Entreprendre, Boutiques de Gestion) et les outils financiers, microcrédits et prêts d’honneur, est un des meilleurs d’Europe. Mais il est vrai que le génie français nous empêche parfois de passer de l’expérimentation à la série, de tirer des leçons de nos expériences avant d’en lancer d’autres : qu’avons-nous retiré du programme Nouveaux services-emplois jeunes qui a été l’un des plus importants programmes de soutien à l’innovation sociale ? En fait, l’État a encore du mal avec ces thématiques d’innovation sociale, qui lui paraissent du bricolage, quand il ne se sent pas concurrencé par elles. L’avenir est à regarder du côté des collectivités territoriales.

 

Quels sont selon vous les obstacles à lever pour encourager ces innovations sociales ?

Le premier obstacle est culturel : faire prendre cela au sérieux. La crise des financements publics corrélée à l’émergence de besoins mal satisfaits (logement, santé, alimentation, mobilité…), ou à des contraintes nouvelles comme la rareté énergétique, doit impérativement conduire à inventer de nouveaux services, de nouveaux modèles d’organisation, l’utilisation sociale des nouvelles technologies, de nouvelles gouvernances, qui conjuguent des modèles économiques pérennes et peu consommateurs d’argent public, des impacts sociaux mesurables et une qualité du service rendu. Je souhaite que l’innovation sociale constitue un article d’une loi-cadre de l’ESS. Ensuite, il faut financer la recherche et le développement social. Je souhaite qu’Oséo mette en œuvre des outils financiers comparables à ceux de l’innovation technologique. Enfin il faut créer des écosystèmes régionaux favorables à l’innovation sociale.

 

Vous défendez le fait que beaucoup de choses se jouent à l’échelon local ?

Absolument ! Nous avons tort d’opposer le local et le mondial. Le sujet est leur articulation. Les questions ne se posent pas de la même manière selon les bassins de vie et d’emploi. Les problèmes de mobilité ne sont pas les mêmes en Limousin et dans les Yvelines ! L’innovation sociale est donc d’abord « bottom-up ». Mais il ne faut pourtant pas tout renvoyer au local. Les inégalités territoriales se creusent dangereusement. L’État ne représente plus que 10 % du financement des associations. Les collectivités locales les plus pauvres coupent dans les budgets associatifs. Demain, si l’on ne change pas la tendance, comme le montrent les travaux de la Fonda, certains territoires n’auront plus les moyens de soutenir les cellules de base du corps social que sont les cellules associatives. Je suis favorable à un grand retour des politiques contractuelles entre l’État et les collectivités territoriales. Par exemple pour soutenir l’innovation sociale.

 

Comment regardez-vous les expériences des indignés ?

L’indignation et le sursaut civique qui peut en découler sont positifs. Ils valent mieux que l’implosion sociale, ou la montée des extrêmes. Mais ma responsabilité est de leur trouver des solutions. C’est la raison pour laquelle je reste un militant de l’ESS, pour conjuguer l’utilité sociale et des modèles économiques viables. Demain, on ne rasera pas plus gratis qu’hier. Je préfère le fait que la Bourse de Paris ait servi aux états généraux de l’ESS, à l’occupation de la Bourse de New York par les indignés. Nous devons construire l’espace entre Davos et Porto Alegre.

 

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La voie de l’innovation sociale, Rue de l’échiquier, Hugues Sibille, novembre 2011.

 

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