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Royaume-Uni : Ikea livre un quartier entier en kit

24/04/2014 | par Marjolaine Koch | Toute l'actualité

PROSP_IKEA_web(McLeod)

Londres verra bientôt émerger un quartier de 10 hectares entièrement pensé et aménagé par Ikea. Une première pour le géant suédois, qui tâche de concrétiser l’idée d’un éco-quartier idéal, piéton et à taille humaine.

On peut vivre au milieu des meubles Ikea, voire dans une maison « Boklok » pensée par Ikea et même bientôt… dans un quartier Ikea ! Le géant suédois se lance dans l’aménagement urbain à Londres et l’on sait déjà que la ville de Hambourg devrait être l’étape suivante.

 

Canons environnementaux respectés

En 2010, la marque a acquis un site en friche de 10 hectares dans l’est de Londres, à proximité des infrastructures olympiques. Depuis, l’aménagement de 50 000 mètres carrés de bureaux, de 1 200 maisons, d’un hôtel, de commerces, d’un centre médical et d’une crèche a démarré. Un quartier entier signé Ikea va sortir de terre. Baptisé Strand East, le quartier ne sera pas pour autant en jaune et bleu, les couleurs du fabricant, car ce dernier se veut discret.

C’est par le biais d’une société cousine du fabricant de meubles, Inter Ikea, que ce projet est réalisé. Inter Ikea prélève 3 % du chiffre d’affaires d’Ikea, soit, pour 2011, 750 millions d’euros. L’objectif de cette société cousine est de développer des projets à long terme, peu importe si la rentabilité n’est efficiente qu’avec plusieurs années de décalage.
Bien évidemment, Strand East adoptera les codes environnementaux désormais incontournables lors de la création d’un nouveau quartier : majoritairement piéton, il sera bordé de canaux sur lesquels les riverains pourront emprunter des bateaux-taxis. Les voitures seront garées dans des parkings souterrains, les ordures évacuées par des conduits en sous-sol et une centrale hydroélectrique devrait produire l’énergie nécessaire. Pour couronner le tout – car c’est tout de même un designer suédois qui est aux manettes – une zone destinée aux industries créatives sera aménagée au nord-est du quartier. Ajoutons à cela quelques places face aux canaux, des ponts, un parc… Le tableau était assez séduisant pour qu’Inter Ikea obtienne l’absolution de la mairie de Londres.

 

Le fait du prince ?

Marchant dans les pas de Disney (voir encadré), Ikea met toutefois un point d’honneur à ne pas brandir en étendard ses valeurs, là où le précurseur mettait en avant les siennes (partage, respect, perfection du décor…). Pourtant, Jacques Vialettes (1), président de la Société française des urbanistes, ne peut s’empêcher d’y voir une tentation hégémonique de régir la vie sous tous ses aspects. « Cela nous ramène aux origines de l’urbanisme, quand la ville était réglée par le fait du prince, du dictateur ou de l’autorité. Et au début du xxe siècle, c’était le fait du patronat, des usines. On est en train de revenir à une échelle semblable. » Pour l’urbaniste, le plus gênant dans la construction de ces quartiers est le fait qu’ils soient pensés par une seule personne, qu’elle soit morale ou physique. Si en France, Ikea n’a pas encore de projets, Disney est partenaire des collectivités de Marne-La Vallée, et d’autres opérateurs privés du BTP sont également en charge de projets conséquents au cœur des villes.

Mais la faute ne revient pas à ces urbanistes d’un nouveau genre. Elle reviendrait plutôt aux collectivités : « il nous semble à nous, urbanistes, que la dévolution d’un très grand morceau de la part d’une collectivité, c’est une sorte de démission de ses prérogatives. Et actuellement, pratiquement toutes les opérations dans les grandes villes sont des délégations de secteurs entiers », précise Jacques Vialettes.

 

 

Des collectivités incapables de gérer leur territoire

À la décharge des collectivités, la décentralisation a multiplié les interlocuteurs, provoquant des procédures et discussions interminables afin de parvenir à élaborer un projet d’aménagement global. En renonçant volontairement à un certain nombre de ses missions régaliennes, l’État a laissé un flou, un vide dans lequel les opérateurs privés se sont engouffrés. Si une structure permettant l’échange au niveau territorial avait été pensée, les collectivités auraient peut-être plus facilement conservé les rênes.

Le problème, selon Jacques Vialettes, est la « rencontre de ce genre de démarche privée avec l’incapacité actuelle des collectivités à gérer leur territoire », provoquant un é­cla­tement de la ville, qui devient une succession d’îlots n’ayant pas nécessairement besoin de communiquer, d’échanger entre eux. « Il est nécessaire d’avoir une pensée incluant toutes les dimensions, conclut-il. Désormais, les collectivités ne parlent plus que de technique et de transversalité, que ce soit pour les transports ou la gestion des eaux… La structure sociale et la culture ne viennent qu’ensuite, comme un « supplément d’âme » à apporter au territoire. » Si la répartition des tâches en matière d’urbanisme est en train d’évoluer, entre les communes et les EPCI notamment, l’important est donc de garder en mémoire, dans chaque projet, le recul nécessaire afin de préserver l’unité de la ville. En comptant, désormais, avec les opérateurs privés. u Marjolaine Koch

 
« Strand East sera aussi contrôlé de près par la compagnie mère »
« Comme Celebration, où les résidents doivent entretenir leurs maisons selon les règles esthétiques établies, Strand East sera aussi contrôlé de près par la compagnie mère, et pas seulement parce que le quartier est constitué de logements dédiés à la location – impliquant que les résidents ne peuvent apporter de grandes modifications à leur habitat – mais aussi pour s’assurer que le voisinage reste aussi vivant et fréquenté qu’un showroom Ikea. »
Jimmy Stamp, ancien architecte, chercheur et journaliste au www.smithsonianmag.com

Une partie réelle de la ville démocratique ?
« Dans la dernière décennie, le secteur privé a exercé de plus en plus de contrôles sur les lieux publics. Cette tendance est due aux gouvernements soucieux d’économiser. Le point essentiel, ici, est de savoir si Strand East sera contrôlé par LandProp, la filiale d’Ikea, ou si ce quartier sera bien une part démocratique, inclusive de la ville. S’il devient comme Canary Wharf (un quartier d’affaires situé à l’est de Londres), qui a sa propre sécurité privée, cette vision est dérangeante. »
Anna Minton, auteur de « Ground Control : Fear and Happiness in the 21st Century city » (Le contrôle du sol : peur et joie dans la ville du xxie siècle), interrogée par The Independant

« Ces quartiers ne sont pas conçus pour résoudre les problèmes d’une ville »
« Comme expérience, c’est très bien. Est-ce que les principes, logiques et idées d’une multinationale fonctionnent une fois transposés au domaine de l’urbanisme ? […] On pourrait aussi noter que « l’urbanisme à taille unique » (« One-size-fits-all urbanism ») ne sera pas bon pour la variété et l’attractivité des villes en général. Imaginez qu’il y ait autant de gens vivant dans une maison Ikea que de gens détenant une étagère Billy… Ces quartiers ne sont pas conçus pour résoudre des problèmes ou améliorer une ville, dans une certaine mesure. Fondamentalement, ils sont là pour faire gagner de l’argent à une compagnie. »
Joop de Boer, cofondateur de l’agence de création en design urbain  et marketing Golfstromen, coauteur du blog www.popupcity.net 

Note

(01)Urbaniste, architecte, professeur associé à l’Institut d’urbanisme de Lyon et président de la Société française des urbanistes - Retourner au texte

Approfondir le sujet

Disney, le précurseur
En Floride, la Walt Disney Company crée sa propre ville privée en 1994, nommée Celebration, avec l’ambition de construire une ville parfaite, sans criminalité et au cadre de vie agréable. Sur le modèle des petites villes traditionnelles, tout est accessible à pied. On parle d’un modèle de nouvel urbanisme (New urbanism), aux codes simplifiés (cinq styles de maisons) et dont la vie des habitants est hyperrégulée. En 2000, Celebration comptait plus de 2 700 habitants, 10 ans plus tard ils étaient 7 400. 90 % de la population est blanche et le salaire moyen d’un foyer avoisine les 74 200 $. En 2004, Disney s’est retiré du projet. De ce côté-ci de l’Atlantique, Eurodisney a signé en 1987 un partenariat public-privé unique en France, associant l’État et six communes., dans l’objectif de rééquilibrer la région Ile-de-France vers l’est en développant l’attractivité économique et touristique. Avec la « patte Disney », les styles des nouveaux quartiers sont d’inspiration « néotraditionnelle », reprenant les modèles Haussmanniens ou de Baltard, voire londoniens. Cet urbanisme expérimenté à Val d’Europe suit le courant « New urbanism » et, pour Valérie Vautier et Véronique Wild, qui ont mené une étude ethnologique sur Val d’Europe, « l’image est privilégiée au détriment de la fonctionnalité des bâtiments, pour donner naissance à un décor urbain sans réelle profondeur ».

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